Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Ma sœur aînée me l’annonce au téléphone ; une sonnerie à une heure tardive : rien de bon ! Mon cœur s’arrache. Je plonge dans le brouillard en entendant ses paroles frémissantes. Le combiné à mon oreille me blesse. Je raccroche. J’ai du mal à admettre la réalité. La terre se renverse, s’ouvre en failles caverneuses, décor fantoche ; la fin d’une amitié, celle de l’être le plus proche, le plus aimé. Une envolée vers les étoiles.
Le givre colle à la vitre. Je le regarde longuement, abasourdi, anéanti. J’imagine des formes, des visages celui de ma mère ? Par le carreau, une mésange d’hiver sautille sur les branches gelées du vieux cèdre bleu de mon jardin. Elle a froid. Je sors lui donner un peu de pain. « Mésange jolie mésange, peux-tu me dire où est ma mère ? » Le temps s’évapore. Mon cœur fait semblant dans ce ciel noir ; mais chacun, dans son martyre, recherche l'accalmie. J’aurais aimé lui lire les quelques lignes que j’avais écrites pour elle dans une petite nouvelle. Pas eu le temps. J’attends assis, debout, que le temps passe. Où aller ? L’image de ma mère danse autour de moi puis me quitte. Je deviens orphelin. Mon âme s’enfuit. Je perds mon enfance, mon dernier repère. Mon cœur est laminé. Son image s’éloigne brutalement vers les ténèbres, seule. Il est venu la prendre à ma place. Elle l’a suivi sur sa planche, ce nain cruel. Il n’est pas reparti bredouille. C’est le diable, horrible venin, et ce ski glacé, ridicule ! Il a enlevé ma mère pour la conduire dans les méandres vertigineux de ce tunnel infernal. Il a défait mon enfance, s’est fondu dans les ruines de son royaume de silence et de peine, dans le cratère immonde. Je sais sa voix sans voix et son visage informe. Il prend par surprise comme la mousson, au gré de ses fantaisies machiavéliques. Je l’ai entendu pester lorsqu’il a filé sans moi, puis il a inscrit ma mère en second sur sa liste. Je le retrouverai, cette masse biscornue, ce miasme visqueux au sourire amusé qui a fermé mon ciel ! Je crois à la vengeance : œil pour œil. C’est la bible qui le proclame. La voix de ma mère flotte autour de moi. C’est une voix bleue, un bleu d’éternité, comme une étoile dans l’azur, une larme de galaxie. Elle est auréolée de soleil. Mais le grand architecte a déjà tiré le rideau.
On va servir le souper. Ma tête vole partout dans la chambre, rase les murs, reste au plafond un instant, repart vers la fenêtre. Derrière le carreau : la nuit. Je regarde le vide des cieux, nébuleuses scintillantes. Paix. J’appelle… Mère, où es-tu ?
Une tasse de thé, quelques petits gâteaux, un zeste d’ennui : c’est ma mère. Elle regarde par le carreau, fixe au dehors la rue. Un rayon de soleil lèche le gris soyeux de ses prunelles. Elle m’observe. Elle m’observe souvent, anoblie de patience.
— Tu ne manges pas ?
— C’est toi que je vais manger, petite mère !
— Bois ton café avant qu’il ne refroidisse au lieu de dire des bêtises !
C’est l’instant le plus précieux de la journée. Ses cheveux roux ondulent en reflets clairs. Le temps s’arrête. Des moments faits de vide, de rien, nous parlons à peine. Le soleil tout entier entre à présent par la vitre et réchauffe son visage rieur. La lumière entame une danse autour de son cou.
— Tu as des nouvelles des enfants ?
— Lesquels ?
— Tes enfants voyons, ne fais pas le bête !
Mes réponses l’irritent. Je plaisante souvent. Je sais qu’elle oublie. Et elle sait que je sais. Le soleil, grand maître du temps, est là, inonde la pièce. C’est elle, le soleil ! La nappe se froisse un peu lorsque je porte la tasse à mes lèvres. D’un geste automatique, elle rectifie, lisse les plis, me regarde, satisfaite. C’est l’heure. L’heure de quoi ? L’heure de rien. Elle n’a ni montre ni pendule. Dans le cercle intime de notre quatre heures, la tendresse de ma mère transpire de toutes parts. La pièce embaume la délicatesse, la réserve, le retrait. La nappe est à présent bien lissée. J’ai reposé sagement ma tasse et avalé les quelques miettes qui traînaient. Les minutes dégringolent et, sous cette ambiance suave, la chaleur commence à danser comme une fille sur une place. Je pense encore au grand Jacques.
Tout se trame ici, à l’intérieur, dans l’éblouissement de sa présence, instants de pur bonheur, un matin d’été en plein hiver. Ma mère me tourne le dos, reprend un peu de thé, assombrie de pensées obscures. De sa fenêtre, elle voit la petite place. Elle entend circuler, dans la rue, des musiques diverses, des autos, des camions, des bruits. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Des bruits d’hier, d’aujourd’hui ?
Une douce voix chaude l’habite. Elle me raconte les vieux eucalyptus égarés et l’odeur âcre du buis sec, ou celui des genêts triomphants des paysages de mon enfance, vieux chemins à charrettes, si poussiéreux, les paquets de feuilles rousses en broussaille qui crissent sous le pas des chevaux, les cailloux soulevés retournant, libres, sur la terre craquelée après le passage des bêtes, sans altérer le calme du cocher. Le vent lui plisse les yeux. Au hasard, une alouette, de son vol maladroit, se détache dans l’air pur du jour. On atteint les chemins de traverse, cette friche jaunie par un soleil de feu. On aperçoit alors les grands lauriers roses au bord des murets de pierre qui s’étalent sur le sentier cherchant inlassablement un miroir d’eau saumâtre, reliquat d’une source timide, petite résurgence au milieu des cailloux chauffés à blanc. Les taillis et ronces de velours sombre, écrasés de chaleur, s’effritent par endroits comme si l’oubli en attaquait l’ombre. Reste le cri limpide du faucon, ou les creux invisibles des couleuvres écrasées de silence. Le soleil n’est qu’un disque jaunâtre sur un ciel blanc nacré. Le moindre buisson, la moindre touffe d’alfa giclant sous nos pas, nous laisse au cœur ce sentiment de pleine liberté dans cette folie débridée des matins tièdes : un monde maintenant englouti. De minces souvenirs, des bribes de mots, quelques clichés qui font rêver les ciels de cendres du Maroc de mon enfance.
Que décembre est triste, décidément ! Moi, puis elle, à présent. Au dehors, s’épaissit la brume. C’est toujours la même froidure que nous inflige la saison. Je refuse le destin mais il s’en fiche ! L’atmosphère ressemble à celle d’une prison. Les nuances de l’automne ne sont plus qu’un fumet vagabond. Ils font place à tous les instants, sombres comme la pluie ou blancs comme la neige. Le disque du soleil s’est caché, noyé, a disparu. Quelques rares oiseaux désorientés tracent dans l’air leurs tourbillons. Les bourdonnements des voitures transportent leur pollution. Le temps fige les minutes passées auprès d’elle. J’étouffe un frisson. Peut-être que demain dans les prémices de l’aube, quelques rayons furtifs iront à nouveau courtiser le jour, pareils à des rires d’enfants ?
Le jardin s’endort. Je suis dans ma campagne, convalescent. Je fixe le cèdre bleu qui ploie sous la brise. La terre exhale, ce soir, les senteurs du lierre humide qui grimpe en désordre le long du grand mur de pierre. Et ma mère s’en est allée, paisible. C’est une petite rivière sage et réservée qui a disparu dans l’océan polaire. Je l’installe dans mon cœur pour toujours. L’eau des rivières passe et ne revient pas, emportée par les mystères de l’aval. Je soupire comme un vieux pont qui voit jaillir et bouillonner l’eau, en spectateur. Il faut vivre, maintenant ! Tout à l’heure, il sera trop tard. Je ferme pour un temps l’horizon pâle du souvenir. La terre a rejoint le ciel. Cette nouvelle épreuve a terni mon temps. Elle a cerné mes yeux de noir. Mon âme de paix rêve que, dans la bourrasque hivernale, il me la ramènera, ce nain poussiéreux sorti de ce conte imbécile ! Mais c’est l’heure du désespoir et celui du chagrin. Quelques flocons blancs dansent dans l’air comme la flamme de la bougie que j’ai allumée pour elle. Ils caracolent. Je les suis un instant, puis mes yeux se détachent vers ce ciel si blanc, si lourd, épais comme un manteau de laine. C’est une immense voûte argentée qui pleure à présent une neige éparse et délicate, souveraine, une neige au goût d’espace, pleine des soupirs des alizés qui chantent dans les arbres dénudés. Il faut épouser entièrement ces flocons cotonneux encore tout parfumés des essences du ciel et fixer, dans le regard, la communion dans laquelle soupirent, souffle contre souffle, le ciel et moi. Je me vois dehors, nu sous la neige saisissement instantané de cette manne céleste , le visage empourpré, la délicate gifle des flocons sur mon corps et cette possession voluptueuse du vent sur ma peau, avec, de loin en loin, une pensée pour la création. Le droit de voir la démesure de cette nature éternelle puis d’étreindre le vent sensuel comme on le fait pour le corps d’une femme, de ressentir cette joie singulière qui enveloppe le ciel et la terre dans un seul mouvement. Ivresse de ces instants furtifs de bonheur.
Même ici, devant le miracle du ciel, je sais que jamais je ne mesurerai l’immensité de l’univers. Je comprends là, ce que l’on peut nommer grand. Nous ne sommes à cette échelle qu’un mariage éphémère d’atomes, un assemblage savant ou imbécile de matière périssable. Rien de plus.
Mes amours s’endorment avec elle, avec ma mère. Le souffle de la nuit m’a saisi. J’oublie ma maladie et l’haleine putride de ce rufian maudit. Son visage rayé de rires grotesques ressemble à une gargouille terrifiante, celle d’où goutte l’eau grise des toits des églises. Ma mère aux joues de pêche n’a suivi que des routes de sagesse pourtant, des sillages ordonnés, ordinaires. Son histoire a traversé la vie, claire et pure. Une brassée de tendresse qu’elle a semée tout au long du parcours, enracinée dans son aventure. Je cache mon visage. Amour à présent indigent, bêlant.
Il faut que je vidange ma poche. Je suis là, à présent, dans ma steppe montargoise, dégagé de l’espace trop blanc de l’hôpital. Engoncé dans mon canapé, j’écoute en boucle des chants sépharades. Je n’ai pourtant aucun penchant religieux. Repos fragile. Le vide chemine en moi, entremêlant pensées et songes. Les battements liquides de mes humeurs montent dans ma gorge, un hoquet. Et toujours cette poche qui me nargue ! Elle s’agrippe à mon corps comme une tique à un chien. Mon chat, lui, doit aimer les chants religieux. Il est là, à mes côtés. On se regarde sans se parler. Le feu de la cheminée est si bon ! Quelques flammèches bleutées s’éparpillent, effrontées, sans hâte. Le chat acquiesce. Un sourire rêveur, un clignement d’yeux, et nos regards s’attendrissent en se croisant. Une lueur d’espoir semble poindre après la tempête. Le chat me console. Je vole, accroché à ses oreilles, comme dans un tableau de Chagall. Il me dit sa compassion. Ma quiétude s’avance pour soulager mon destin. Elle va s’installer, je la vois… peut-être… je me méfie : les bruits de l’enfer sont souvent des silences cachés ! En réalité, ils sont plus démoniaques que le vacarme d’une sirène de midi. Ai-je peur ? Un peu, sûrement. Le chat se met à entonner un cantique. Il a mis la kippa. Suis-je fou ?
Cette nuit-là, les astres et tout l’univers par-delà le ciel ont placé la lune à la hauteur voulue pour qu’elle pose son rayon sur lui, sur mon chat. Il s’est alors retourné pour enfouir sa tête dans le moelleux du coussin comme une pensée oubliée ou le regard voilé qu’ont les gens dans les rêves. Je cale mon nez dans le creux de l’épaule de mon épouse, m’imprègne de sa peau d’albâtre, de son odeur. Je sais chaque sillon, je connais par cœur la géographie de son corps. Il pleut. Mes cheveux collent. La chaleur, la déshydratation ou… que sais-je ? Je me lève, marche quelques pas. Il faut que je bouge. Les jours se lamentent. Les semaines caracolent, elles ont la caresse d’un cadeau. Demain la mort peut prendre, surprendre. Elle est patiente, se tapit dans l’ombre, dans un coin, en prédateur redoutable.
Le jour s’est retiré totalement et mon cèdre bleu nimbé de brume pâle évoque en moi l’au-delà ou l’idée que l’on peut s’en faire , une sorte d’éclat lunaire où je revois ma mère. Rêve où réalité ? Le vol presque inaudible de ses appels me déconcerte.