Cadavre exquis

Le jeu de l'écrit et du hasard

L'addition

Je n'ai jamais aimé le poisson, à cause des arêtes, de son odeur, de sa blancheur de linceul. " Trop cher " répétait ma mère, en faisant claquer le peu de monnaie qu'elle gardait toujours dans la poche de son éternel tablier. Elle ajoutait que seuls les riches peuvent trouver du plaisir à mettre des heures pour manger si peu. Nous, c'était viande de cheval, lundi et jeudi, avec oignons hachés menus et frites, les autres jours, soupe d'objets flottants. A l'exception du dimanche soir où le pain perdu saupoudré de sucre roux confectionnait le plus tendre des desserts, les repas étaient sans entrée ni sortie, à l'image d'une enfance qui se contentait du quotidien. Mon père avait quitté la maison peu de temps après ma naissance pour fricoter avec un lot de coiffeuses du quartier des assurances, à Paris, dans le neuvième. Il avait rangé ma mère au rayon des envies d'un soir. Il est revenu la voir, une seule fois, son envie. Il aurait mieux fait, pour lui, de s'abstenir. Je l'ai découvert dans l'encadrement de la porte d'entrée, gominé comme un barbot, s'efforçant de sourire comme un mannequin du Bon Marché dans son costume luisant comme la peau d'un phoque. Il était toquard. A compter de ce jour je n'ai plus rêvé de lui. Je ne l'ai plus attendu. Je me dis aujourd'hui que sa visite m'a évité une analyse. La vie se joue à peu de choses.

Un cérémonial immuable ordonnait les dimanche midi chez ma grand-mère, corsetière de son état. Oncles, tantes, neveux, gendres, brues et parfois des restes éloignés arrivaient, à la queue leuleu, pressés de s'en jeter un au fond du gosier histoire d'étancher la luette qui avait vibré au son du Kyrie Eleïson. Ils s'asseyaient guillerets comme des nains de jardin que l'on aurait autorisés à gigoter le temps d'un repas. Les plats défilaient, ronde de cholestérol, valse de triglycérides, tango de mauvaise graisse : gras-double à la lyonnaise, langue de boeuf bouillie sauce piquante, pieds de porc panés, cervelle au vin blanc, rognons au madère, le tout arrosé de bières d'abbaye à vous faire des rots en milieu de phrases comme on enlève son chapeau pour saluer une belle dans la rue. " Café, pousse-café, qui a encore une petite place ? " criait, rougeaud, l'oncle Jean en sortant une fiole, ramenée soit-disant du Tonkin, alors que tous les convives éclatés comme des tomates farcies savaient parfaitement que ce pantin n'avait jamais mis les pieds en dehors de sa rue. C'était le marchand de charbon qui lui distillait de l'alcool de patates dans son arrière cour. Foi du charbonnier, cyrrhose du croyant, voilà ce que je me suis dit en suivant le corbillard qui l'emmena au cimetière un lundi jour de fermeture de la corseterie. Ca faisait un peu fête d'être tous endimanchés pour suivre son enterrement, un de mes premiers. Je pleurais à chaudes larmes en pensant que la journée allait se passer à rester à table. Tout le monde me trouvait émotif, moi, je les trouvais grotesques.

Dans mon lit toutes les nuits, j'ai essayé pendant des années des tas de formules pour les transformer en briquettes rouges et en faire un mur immense sur lequel j'aurais envoyé d'un pied rageur un ballon de football pour les assourdir définitivement. Ca n'a jamais marché.

On m'avait dit quand tu seras grand, tu pourras faire ceci, ou encore cela, je me suis dépêché de grandir. Non seulement, je n'ai rien vu de particulier mais j'en suis encore à me demander ce qu'ils voulaient me dire quand ils me promettaient une vue imprenable. Sans doute des propos insignifiants comme la plupart d'entre nous en avons. Par peur du silence, peur du regard de l'autre, on emplit son quotidien de phrases dénuées de tout intérêt ou pleines d'agressivité, voire de lamentations banales sans s'apercevoir que le remplissage de nos journées est plus mortel que l'amiante ou le nucléaire.
Les jours de fête, le repas familial se passait chez la tante Suzon qui avait tenu un temps un troquet dans le quartier des Batignolles. A la mort de son mari, elle avait fermé, cessé l'activité . Mais elle avait gardé en état le bistot, c'était son occupation quotidienne, les cuivres rutilaient et, en cuisine, ça sentait le râgout d'agneau ou la blanquette à l'ancienne.
La famille y venait avec plaisir, chemises blanches et robes à fleurs, accordéon et ambiance musette.
Un museau de veau sous la mer et une tête de lard avinée, voilà qui faisait saliver l'oncle Émile, à suivre une veste de peau de vache retournée et une culotte de lézard flambée.Il passa commande et soupira d'aise.
Emile était tellement à l'aise avec le museau et autres joyeusetés gastronomiques ! Sans compter son grand appétit pour les petits plaisirs du littoral : fruits de mer, huitres, le tout arrosés d'un vin blanc sec à point nommé pour les déjeuners festifs et les dîners aux chandelles. Le ciel pouvait bien attendre et la pluie s'impatienter contre les vitres de sa maison en bois, il s'adonnerait, de toute façon, à sa traditionnelle promenade sur les côtes bretonnes, en pensant tendrement à sa dulcinée partie en voyage d'affaires en Inde, à la découverte des trésors cachés du Maharadjha de Bombay. Il pensait déjà au fabuleux repas de retrouvailles qu'il allait lui offrir dans ce merveilleux restaurant niché en plein coeur de la forêt de Brocéliande et à l'ssue duquel il allait lui remettre une merveilleuse bague de fiançailles, incrustée du plus rare et du plus précieux de tous les diamants du monde.
Aussi précieux que le lui avait fait avaler ce charlatan de la rue Thoret. Avisant un rougeaud aviné entrer dans son échoppe, le bijoutier avait flairé la bonne affaire. Un pigeon par mois et les tourterelles seront bien gardées, disait-il à sa femme qui le toisait d'un air de reproche après chaque arnaque.
- Qu'est-ce t'avais besoin d'entuber le gros Emile? L'est pas futé mais l'a un gros coeur...
- Je te le fais pas dire, généreux comme Cresus!
Emile était naïf, mais lui ne déformait pas les proverbes. L'héritage de la terre, linguistique ou traditionnel, était sacré pour lui, qui n'avait de vécu que celui de ses lopins ancestraux.
A l'annonce du départ d'Aurore, il avait défailli, criant aux dangers de l'inconnu. Lui, le sédentaire, ne pouvait imaginer une telle volonté nomade. Même une velléité ne lui aurait pas été concevable. pourtant, Aurore avait outrepassé ses mises en garde, oublié pour un temps le carcan de son amour et sa vie campagnarde toute tracée, pour répondre aux appels inattendus et insistants des lumières de l'orient. Emile se souviendra longtemps de cette lettre, parvenue jusqu'ici pour le bonheur d'Aurore et sa détresse à lui. Rapidement il avait mis de côté ses craintes et son vague à l'âme pour l'encourager. Déguisé son égoïsme naturel en bonté pour lui permettre de partir tranquille. Après tout, si c'était si loin, ce n'était pas si long. Cinq mois qu'il attendait son retour. Bientôt elle serait là, attablée en face de lui, se délectant de mets français aux saveurs déjà oubliées. Lui répétait mentalement, dix fois, cent fois, les trois ou quatre mots qui accompagneront son offrande surestimée. Une bague, même en toc, ça ne s'offre pas à la légère. C'est symbolique, chargé de sens. Il lui faut un écrin d'éloquence qu'Emile ne se sent pas capable de ciseler au mieux. Pas grave, le coeur parlera. Ah ! ce coeur d'Emile... Alibi de toutes ses benoîteries.
Les aubes succédaient au crépuscule, mais point d'Aurore. Les cinq mois étaient révolus depuis longtemps et la bague s'incrustait gentiment de poussière. L'assiette d'Emile ne désemplissait cependant pas, ni même son coeur qui se gonflait toujours un peu plus à la seule évocation de son amour lointain. Les saisons succédaient aux saisons, le temps s'était immobilisé et les sentiments s'étaient figés. Jusqu'au jour de la fameuse tempête.
Pas de circonvolutions inutiles pour cet iguane désabusé.
Et pourtant je l'aurais dévoré sur place s'il n'avait pas une si belle couleur de peau. J'ai toujours été sensible à la peau de lézard. Je m'en suis fait des sacs à main, des bottes et même une paire de gants qui me siéent à merveille. Je l'aurais dévoré sur place, mais j'étais trop fatiguée pour cela. Et puis, à quoi m'eût servi cette chair flasque, rôtie au soleil et sans aucun goût tellement le sang s'est carbonisé dans les veines?
Si un jour je repasse par ici, je réfléchirai à nouveau à la question, mais pour l'heure, je dois rentrer retrouver mes petits poussins d'amour. Eux, ils préfèrent les vers. C'est plus tendre pour leurs petites dents toutes fraîches. Les miennes sont tombées depuis bien longtemps, alors je suis moins difficile, je ne crains plus grand-chose à ce niveau.
Allez, c'est décidé, je rentre. Il va faire nuit et ce n'est pas ce vieux reptile moisi qui va m'hypnotiser. Mon imbécile de mari va encore croire que je l'ai trompé à la tombée de la nuit. Lui, il me trompe bien le matin avec ce salaud de soleil à qui il chante de sa plus belle voix des mots d'amour qui réveillent tout alentour. Alors pourquoi n'aurais-je pas le droit moi aussi de prendre un peu de bon temps, au moins de temps en temps? Fini de jouer, c'est l'heure de la révolte des poules!
Rien ne pouvait laisser penser qu'elle se lèverait, telle une furie, et quitterait la salle sans même daigner le regarder. Assis à table, bouleversé, il cherchait à comprendre les motifs d'une telle colère. N'avait-elle pas apprécié qu'il lui demande s'il restait des tickets restaurant sur son carnet ? Ou qu'il commente à voix haute le prix de leurs agapes?
Après tout qu'importe, elle pensait avant de s'asseoir avec lui qu'il n'était qu'un goujât, maintenant elle en avait la certitude. "Tout de même, elle avait besoin de manger tant que ça ?" se disait-il. Et il n'évoquait même pas les boissons et autres apéritifs.
C'est que tout cela mis bout à bout faisait un peu trop gonfler l'addition.
Il ne pouvait se résoudre à laisser les choses ainsi. Il paya et se promit d'aller dès la reprise du travail la voir. Il pourrait lui parler, la calmer, et peut-être lui demander la moitié de la somme !