Salon de lecture
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Le tour que prenait la discussion n'était pas pour déplaire au directeur de la clinique, qui en oublia momentanément sa récente altercation avec Delègue. Vers quelle fausse piste ces flics couraient-ils ? Que savaient-ils exactement ? Devait-il entrer dans leur jeu pour les fourvoyer davantage ?
- Votre explication se tient. De nos jours, tout est bon pour escroquer les gens. Mais si ni moi ni personne de mon entourage n'en est victime, en quoi puis-je vous être utile ?
- C'est un peu délicat. Il existe une forte probabilité que l'escroc sévisse depuis votre établissement, voire de votre terminal.
Fleugard avait ergoté de la sorte avec la demi-douzaine de responsables des cliniques surveillées afin de les pousser dans leurs derniers retranchements. Pas évident. Cette technique avait aussi le mérite de refroidir ses interlocuteurs au cas où ils seraient tentés de crier au voleur en dénonçant Gestimal. Sentant leur environnement suspecté, les chirurgiens avaient plutôt tendance à se taire pour ne pas s'attirer les foudres de leurs patients.
Lefranc-Verney joignit ses doigts tout en réfléchissant. L'affaire se corsait. Il devait se montrer prudent. Finalement, ces deux flics n'étaient peut-être pas aussi bêtes qu'il avait pu le penser précédemment. Son hacker avait-il failli dans sa besogne et ses recherches laissaient-elles des traces ? Il adopta un ton plus détaché :
- Êtes-vous certain de ce que vous avancez ?
Belet prit la parole :
- J'ai vérifié l'adresse du commutateur réseau. Elle correspond à celle de nos recherches sur les comparatifs d'accès à Gestimal. Il s'agit soit de votre ordinateur soit de celui de votre secrétaire.
Fleugard décela comme un voile d'inquiétude dans le regard de son interlocuteur, vite évanoui.
- Vous me parlez chinois, messieurs. Je n'entends rien à ce jargon informatique. Dois-je comprendre que vous me soupçonnez ?
Les deux officiers se regardèrent, surpris. Fleugard calma le jeu :
- Personne ne vous accuse, professeur. Il n'est pas exclu que quelqu'un se serve, à votre insu, de votre autorisation d'accès en dehors de vos connexions personnelles.
Il mentait, les requêtes avaient été effectuées pendant les heures ouvrables mais il ne voulait pas que l'autre interrompe l'entretien, prétextant une accusation quelconque. Sa réaction s'avérait la plus brutale de tous les interrogatoires qu'ils avaient menés jusque là. Il ne pouvait cependant pas se permettre de le convoquer au commissariat. Pour quels motifs ?
Lefranc-Verney avala l'argument. Mais contre toute attente, il força sa défense :
- Vous savez, je ne me sers de cette application qu'en consultation. Ma compétence se limite à celle d'un banal utilisateur. Ma secrétaire s'occupe de toute la saisie.
- Nous savons tout cela, nous l'avons interrogée avant de vous rejoindre.
- Que puis-je pour vous alors ?
- Nous mettre sur la piste d'un suspect, par exemple. N'avez-vous rien remarqué d'inhabituel depuis quelque temps autour de vous ?
- Pas à ma connaissance ! Comme dans tout hôpital, beaucoup de gens transitent, malades ou visiteurs, certes pas tous recommandables. Nous ne pouvons pas surveiller tout le monde. Que comptez-vous faire ?
- Nous permettriez-vous d'enquêter à l'intérieur de la clinique. De procéder à quelques vérifications informatiques sur les disques durs des ordinateurs de manière à confirmer ou infirmer nos informations. Peut-être nos doutes se révéleront-ils sans fondement, nous devrons alors chercher ailleurs.
- Je suis désolé. Sans mandat de perquisition, je ne peux vous y autoriser, pour le respect de nos patients et de notre travail de médecins.
Belet augmenta la pression :
- Puis-je au moins consulter votre ordinateur, cela ne prendra que peu de temps et je ne ferai aucune récupération de données. Je suis un expert, croyez-moi !
Le directeur se figea sur sa chaise.
- Je refuse catégoriquement ! Il est hors de question que vous mettiez votre nez dans mes affaires ! Sur ce, messieurs, si vous n'avez d'autres arguments à me faire valoir, je ne vous retiens pas, mon temps est précieux.
Il leur montra la porte sans équivoque. Cette fois Fleugard comprit qu'il était inutile de vouloir continuer l'entretien. Il remercia son hôte pour sa courtoisie et entraîna son collègue vers la sortie. Celui-ci bouillait de ne pouvoir s'emparer du clavier de l'ordinateur rutilant.
CHAPITRE 27
Au volant de son tacot, Julien enfilait les lacets de la descente vers Serrières avec précaution. Aujourd'hui, il était heureux. La femme de sa vie accentuait la pression de sa tête sur son épaule à chaque virage à droite. Justine dormait à l'arrière. La visite pédestre du parc animalier de Peaugres l'avait épuisée. D'ailleurs elle avait terminé la marche sur les épaules de son pseudo papa en poussant de grands cris de joie à la vue des singes, des lions et autres sortes d'animaux tous plus étonnants les uns que les autres. Elle ébouriffait sa monture à chaque nouvelle découverte et éclatait de rire quand Julien faisait mine d'être déséquilibré par ses trépignements répétés. Il évacuait enfin la pression de ces dernières semaines et revenait à une vie normale, beaucoup plus calme et équilibrée.
Il se gara au bas de leur immeuble. La nuit commençait à tomber. Il prit la petite fille endormie dans ses bras pendant que Vanessa débarrassait le coffre des restes du pique-nique. Une fois dans l'appartement, les deux amoureux bordèrent Justine dans son lit et passèrent au salon. Blottis l'un contre l'autre sur le canapé en tissu, ils entamèrent une conversation en balayant toutes sortes de sujets : les copains qui se dispersaient peu à peu, l'alimentation, les prochaines vacances qu'ils pourraient envisager de passer ensemble, tous les trois, le boulot... Vanessa lui demanda des nouvelles de ses parents.
- Tu sais, maintenant qu'ils sont tout seuls, ils ont une vie plus cadrée avec leurs petites habitudes. Ils me téléphonent souvent pour savoir si je n'ai besoin de rien et parfois, ils débarquent sans crier gare. Surtout ma mère qui veut savoir si je m'en sors avec le ménage.
- Tu es encore son petit garçon !
- Oui ! Ils ont du mal à me lâcher.
- Comme moi !
- Toi, c'est pas pareil. Je trouve que tu ne me colles pas assez, au contraire.
Elle l'enlaça comme pour l'étouffer et l'embrassa passionnément.
- Est-ce assez collant pour vous monsieur Delègue ? Je ne peux pas faire plus !
- Moi, je crois bien que si !
Il entreprit de la déshabiller avec délicatesse. Elle se laissa faire avec un petit sourire amusé. Ils firent l'amour sur le divan avec une ferveur décuplée par les derniers jours d'angoisse.
Heureux, ils restèrent longtemps sans rien dire. Julien sortit le premier de son extase, il ne savait trop s'il devait aborder le sujet avec elle. Pourtant, il ressentait le besoin de partager ses problèmes. Il ne trouverait pas de meilleur moment.
- À propos, mes parents m'ont rapporté un truc bizarre.
- Quoi donc ?
- Hier, quelqu'un aurait pénétré dans leur jardin. Apparemment pour les épier.
- Ah bon ! Ils l'ont vu ?
- Non ! Mais le gars a piétiné les plates-bandes de fleurs de ma mère jusqu'à la fenêtre du salon. Assez longtemps pour griller une paire de clopes. Ils ont retrouvé les mégots.
- Et c'est tout ?
- Oui, rien n'a disparu ! Ils ne l'ont remarqué que le lendemain matin.
- Il y a des timbrés partout. Un voyeur peut-être ? Tu crois qu'ils font encore l'amour sur leur canapé, tes vieux ? se moqua-t-elle.
- Dis donc, ils ne sont pas séniles ! Je vais leur rapporter tes propos, rétorqua-t-il, libéré par la tournure que prenait la conversation.
- Arrête, tu vas me faire honte !
- C'est toi qui as ouvert le bal !
Il lui mordilla les hanches pour la taquiner et la bagarre commença. Chatouillements, petits coups et pincements divers agrémentèrent leurs ébats pendant un bon quart d'heure. Jusqu'à ce que, épuisés de rires et de contractions musculaires, ils ne décident d'un commun accord de mettre fin aux hostilités par un gros câlin. Julien jugea qu'il était temps.
- Je voudrais te parler de mon grand-père.
Vanessa se redressa légèrement, un voile passa devant ses yeux.
- Qu'est-ce qu'il y a, je t'écoute ?
- Je ne sais pas comment te le dire. Il ne supporte plus son état. Il voudrait mourir.
- Il te l'a dit ?
- Il m'a supplié de l'aider.
Le silence venait d'assombrir la pièce plus efficacement que la nuit. La jeune femme se leva pour passer un vêtement. La magie de l'instant était retombée. Sa voix se fit plus sèche :
- Tu sais ce que j'en pense ! Nous en avons déjà parlé !
- Oui, je n'ai pas oublié. Mais je ne sais pas quoi faire. Mets-toi un peu à ma place !
- La question ne se pose pas. Pour moi, il a toujours été inconcevable de recourir à cette solution. C'est contraire à tous mes principes et à ma religion.
C'était le meilleur moyen de gâcher une bonne soirée, pensa Julien. Trop tard il voulait soulager sa conscience, trouver le soutien d'un tiers dans sa décision de dire non à son grand-père. Avec Vanessa, il ne prenait pas de risque.
- J'ai bien réfléchi. Je me sens incapable de faire ça. Seulement je ne vois pas comment le lui annoncer.
- Patiemment, avec honnêteté et courage. Il comprendra... Je suis contente que tu m'en aies parlé et que tu partages maintenant mon opinion.
- Ce n'est plus la même chose quand on se trouve confronté à ce terrible choix... Malgré tout, je l'aime.
- Je sais !
Julien se rhabillait en silence, perdu dans ses pensées. Le fait d'en parler à Vanessa lui avait permis de trancher. Mais était-ce réellement ce qu'il souhaitait, lui ? Peut-être avait-il pris la décision au regard de ses sentiments pour elle et de ses convictions affirmées. Il se sentait maintenant tiraillé par un sentiment de trahison envers son aïeul et le désir d'avoir fait le bon choix. Tout n'était pas réglé. La jeune femme le comprit parfaitement.
- Le mieux, c'est que tu en discutes longuement avec lui comme deux personnes responsables. Il t'aime aussi, il se pliera à ta décision.
- Tu as peut-être raison mais cela ne sera pas facile. Bon, je crois que je vais rentrer maintenant. Je travaille tôt demain.
Elle ne chercha pas à le retenir. Le boulot n'était qu'un prétexte. Elle savait qu'il avait besoin d'assumer seul sa décision et que la nuit serait longue.
- OK ! On s'appelle demain ?
- D'accord, à demain !
Elle l'embrassa longuement sur le pas de la porte en guise de soutien. Il s'échappa et fila sans se retourner, un poids omniprésent sur les épaules.
CHAPITRE 28
Les enquêteurs venaient de terminer l'éprouvante tournée des centres hospitaliers suspects. Seul le directeur de la clinique Les Hirondelles avait éveillé leurs soupçons. Les autres s'étaient montrés aimables et coopératifs, les laissant mener librement leur enquête. Fleugard revint sur le personnage :
- Ce type n'est pas net. J'ai l'impression qu'il nous cache quelque chose.
- J'ai le même sentiment. Je suis sûr que j'aurais pu dénicher un truc dans ses fichiers. Qu'est-ce qu'on peut faire ?
- Je doute que le juge nous accorde un mandat de perquisition sans élément tangible.
- Je pourrais essayer de pénétrer son disque dur par le réseau ?
- Non, nous devons rester dans la légalité. Et puis, s'il avait quelque chose à cacher, je suis sûr qu'il a déjà fait place nette dans son ordinateur depuis notre visite.
- Qu'est-ce qu'on peut faire alors ?
Fleugard écarta les bras en signe d'impuissance. Dans sa tête, l'image de Sylvie Baju apparut comme un reproche. Il fit deux ou trois pas avant de lâcher :
- Il ne nous reste plus que la routine : exercer une surveillance discrète du bonhomme et de la clinique. Il faut lui faire croire qu'on a laissé tomber, peut-être commettra-t-il une négligence... Si c'est lui !
Belet se leva et commença à ranger ses affaires dans sa petite sacoche en cuir. Il se retourna vers son collègue :
- Je crois que je ne te suis plus d'aucune utilité alors ?
Fleugard afficha une mine désolée, il appréciait l'informaticien. Mais celui-ci avait raison. Son aide se révélait vaine dans l'état actuel des choses. Il tendit la main en témoignage de sa reconnaissance.
- Je tiens à te remercier pour l'immense soutien que tu as apporté à l'enquête et pour ta disponibilité. Je sais que tu as mis en suspens un tas d'affaires tout aussi urgentes pour répondre à notre demande. Je te félicite pour ton efficacité et ta compétence.
Belet baissa les yeux.
- Elles n'auront pas été suffisantes, hélas.
- N'en sois pas si sûr. Avec les informations que tu nous as apportées, l'étau s'est resserré un peu plus autour de ces criminels.