Sur Mars, dans un futur relativement proche : l’atmosphère est respirable et la colonisation bat son plein. Mais tout n’est pas idyllique, loin s’en faut : entre autres dangers, la Planète rouge est régulièrement traversée par des tempêtes dévastatrices.
C’est dans ce contexte, alors qu’une nouvelle perturbation d’une extrême violence vient d’éclater, qu’une brigade de sauveteurs est appelée sur une intervention : une explosion a eu lieu sur l’unité Planète-Bleue, il faut retrouver les survivants avant qu’il ne soit trop tard. S’il n’y a plus rien à faire pour le responsable de l’unité, son jeune fils Camille, en revanche, est récupéré dans des conditions miraculeuses. Un peu trop miraculeuses, peut-être…
La tempête continue de sévir, les sauveteurs sont coincés sur place, condamnés à attendre la fin des intempéries. Un par un, mystérieusement, ils disparaissent.
« Ce que cachaient les ténèbres » est une mise en scène de l’alchimie secrète du libre arbitre.
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Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Pourquoi ne pas l'utiliser ? continua la jeune femme avec le souci manifeste de ne s'adresser qu'à Vo-Din. Il y a quelquefois de la place et elle part après demain dans l'après-midi, je crois. Pavonis est à deux heures de route du CI en Scarabée. Puisque la fin de la tempête est prévue dans trente-six heures, ils pourraient être emmenés à temps sur l'aire de lancement.
Vo-Din considéra quelques instants cette idée et hocha la tête.
- C'est à creuser. Je vais contacter Annabelle.
Il se tourna vers la psychologue :
- L'officier médecin à bord du Gaïa, précisa-t-il.
- D'accord, tenez-moi au courant, acquiesça cette dernière.
Puis, jetant un coup d'œil à sa montre :
- Il faut que je passe voir les enfants. Je ne pense pas qu'ils dorment. Le moment est venu que je leur annonce le décès de leur père.
Sur ces paroles, elle mit ses cent quatre-vingts livres terrestres en branle et ses pas énergiques moururent progressivement tandis qu'elle s'éloignait dans la galerie circulaire.
- Sacrée bonne femme, commenta José du fond de la pièce. Elle a vraiment l'air de savoir ce qu'elle veut.
- Pas plus que nous tous, observa Solange.
Elle saisit un gros sac posé au sol.
- Bon. Je crois qu'il est temps que je m'installe dans mes quartiers.
Augusta venait d'arriver, l'humeur joyeuse.
- Ça ne te dit pas de rester pour une soirée ciné ? proposa-t-elle en s'effondrant avec délice dans l'un des fauteuils couleur fauve défraîchi.
Elle empoigna une télécommande plate qu'elle pointa vers le mur devant elle. L'image d'un dédale sombre de conduits exigus emplit soudain l'écran géant.
- C'est ma chaîne préférée. Que des vieux films cultes remasterisés. Excellent celui-là, non ?
Un homme armé d'un lance-flammes avançait avec précaution dans le conduit, traquant une entité hostile embusquée.
- Non, merci, répondit Solange, maussade. J'ai déjà vu ce film trois fois. Je crois qu'il vaut mieux que j'aille me préparer pour la nuit.
Augusta allongeant ses longues jambes pour croiser ses pieds sur la table basse :
- Comme tu veux, patron.
Sur l'écran, le chasseur était devenu la proie. À la croisée des couloirs qui plongeaient dans l'inconnu, il hésitait, ne sachant où pointer son arme. Le prédateur se rapprochait et l'homme tentait en vain de le localiser. Ses collègues criaient, l'exhortant à fuir, et la bête se rapprochait encore. L'homme flaira celle-ci dans son dos. Il pivota pour braquer sa lampe et le monstre fondit sur lui. Il n'y eut plus alors que le silence et la nuit.
Solange quitta l'écran des yeux et se décida enfin à prendre congé.
- Au fait, reprit-elle alors qu'elle s'engageait dans la galerie, cette partie d'échecs avec le gosse ?
- Ne m'en parle pas, soupira Augusta, je me suis pris une raclée. Ce môme est incroyable.
Chapitre IX
Sac au dos, Solange longea la galerie circulaire à la recherche d'un lieu où glaner un peu de sommeil. Elle ouvrit quelques portes d'appartement. Le hasard lui offrit d'abord la pénombre d'un corridor encombré de sacs, puis, à deux reprises, les trouées lumineuses d'entrées de chambres d'où s'échappaient des flots de musique et des éclats de conversation. La jeune femme délaissa ces lieux déjà investis et, poursuivant sa quête, passa devant l'étroit passage qui menait à l'escalier central. Une porte coulissa enfin sur une suite entièrement inoccupée. Une autre glissa au même instant, celle de l'appartement des enfants, et l'androïde surgit dans la galerie circulaire, un plateau dans les mains.
- Mademoiselle Solange, s'exclama-t-il. J'espère que vous vous portez bien depuis tantôt et que vous avez mangé de bon appétit.
- J'ai connu pire, répondit Solange.
- Bien. Dans ce cas, je vais me permettre de continuer mon chemin. Madame Eva souhaite un verre de lait pour la petite demoiselle et je ne veux pas la faire attendre.
Le robot salua légèrement de la tête :
- Serviteur, conclut-il avant de s'éloigner de sa démarche de soldat en parade.
À l'évocation de la fillette, la même interrogation insistante revint agacer la jeune femme. Elle se délesta de son sac dans l'entrée.
- Attends ! cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a sous la trappe ?
L'androïde s'arrêta net et, dans un bourdonnement électrique, fit pivoter sa tête à cent quatre-vingts degrés pour fixer Solange de son regard artificiel.
- La trappe ?
- Oui. Celle que j'ai remarquée en visitant l'étage du dessous avec Emma. Dans la galerie circulaire.
Le reste du corps mécanique fit demi-tour pour se trouver en alignement avec la tête et l'androïde revint à la hauteur de son interlocutrice.
- Elle mène à une pièce aménagée dans les soubassements lors de la construction de la résidence.
- Qu'y a-t-il dans cette pièce ? interrogea Solange, curieuse.
- Je ne saurais vous dire.
- Vraiment ?
- Croyez bien que j'en suis désolé.
- Emma m'a dit que Camille l'avait visitée, persista la jeune femme.
- Une fois. Son père, Monsieur Pierre, l'y a amené pour le soigner.
- C'est à dire ?
L'androïde hésita.
- Madame Eva va m'attendre.
- Madame Eva attendra. Continue ! ordonna la jeune femme.
L'être artificiel roula ses yeux de matériaux composites dans ses orbites de métal et considéra les différentes possibilités de réponses qui s'offraient à lui. Son cerveau de silicone calcula qu'il était finalement plus sage de satisfaire à l'exigence qu'on lui formulait.
- Il y a six semaines, Monsieur Camille a fait une mauvaise chute un soir alors qu'il jouait à grimper dans les rochers derrière l'unité, récita-t-il. C'est la tête qui a porté. Quand on l'a trouvé, on a parlé d'un traumatisme crânien important et irrémédiable. On a dit qu'il ne passerait pas la nuit. Monsieur Pierre était très perturbé. Il m'a accusé de ne pas avoir surveillé le jeune homme correctement. Je dois avouer qu'il a eu à mon égard des mots que la décence m'empêche de répéter et il a menacé de me déconnecter. Il a pris son fils et s'est enfermé avec lui dans la pièce du soubassement. Ni le médecin ni les sauveteurs qui avaient été appelés n'ont pu le convaincre d'ouvrir la porte. On pensait faire intervenir les forces de sécurité quand, au petit matin, la porte s'est ouverte et Monsieur Camille est sorti.
Solange plissa légèrement les yeux, s'efforçant de comprendre ce que cette dernière phrase impliquait.
- Sorti de lui-même, tu veux dire ?
- C'est cela, reprit l'androïde. Frais et dans la meilleure forme qui soit. À peine une bosse à la tête. Son cas a confondu l'ensemble des résidents. Le médecin qui l'a examiné par la suite l'a trouvé en parfaite santé.
- Et qu'a dit Pierre Tonnequin ?
- Il a dit que c'était la nuit de veille et de prières qui avait sauvé son enfant.
Le robot nota l'expression interrogative de Solange.
- Monsieur Pierre était un adepte de la Foi Cosmologienne, précisa-t-il.
- La Foi Cosmologienne ? Qu'est-ce que c'est que ça, encore ? fit cette dernière, ironique.
- Tu es encore là, Andro ? tonna une voix derrière eux.
La silhouette massive de la psychologue se découpait sur le seuil de l'appartement des enfants.
- Alors, ce verre de lait pour Emma ?
- Tout de suite, Madame Eva, répondit l'androïde.
Il pencha sa haute stature vers Solange.
- Je ne suis pas habilité à donner des informations en lien avec la vie privée des gens, mademoiselle Solange. Mes fonctions se limitent aux tâches domestiques et d'éducation. À présent, si vous voulez bien m'excuser...
La jeune femme hocha lentement la tête et laissa son interlocuteur mécanique s'éloigner. Son regard croisa celui de la psychologue qui, sans mot dire, disparut derrière la porte coulissante.
Solange poussa du pied son sac le long de l'étroit corridor de son appartement et pénétra dans la première chambre, inondée soudain d'un jaune vif à l'excès. Accrochant son blouson et son casque à la patère près de la porte, elle s'assit sur le bord du lit rond pour se défaire de ses bottes et se massa la nuque quelques instants.
- Ami visiteur, salutations, déclama une voix suave et féminine qui semblait venir des murs. Puis-je connaître votre prénom ?
- Solange.
- Bienvenue, Solange, poursuivit la voix. Je suis Athéna, ordinateur central et programme de gestion domotique. Souhaitez-vous vous installer dans cette chambre ?
- C'est parti pour, comme tu vois.
- Que puis-je vous offrir pour votre confort ce soir ? De la musique ? Un programme de télévision ? Un écran fenêtre ? Une connexion au réseau ?
La jeune femme jeta un œil distrait vers l'écran géant sur le mur en face d'elle puis se laissa tomber en arrière sur le lit, les bras en croix. La fin de journée avait été intense, rude même.
- Allons-y pour de la musique, dit-elle enfin d'une voix lasse. Quelque chose de relaxant si possible.
La pièce s'emplit d'une mélodie électronique au rythme lancinant. Solange enflamma une cigarette et, à l'invitation des volutes de fumée bleutée qui serpentaient vers le plafond, s'abandonna au jaillissement sans ordre des images dans son esprit.
Le sauvetage du gamin dans cette tempête infernale ; ce curieux Androïde ; le rétablissement étonnant de Camille ; la visite du niveau zéro avec Emma ; la trappe ; le bras de fer avec cet irresponsable de Sirtakos ; la trappe ; le rétablissement de Camille.
La trappe et le rétablissement de Camille. La jeune femme se surprit à exprimer cette dernière association d'idées à voix haute. Elle se redressa.
- Athéna, je veux la connexion au réseau.
- Connexion au réseau effectuée, répondit instantanément la voix, tandis que l'écran mural s'illuminait. Quelle est votre recherche ?
- Principes de base d'un culte nommé Foi Cosmologienne.
La requête de Solange déclencha sur l'écran un défilé vertigineux d'images et d'écrits qui se figea soudain sur les lettres blanches d'un article posé sur un fond étoilé couleur nuit :
QUI SOMMES-NOUS ?
L'Église de la Foi Cosmologienne est une communion d'énergies spirituelles et un rassemblement des forces vives. Fondée par le visionnaire Naël, aujourd'hui notre Premier Guide, notre culte est une célébration vivante des Inspirateurs, les Entités Suprêmes qui ont ensemencé la Terre aux origines. S'opposant aux Émissaires du Néant, forces funestes de la désolation, les Inspirateurs guident à présent la marche de l'humanité dans sa conquête spatiale et vers son destin ultime. Les Cosmologiens ont pour mission de répandre la Bonne Nouvelle : Nous, la race humaine, sommes les enfants et les ouvriers de ces Êtres Supérieurs, repoussant l'emprise destructrice des Émissaires du Néant en bâtissant dans l'espace hostile des foyers que ces Grands Anciens viendront, par l'esprit et par le corps, partager avec nous le temps venu. L'Église de la Foi Cosmologienne est ouverte à tout artisan de la foi désireux de consacrer ses ressources matérielles et morales à l'édification de ces foyers et à la préparation de la Rencontre.
Vers la Rencontre - page deux.
" Les Inspirateurs et les Émissaires du Néant ? Qu'est-ce que c'est que cette bande de fêlés ? " marmonna Solange. " Et Pierre Tonnequin faisait partie de ces illuminés ? "
- Dois-je procéder à une nouvelle recherche ? interrogea l'ordinateur central.
- Non ça ira. Tu peux déconnecter.
- Je reste à votre dévoué service, termina la voix.
Solange se débarrassa de son mégot et resta assise au bord du lit, indécise. Elle plongea la main dans sa poche pour en extraire une nouvelle cigarette puis changea d'avis, optant plutôt pour aller exhumer son ordinateur du fond du sac resté dans le corridor. La jeune femme revint s'asseoir et libéra de son étui cylindrique le tapis flexible. Celui-ci répandit dans une instantanéité obligeante ses six décimètres carrés de prodige électronique sur le meuble de nuit.
La jeune femme déplia ensuite les deux antennes de métal et effleura une touche. Une image se forma, celle du visage souriant d'un homme aux yeux vert clair et cheveux roux d'une trentaine d'années.
- Salut mon p'tit kimono ! Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? s'enquit gaiement le visage.
Solange s'éclaircit la voix avant de répondre.
- Donne... Donne-moi la liste de toutes les vidéos de vacances.
Le visage disparut et l'écran afficha la liste demandée. La jeune femme tendit un doigt et effleura l'une des lignes, générant sur l'écran le miroitement d'un million de couleurs changeantes et moirées. Elle redressa une troisième antenne qui formait un triangle avec les deux autres et une image cohérente en trois dimensions se forma progressivement entre les trois supports.
- Démarrage de la séquence... murmura Solange en s'allongeant sur le lit face à l'hologramme.
L'image s'anima.
Le visage déjà entrevu de cet homme aux cheveux roux et aux yeux verts rit à la face du vent doux et contemple le soir naissant par-dessus la barrière de sécurité.