Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
avait hurlé de Saint-Gély, vous jurâtes de partir en croisade et l’heure n’est plus aux reniements. Si vous ne me suivez, vous serez damnés car Jean ne dit-il pas : « Quant aux lâches, aux infidèles, aux dépravés, aux meurtriers, aux impudiques, aux magiciens, aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part se trouve dans l’étang embrasé de feu et de soufre : c’est la seconde mort… » ? Votre sort est maintenant scellé.
Menacée du feu éternel, la troupe ne disait maintenant plus rien. Les hommes se mirent en route dans le sillage de l’abbé en traînant les pieds qu’ils levèrent ensuite bien haut dès leur entrée dans la forêt car le sol y grouillait d’insectes dégoûtants que Jérôme Bosch n’eût même pas imaginé.
On s’enfonça sous le couvert suffocant, angoissant où l’on devinait des vies qu’on ne voyait pas. Seules se montraient parfois quelques bandes de singes qui devenaient prétexte à de pétaradantes arquebusades, toujours suivies de la chute des fientes de volatiles effrayés. Alors tombait un silence pesant et seuls s’entendaient les grattouillis, chuintements, effleurements des insectes et des serpents qui menaient une vie effrénée sur le sol spongieux
Arnaud de Saint-Gély était dépité, aucun singe ne tombait après les fusillades. Ces créatures diaboliques ne savaient pas se conduire en vrais soldats, bien rangés, imperturbables, cibles dignes de ce nom. Des troupes chrétiennes eussent en effet offert au feu des poitrines vastes, courageuses et immobiles alors que les singes, fuyant au moment des salves, se conduisaient en pleutres sans noblesse. Il fallait reconnaître que la poudre prenait mal dans la permanente humidité ambiante et que la trajectoire des balles n’était plus aussi tendue qu’au début de l’expédition.
Un jour, il arriva même qu’au commandement du feu, la ligne arquebusière, au lieu d’éclater du tonnerre habituel, n’émit qu’une sourde éructation et les balles churent à terre à l’orée de la bouche des canons.
C’était la fin, la forêt démoniaque avait raison des armes. La couleuvrine, rongée jusqu’à l’âme par la rouille, fut abandonnée et les orchidées s’emparèrent d’elle, la couvrant de leur flamboiement.
Les armes se piquetaient, tout comme les morions et les corselets. La vêture des hommes ne valait pas mieux. Elle se décomposait à même le corps, devenait humide, gluante et puante, puis, comme si elle s’incrustait dans la peau de son propriétaire, elle disparaissait dans une lente digestion. La robe de bure des moines, de plus solde facture, tenait sans trop de problèmes. Gorgée d’humidité et de chaleur, elle devenait un excellent terreau accueillant les graines en mal de germination.
L’abbé regardait tous les jours la troupe se dissoudre, corps, âmes et armes, délitée par une nature diabolique qui donnait raison à ses écrits.
Julius lui aussi souffrait. De son pariétal gorgé d’eau, sourdait une douloureuse sueur couleur lie-de-vin qui tachait honteusement le velours de son coussin. Les vitres de la châsse étaient rendues encore plus opaques par des sortes d’algues qui s’y accrochaient, proliférant à une vitesse stupéfiante. Un hibiscus poussait allègrement sous la relique qui, soulevée par cette plante, montait vers le couvercle de la châsse qu’elle atteignit un jour.
Julius n’évita l’écrasement que grâce à une intervention de frère Spérat qui, voulant cacher pour son dîner un gros lézard mort, ouvrit le reliquaire. L’hibiscus fit alors office de ressort et propulsa Julius dans les airs comme le caillou d’une fronde. Dans sa trajectoire, le pariétal toucha un singe à la tempe et l’animal tomba raide mort aux pieds de l’abbé.
— Alléluia ! cria Arnaud, saint Félix nous montre la voie. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts.
On chanta un Te Deum.
L’abbé recueillit pieusement la relique et défricha consciencieusement l’intérieur de la châsse en se reprochant d’avoir négligé saint Félix depuis quelque temps. Julius, remis du choc, réintégra son logement où les racines et radicelles des plantes éradiquées complotaient déjà un retour sournois.
La troupe, revigorée par cette victoire, reprit la route avec entrain. Comme il n’y avait plus d’arquebuses, elle se mouvait dans un relatif silence. L’abbé bouillait de ne pas pouvoir exterminer les singes qui devenaient de plus en plus arrogants. En désespoir de cause, il fit appel à saint Félix.
Un matin, alors que tout près de lui une famille de singes menait un tapage infernal, Arnaud de Saint-Gély ouvrit la châsse, prit la relique et la lança en direction du mâle dominant. Julius protesta mais personne ne l’entendit. Le singe, atteint à l’épaule, n’en mourut pas au grand étonnement de l’abbé qui, en retour, reçut en plein front le pariétal renvoyé par l’animal imitateur.
Tandis qu’une énorme bosse se développait sur le front d’Arnaud de Saint-Gély, un grand éclat de rire fusa des buissons tout proches. Furieux, l’abbé se dirigea vers ses hommes qui, le dos tourné, retenaient leur hilarité, ne laissant fuser que quelques couinements aigus et de légers hoquets.
Arnaud chercha donc ailleurs la provenance du rire tonitruant qu’il venait d’entendre. À ce moment-là, un homme surgit de derrière un groupe d’arbustes. Il avait la peau cuivrée, un drôle de profil, des cheveux noirs et plats porteurs, ô miracle, d’un diadème de plumes multicolores placé à l’endroit exact où saint Félix avait sa boursouflure osseuse. Il venait de rencontrer un indigène coiffé ainsi qu’il est accoutumé de l’être, encore de nos jours, dans ces contrées du monde.
L’abbé se tourna vers ses hommes en criant :
— ECCE HOMO, voici l’homme !
À ce cri, la troupe rigolarde se retourna mais à l’endroit désigné par l’abbé, il n’y avait que l’incessante forêt cauchemardesque. Lisant l’interrogation dans les yeux de ses hommes, Arnaud de Saint-Gély revint au buisson ; il n’y avait plus personne.
— Les élus existent, criait l’abbé, je les ai vus ! Ils portent la marque du diadème, tout comme saint Félix. Cette terre fut un jour bénie, ils en sont la preuve. Tenez bon, frères ! nous arrivons !
L’abbé courait dans tous les sens et il fallut le maîtriser quand il se mit à sauter dans les taillis.
— Voyez par vous-même, père, il n’y a personne, lui disait Spérat.
— Mais je le vis, serinait l’abbé, je vis un homme avec un diadème de plumes tel que le porta saint Félix de son vivant.
— Père, demanda Spérat, au temps jadis des Césars, les pasteurs chrétiens étaient-ils emplumés comme paons faisant la roue ?
— Oui-da, reprit l’abbé, c’est raison pourquoi les tabernacles brillaient si fort en ce temps-là car en faisant force génuflexions, les prêtres emplumés enlevaient salissures et toiles d’araignées. Mais, dites-moi, frère Spérat, au lieu de me faire dire fadaises, si vous vîtes le saint emplumé que je perçus.
— Que nenni, père, c’est sûrement là grâce de saint Félix qui s’ectoplasma devant vous.
— Êtes-vous, tonna l’abbé, ectoplasmologue pour affirmer telle chose ?
— Ce n’est qu’hypothèse, père…
— Ou hérésie ! fit l’abbé sourcilleux, car l’homme que je vis était d’humaine carnation. Oseriez-vous me contredire ?
— Mais où est la relique ? s’exclama Spérat pour sortir d’un sujet qu’il sentait dangereux. Où chut-elle après vous avoir le front bosselé ?
— Vous ironisez à mes dépens, frère ! fit l’abbé en haussant le ton. L’élan qu’eut envers moi le bienheureux Félix n’était que marque de franche et virile camaraderie entre élus de Notre Seigneur tant il était fier, grâce à mon impulsion, d’avoir causé d’incurables blessures à ce démon de singe. Trouvez donc saint Félix pour que nous le serrions en reliquaire. Sa présence et la mienne attireront sûrement l’élu que je vis, alors que vous, indignes de la grâce prédestinée, vous cacherez vos banales et quelconques personnes sans noise aucune dans les buissons circumvoisins.
On retrouva le pariétal que commençait à disséquer une colonne de fourmis rouges. Julius souffrit mille morts durant les moments passés à terre, découpé par ces insectes impitoyables qui déployaient une rigueur que n’avaient pas les hommes. Il retrouva son reliquaire comme un havre de paix.
Arnaud de Saint-Gély, tout à son idée fixe de rencontrer l’élu entrevu, mit son plan à exécution. Il se campa dans l’espace découvert d’une clairière, seul, le torse bombé, la taille cambrée, le jarret tendu et les poings sur les hanches. La châsse était au sol à ses pieds. Il se montra ainsi des heures durant, en plein soleil, un sourire crispé aux lèvres et l’œil aux aguets.
Julius bouillait dans l’humidité de sa cage de verre surchauffée.
Les hommes, lassés de leur attente silencieuse et immobile, s’étaient endormis, tout comme l’indigène tant recherché.
À la tombée du jour, Arnaud abandonna, au bord de l’insolation ; l’homme ne s’était pas montré. Il ne se montra jamais plus mais l’abbé entendait son rire quand se produisait un incident burlesque. Tourmenté, Arnaud se levait souvent la nuit, une lanterne à la main, disant qu’il cherchait un homme. Sa quête de l’élu devint vite une obsession qui fit passer les singes au deuxième plan de ses préoccupations.
Il ne restait maintenant qu’une seule solution pour attirer l’indigène au diadème. On devait l’apprivoiser en montrant à cet individu invisible que de Saint-Gély était son semblable, son alter ego dans la grâce de Dieu.
Rassemblant ses souvenirs, l’abbé fit fabriquer un diadème dans un fin rondin de bois souple entaillé dans le sens de la longueur. Cette rainure était destinée à recevoir un éventail de plumes qu’on préleva sur des oiseaux piégés. Il y eut des tâtonnements.
Le premier essai fut réalisé en nouant le diadème à l’aide d’un cordon sous le menton de l’abbé qui se mit à ressembler à un vieux bébé barbu et inquiétant. Les buissons retentirent alors du fou rire de l’invisible indigène qui ne s’était jamais autant amusé. Ce rire tout pur était communicatif et la troupe pouffa en montrant du doigt le père abbé cramoisi de colère. Quand il voulut crier son indignation, Arnaud ouvrit la bouche. Son menton tira sur le cordon qui fit basculer sur son front le diadème devenu visière de plumes.
La fois suivante, on noua l’attache sur la nuque et l’allure de l’abbé, quoique surprenante, devint plus noble. Par contre, les plumes, mal fixées, glissèrent dans la rainure, se répartissant équitablement de chaque côté du visage du supérieur qui fut ainsi encadré de deux toupets multicolores au niveau des oreilles. À haute voix, frère Spérat les interpréta comme les organes tactiles d’un repoussant insecte disproportionné. Il fut suspendu a divinis tandis que résonnaient les cascades de rire de l’homme caché.
Quand tout fut au point, Arnaud fit confectionner un semi-diadème identique pour la relique de saint Félix.
Julius, qui s’était bien amusé lors des essais de coiffure de l’abbé, fut offusqué d’être ainsi attifé. Il se sentait d’autant plus ridicule qu’il avait sous les yeux l’exemple d’Arnaud de Saint-Gély, paonnant et grotesque. Il ne manquait plus qu’une musique de cirque pour que, les singes étant eux aussi présents, la troupe de saltimbanques soit au complet.
Et maintenant, chaque fois que l’abbé sortait la relique de sa châsse, le rire omniprésent reprenait encore plus fort, accompagnant le regard désabusé qu’Arnaud levait vers les cieux.
Le stratagème ne marchait pas. L’élu, dont on entendait bien qu’il encerclait la troupe des croisés, ne se montrait toujours pas. Passant outre ses principes, Arnaud de Saint-Gély décida d’un coup de bluff définitif. Il allait faire coiffer un diadème de plumes à l’ensemble de ses hommes qui pourtant, et cela se voyait, n’avaient en rien mérité de la grâce de Dieu. Si cet artifice ne marchait pas, tout serait à désespérer et le monde des humains devrait se résoudre à accepter la loi de l’Antéchrist.
Chaque membre de l’ost dut donc se fabriquer un couvre-chef identique à celui de l’abbé qui, pris de tardifs remords, imposa des plumes plus petites que celles de sa coiffure. Le résultat fut cocasse, chacun ayant apporté à la réalisation une touche personnelle selon ses origines. C’est ainsi que le Parisien tendit vers le bibi alors que l’Auvergnat chercha l’efficacité protectrice des larges bords d’un chapeau paysan. Un Basque créa la surprise et souleva l’admiration de ses collègues.
L’abbé, de plus en plus désespéré, prenait les saints à témoin alors que le rire fou résonnait dans les buissons.
Et ce rire ne s’éteignit plus. Il s’entendait la nuit, cristallin et doux, pour friser l’hystérie vers le mitan du jour. Les arbres le renvoyaient en écho et il semblait venir de partout ou de nulle part.
Julius se sentait devenir fou. Ce rire dément amenait le doute, insidieux et poignant, le doute de retrouver un jour Caius.
Arnaud de Saint-Gély était lui aussi taraudé par ce rire permanent et il doutait à son tour. Il doutait du Ciel, du Christ, de la prédestination et surtout il doutait de lui.
Il commanda alors une marche forcée à travers la forêt étouffante et personne ne savait s’il cherchait à rencontrer un élu dont il doutait ou à le fuir pour ne plus douter.
La marche devint hallucinante et le rire était toujours autour de la troupe, la suivant, la précédant. Il collait aux arbres, aux singes, aux vêtements, aux hommes, au soleil et à la pluie, au jour et à la nuit, aux cerveaux et aux membres.
C’est une colonne dépenaillée, hâve, composée d’êtres aux yeux fiévreux et aux têtes emplumées qui, accompagnée d’un énorme éclat de rire, croisa la route d’un groupe de soldats d’Hernando Cortez.
Sur les ordres du capitaine, les Espagnols firent feu. L’ost de l’abbé fut fauché par la mitraille. L’indigène écopa d’une balle perdue qui fit taire à jamais son rire. Dans un monde où toute fantaisie venait d’être chassée et tuée, dans un monde où le doute n’était plus permis, Arnaud de Saint-Gély expira en levant les yeux vers un ciel plein d’oiseaux multicolores levés par la fusillade. Avant de rendre son âme, il murmura doucement :
« Miserere mei, saint Félix, accueillez-moi.