Nada, presque rien

de Laurence NEIGE
Roman

 
Nada, presque rien
240 pages
ISBN : 978-2-84859-025-7
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Résumé

Une nuit, l'évidence s'impose à elle : partir ! Quitter son mari, son confort... sa vie ? Nada fait sa valise, referme la porte de l'appartement, laisse les clés à l'intérieur. Mais ce non-être qu'elle fuit lui colle à la peau comme la poisse qu'elle semble porter, jusqu'au jour où sa route croise celles de Rose et Simon.
Ce récit relate la quête d’une femme à la recherche de son identité et le parcours douloureux qui mène à la connaissance de soi, mais c'est aussi une très belle histoire de rencontres, rencontres entre des êtres que rien ne semblait réunir, rencontres avec des émotions fulgurantes, inattendues, puissantes, envahissantes.
Illustration de la couverture : Chris Nahon et Cecilia Reynal O Connor


L'auteur : Laurence NEIGE

Dans la vie réelle, Laurence Neige est responsable de projet informatique, et webmaster à ses heures perdues. Elle a créé et anime avec passion le site de Christophe Miossec
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Salon de lecture

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 ?
— C’est à Paulus.
— Je m’en doute…
Il revisse la bouteille et se penche pour la reposer loin, hors de portée. Il a oublié mes questions, pas les siennes, il répète :
— Qu’est ce qui se passe ?
Je soupire pesamment comme si le monde entier reposait totalement sur mes frêles épaules et que j’étais toute seule pour le porter. J’aimerais bien être en mesure de lui répondre, ça signifierait que ce n’est plus un mal-être confus, mais que j’aurais trouvé les maux. J’aurais au moins l’impression d’avancer. Là ce n’est pas le cas.
À force de le retourner dans tous les sens, le trombone se coupe en deux, ça me met en colère qu’un truc aussi rigide qu’un trombone arrive à se briser après un court séjour entre mes doigts, je suis dégoûtée, je lance les deux morceaux dans la corbeille à papiers et me frotte le front… un peu comme si j’essayais d’effacer une tache, sauf que la tache c’est moi. Mon geste n’échappe pas à Simon, il attrape ma main, se baisse pour s’accroupir devant moi et me parle avec douceur :
— Je sais que je n’ai pas été très disponible ces derniers jours… Je ne suis pas très marrant quand j’écris…
— Non… c’est pas ça…
— Tu veux qu’on sorte, qu’on aille dîner ailleurs ?
— Dis-moi Simon… Comment ça se passe quand l’hôtel est ouvert ?
— Je ne sais pas… je ne comprends pas bien ton inquiétude.
— Mais le soir… la nuit… le matin… tous ces moments où on était juste nous…
— En général, je ne reste pas là pendant la saison, je suis sur Paris.
— Alors pourquoi tu restes cette année ?
— Je pensais que c’était clair…
Je fronce les sourcils. Il ne sait donc pas que rien n’est jamais clair pour moi ? Que quand tout à coup, ça s’éclaire, ça dure si peu de temps que j’ai à peine le temps d’être éblouie. Là par exemple, la connexion se fait entre deux neurones. Un vrai miracle. Et j’hésite… Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle ou si je suis accablée par la responsabilité… S’il n’arrive pas à bosser avec le monde qui va grouiller dans l’hôtel, combien de temps lui faudra-t-il pour commencer à m’en vouloir ? Il faut que je réfléchisse à ça… Mais pas tout de suite… Je viens de me rendre compte qu’il me caresse les cuisses doucement, un mouvement machinal, mais qu’il accentue en sentant que je n’y suis pas insensible. Une voiture passe à vive allure, ses pneus crissent pour tourner le coin de la rue. Il remonte un peu ma jupe et glisse une main entre mes jambes. Ses gestes sont lents, il me regarde, complètement attentif à mes réactions. Il fait lourd, il n’y a pas un souffle d’air dans la pièce, rien ne bouge, on entend juste le bruit de nos respirations et au loin des éclats de voix venant de chez Rose. Je ne sais pas si c’est l’alcool ou Simon mais j’ai chaud, je mouille mes lèvres avec ma langue et je sens ses doigts passer sous ma culotte et son pouce caresser ma fente. J’attrape ses cheveux pour qu’il ne lui vienne pas l’idée de se casser, et je suis le mouvement de sa bouche et de sa langue, et je me tords dans tous les sens. Les roulettes du fauteuil grincent, je glisse un peu, il relève la tête vers moi et je me penche pour l’embrasser. Ça me casse un peu les reins, on est dans une position inconfortable tous les deux, alors je me redresse et lui aussi, on jette un coup d’œil de l’autre côté de la rue, mais sa chambre est beaucoup trop loin, on est un peu découragés sur le coup, ça me semble un des trucs les plus durs que j’aie jamais fait, essayer de renverser ce désir, et je ne suis pas une fille à faire beaucoup d’efforts… alors je m’accroche à son cou et recule un peu pour m’asseoir sur le bureau. Simon pige vite la situation, me sourit et me renverse en arrière.

Les premiers clients arrivent. Comme prévu, je me sens dépossédée du peu que j’avais. J’accepte très mal ce que je prends pour une intrusion. J’essaye de ne rien montrer devant Rose, je donne le change, je fais mon boulot mais j’évite de leur adresser la parole. Je ne m’habitue pas à sentir des inconnus vivre à l’étage, juste derrière les murs de notre chambre. Avec toute cette agitation et Simon qui travaille dans sa chambre, je me demande bien où je vais pouvoir me retrancher pour dessiner quand j’aurai récupéré ma main, demain.

J’arrive à conduire avec mon plâtre, mais comme Simon m’a proposé de m’accompagner à l’hôpital, j’ai sauté sur l’occase. Les hôpitaux m’infantilisent complètement. J’ai toujours peur qu’on me garde pour un oui ou pour un non, un lit à remplir, une mauvaise mine… Je voudrais faire jurer à Simon de ne pas en repartir sans moi, mais je ne veux pas passer pour une détraquée.
Je traverse les couloirs les yeux sur le linoléum, j’écoute les semelles crisser et j’évite de regarder par les portes ouvertes car quand je croise le regard d’un patient dans une chambre, j’ai mon ventre qui se tord et envie de m’enfuir. J’ai l’impression qu’il y a à la fois de la soumission et de la révolte dans leurs yeux, comme s’ils se demandaient pourquoi eux sont là sur un lit d’hôpital pendant que moi je suis debout dans ce couloir à passer. Je me sens coupable et je me sens mal, je me demande ce que je dois faire pour ne jamais passer de l’autre côté.
Le chirurgien achève de me retirer mon plâtre, je masse mon poignet de l’autre main et regarde… Mon avant-bras est beaucoup plus pâle que le reste. Je fais mine de redescendre de la table mais le type me fait signe de rester tranquille, il prend ma tension, il recommence plusieurs fois, tente de me faire exploser le bras, puis se tourne vers l’infirmière en montrant le brassard :
— Vous pouvez aller m’en chercher un autre, celui-ci ne fonctionne pas.
On attend. Elle revient et rebelote, il pompe pour m’emprisonner le bras. Je regarde ailleurs, je calcule combien il faut de pas pour atteindre la fenêtre, on est au rez-de-chaussée je crois. Il se penche au-dessus de moi :
— C’est normal que vous ayez dix-sept de tension ?
— Euh… Je ne sais pas (c’est pas un truc que je vérifie souvent), je crois que d’habitude j’ai plutôt onze ou douze.
— Ah…
— Mais là c’est normal, c’est la tension… je veux dire l’anxiété d’être ici.
Il me regarde en fronçant les sourcils, il ne voit pas où est le problème… Évidemment, lui il bosse ici…
— Bon… restez un moment allongée et essayez de vous détendre. Je vais voir s’il y a de la place en radio. Ne bougez pas…
Sinon, quoi ? Il me fait une piqûre ? Je regarde l’infirmière qui me tourne le dos et range des papiers. Je ferme les yeux en suppliant ma tension d’avoir la bonté d’arrêter ses conneries…

Le médecin me tend une enveloppe bleue, encore une, avec un sourire rassurant :
— C’est bon, tout s’est remis en place…
— Je peux m’en aller alors ?
— Oui.
Il me tend la main mais j’avance la mienne avec méfiance, je me demande si ce n’est pas une ultime manœuvre pour me garder ici.
Je fais demi-tour illico et accélère le pas pour récupérer Simon dans la salle d’attente, mais il y a juste une bonne femme. J’ai beau regarder partout, sous les fauteuils, derrière les fausses plantes, tordre le cou derrière la machine à café… ce salaud s’est envolé. Je me tourne vers la femme, un brin d’hystérie dans la voix :
— Y’avait pas un homme là ?
— Un grand brun avec un bouquin ?
Ça correspond assez bien.
— Ouais, c’est ça.
— Il est parti je crois.
Je suis les flèches vers la sortie, je croise un type assis sur un banc qui tient un paquet de compresses contre son oreille pour éviter de trop saigner sur le carrelage. J’allonge le pas pour quitter au plus vite cet univers aseptisé et inquiétant. J’essaye de ne pas trop penser à Simon qui m’a laissée toute seule, histoire de ne pas arriver dehors en titubant, ivre de colère.
Le soleil me gifle à la sortie, la température a dû grimper d’au moins dix degrés. Petite foulée jusqu’au parking, puis arrêt brutal. La voiture n’est plus là. J’ai quand même un peu de mal à accepter le fait que Simon ait filé, qu’il ait trouvé le temps trop long ou qu’il soit parti faire un tour, ou qu’il m’ait oubliée tout bêtement… Ma colère se décuple et une certaine résignation en même temps. Je suffoque un peu, à cause de la rage ou du soleil, je ne sais pas trop, mais je dois m’appuyer contre un panneau « taxi » pour reprendre mon souffle. Puis je vois sa voiture, qu’il a simplement déplacée pour la garer à l’ombre. Il est assis à l’avant, la portière ouverte, il bouquine tranquillement, les jambes à l’extérieur. Il a baissé les autres vitres pour laisser passer l’air et il semble tellement peinard que ça me tue de voir qu’on est si peu en harmonie. Est-ce qu’il ne pourrait pas avoir l’air un peu mal ? Est-ce qu’il ne voit pas que pour moi hôpital rime avec peur panique et que ça serait sympa de sa part de compatir un minimum… ?
Il entend mon pas et lève la tête. Il pose son livre à plat sur le tableau de bord et sort de la voiture pour venir vers moi.
— Alors, ça va ton poignet ?
« Qu’est-ce que ça peut te foutre ? » ai-je envie de lui répondre.
— Et s’ils m’avaient gardée ?
— Quoi ?
— Mais s’ils m’avaient gardée ?
— Pour quoi faire… ? Des expériences… ?
Je balance ma radio sur la banquette arrière d’un geste rageur et il voit bien que je n’ai pas envie de plaisanter.
— Tu veux conduire ?
Je ne lui réponds pas, je n’ai pas envie de lui parler, mais je monte à la place du conducteur. Il fait le tour pour s’asseoir à côté de moi, les clés sont sur le contact, je démarre.
Il descend complètement sa vitre et laisse dépasser son coude à l’extérieur. Je fais crisser un peu la boîte de vitesse et accélère jusqu’à passer la cinquième. Il se penche pour allumer l’autoradio. Au bout de dix secondes, j’éjecte son CD pourri et cherche une station de radio pour trouver une musique bien ringarde.
Il s’allume une cigarette et je me dis qu’il a quand même une bonne expérience des femmes parce qu’il n’essaye même pas de changer la station, ni rien, il attend seulement que l’orage passe et il regarde tranquillement dehors sans rien tenter.
Au bout d’un moment, il lâche quand même :
— Tu tiens déjà à y retourner ?
— Où ça ?
— À l’hôpital…
Je ne réponds pas mais je jette un coup d’œil au compteur et lève le pied.

Jeanjean arrive avec sa femme, maintenant elle a le droit de l’accompagner un soir par semaine. Il s’installe avec ses potes et elle me rejoint au comptoir. Chaque fois, elle me dit la même phrase en s’asseyant :
— Bonsoir Nada, c’est moi Corinne.
Je ne sais pas pourquoi elle me dit ça, je ne suis pas aveugle, je vois bien que c’est elle. Pour ne pas la traumatiser, j’ai choisi une fois pour toutes ma réplique :
— Bonsoir Corinne, un petit sirop de banane ?
Elle est complètement accroc à ce truc-là. Elle rit de bon cœur et on peut passer à autre chose. On parle de choses et d’autres, on papote… Ce soir, quand je la vois tirer sur sa paille à essayer d’avaler les dernières gouttes, avec ses joues qui se creusent et une barrette dans les cheveux comme si elle avait dix ans, j’ai envie de fixer tout ça et je lui demande si je peux essayer de la dessiner. Elle dit « D’accord » en rigolant derrière sa main et je me dépêche de mettre la mienne sur mon carnet de croquis, il n’est jamais très loin de toute façon, et je choisis une sanguine. Je lui offre un nouveau sirop de banane pour qu’elle se tienne tranquille et je lui demande de se tourner un peu, parce que c’est quand même plus facile de la déplacer elle que la source de lumière.
Le reste de la salle s’efface complètement. Je suis tout à la joie d’avoir retrouvé la mobilité de ma main et de mon poignet. Je n’ai pas l’habitude de travailler à la sanguine, j’essaye, je me reprends, j’apprends. Selon la façon de tenir le bâtonnet et la pression exercée, les traits sont plus fins ou plus épais. J’utilise l’arête pour peaufiner certains détails et l’aplat pour une ombre qui me donne du mal, je l’estompe du bout des doigts et quand je remarque que ça s’étale facilement, j’y vais carrément.
À la fin, je suis presque satisfaite, il y a bien deux ou trois trucs qui clochent mais dans l’ensemble ça fonctionne. Je montre le résultat à Corinne qui semble vraiment emballée, elle demande si elle peut le garder. Sa question me déroute un peu, je n’ai jamais pensé que mes dessins pouvaient s’en aller. Je réfléchis trois secondes.
— D’accord, mais tu me le laisses pour finir tranquillement, je te le donnerai dans quelques jours. 
Je regarde mes doigts et mes paumes bien sales et je me demande si un jour je serai capable de faire les choses proprement.

Le bar fermé, je me sens complètement naze et ça me désole parce que j’avais envie d’essayer les fusains et tout le reste de la boîte.
Simon n’a pas quitté sa chambre de la journée. Depuis quelques jours son livre avance par saccades. Je vois bien que l’écriture n’est pas quelque chose de facile, un truc qui coule tout seul. Je le vois tout de suite quand il est bloqué.
Et il y a cette femme avec ses deux enfants, installés dans la chambre cinq pour une dizaine de jours, les gosses sont excessivement bruyants et turbulents.

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