Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Séréna ouvrait déjà la porte passager et se jetait sur le siège.
- Vite, cria-t-elle, démarrez vite, ils veulent m'empêcher de fuir !
Les deux brutes, de fort mauvaise humeur, posèrent chacun une main sur le capot de la BMW, m'interdisant d'avancer. Je verrouillai la fermeture centralisée et démarrai doucement.
- Foncez ou ils vont vous démolir, supplia-t-elle, désespérant de ma prudence. Ils savent qui vous êtes ! Ils ont des ordres pour vous mettre hors d'état de nuire.
En effet, ces salauds m'avaient reconnu. Ils s'agrippaient aux rétroviseurs, actionnaient les poignées sans résultat et martelaient les vitres à grands coups de paume en vociférant des menaces mêlées d'injures. Je pris réellement peur. Les pneus crissèrent sous l'accélération du V6. La berline fit un bond en avant, éjectant les cerbères comme des fétus de paille. Au bout de la rue, quand j'osai enfin jeter un coup d'œil derrière moi, le van démarrait en trombe. Ils partaient à nos trousses sans attendre, abandonnant leurs passagers sur le bord de la route. Une course poursuite s'engagea.
Je goûtais peu la vitesse d'ordinaire. J'enchaînais les lacets de la descente vers Maclas dans la limite de mes possibilités. Les autres se rapprochaient, ils connaissaient la route. Mon cœur battait la chamade et mes tempes bourdonnaient, au comble de l'excitation. Je me sentais à la fois heureux et fier d'avoir réussi à enlever Séréna à leur nez et à leur barbe, mais très angoissé à l'idée de me faire rattraper par ces dangereux illuminés. Elle se retournait sans cesse pour mesurer la distance qui se réduisait entre nous et nos poursuivants.
- Plus vite, plus vite, gémissait-elle, ils gagnent du terrain !
- Je sais mais ce sera pire s'il nous arrive un accident.
- Prenez à gauche dans Maclas, direction Pélussin, Amon Ré va envoyer ses sbires nous coincer au carrefour de Malleval !
- Ils n'oseraient pas s'attaquer à nous en plein jour ?
- Vous ne les connaissez pas, ils sont capables de tout !
La sueur perlait sur mon front :
- Rejoignons mon hôtel, nous préviendrons la gendarmerie.
- Ils savent où vous logez, ils nous rejoindraient là-bas avant que les gendarmes n'arrivent !
Elle semblait tellement sûre d'elle... et convaincante.
- Qu'allons nous faire ?
- Il faut d'abord les semer. Après, sur le plateau, la route nous sera plus favorable, leur vieille guimbarde ne tiendra pas la distance. Il faut partir loin sinon ils vous tueront tout de suite !
La fin de sa phrase ne souffrait aucune équivoque, elle ne plaisantait pas. Jamais je n'avais réellement pensé perdre la vie dans cette aventure, même dans mes délires solitaires quand j'imaginais dieu sait quel piège tendu par le gourou. Je forçai l'allure, prenant davantage de risques, l'écart se stabilisa. Le bitume du virage dans le centre ville arracha la gomme de mes pneumatiques dont les hurlements effrayèrent les quelques rares passants. Dès la sortie du village, le ruban d'asphalte daigna enfin s'allonger, libérant la puissance du moteur. Bientôt, le combi Volkswagen ne fut plus qu'un point dans le rétroviseur pour finir par disparaître complètement.
- Où va-t-on ? osai-je demander après avoir retrouvé une certaine assurance.
- Où vous voudrez mais loin d'ici !
Je sentis son regard sur moi. Une chaleur réconfortante m'envahit.
- Je crois que nous allons avoir beaucoup de choses à nous raconter !
Elle ne répondit pas, goûtant de toute évidence sa liberté retrouvée. Elle huma l'air, regarda la campagne alentour, s'étira longuement puis vint poser sa tête sur mon épaule en chuchotant :
- Tu as réussi. Tu sais, il y a longtemps que je t'attendais...
CHAPITRE 15
La phrase de Séréna me bouleverse... après deux décennies d'errance solitaire dans un coma profond. J'éprouve de nouveau une sensation étrange, ce sentiment doux amer de désir de l'autre et de peur de le perdre. S'agit-il là du coup de foudre ? Un seul regard, deux messages échangés sur le net et notre incroyable connivence dans la fuite peuvent-ils à ce point déclencher une telle résonance ? Impensable et pourtant, l'émotion est intacte ! Et si le temps et l'oubli sublimaient cette rencontre dans mon cœur, sevré depuis tant d'années ? Peut-être ! Toutefois ce fantôme surgissant du passé me manque tout à coup terriblement.
Sans peine, mon imagination échafaude la suite du scénario : ces criminels ont réussi à nous rattraper et nous ont tués pour nous empêcher de parler. J'ignore encore comment, mais le fait est là. Séréna m'a peut-être trahi. Pourquoi ? J'élabore une autre hypothèse dans laquelle viendrait se mêler une troisième personne. Le meurtre de Séréna risquait de faire remonter la police jusqu'à eux. Par précaution, ils auraient pu l'échanger avec une inconnue, cette mystérieuse Stéphanie Rivière, pour maquiller l'affaire en crime passionnel. Il leur suffisait ensuite de faire disparaître tranquillement les éléments à charge - les fiches qui manquent à mon dossier -, puis faire taire leur médium définitivement... au fond de leur forteresse.
Cette thèse me redonne espoir. Si elle s'avère exacte, il existe peut-être encore une chance qu'elle soit vivante... en ce moment, quelque part, sous la coupe de cette ignoble vermine d'Amon Ré. Mon sang ne fait qu'un tour, je dois la retrouver, la sauver de nouveau... et m'assurer que nos sentiments sont toujours intacts... malgré son âge. J'ai du mal à me faire à l'idée qu'elle a pu vieillir ou qu'elle ne voudra pas me suivre. Toutes ces interrogations, nos vies brisées à cause de lui ! Je vais débusquer ce misérable dans son repaire. Je délire. Tous ces scénarios rocambolesques, tantôt me soulagent, tantôt me consternent. Je devrais pouvoir me raisonner, prendre du recul par rapport à ces sentiments qui resurgissent brusquement.
Malgré la volonté d'en découdre qui me tenaille, les paroles de Jean me reviennent à l'esprit, m'amenant à davantage de discernement. Je suis conscient que ce n'est pas une bonne idée de me jeter dans la gueule du loup à découvert, mais, paradoxalement, je me sens résolument plus téméraire que par le passé. Qu'ai-je à perdre aujourd'hui ?
La réponse, c'est Youri Pétrovski qui la connaît. Je dois parvenir à lui faire avouer sa tentative de meurtre à mon encontre ou, au moins, dire où Séréna se trouve. Elle pourra témoigner, elle. Mais comment l'approcher ? Tenter l'affrontement direct ? Dangereux, me murmure une petite voix intérieure. Il est certainement encore très entouré d'hommes de main barbares, grassement payés pour effectuer la sale besogne. Il n'y a pas de raison que les méthodes aient changé. Patience, Mickaël, tu sais où il est ! Il ne t'échappera pas. Prépare bien ton attaque.
Mon ange gardien a raison. Je dois d'abord me renseigner sur la peine qu'il encourt, savoir quand la prescription s'appliquera pour lui, disposer d'une monnaie d'échange pour couvrir mes arrières, si je faillis... et être sûr que la justice le fasse payer au cas où je devrais brusquement renoncer à faire le boulot moi-même. Une idée me vient, l'association des anciens adeptes existe peut-être encore, pourquoi ne pas la contacter. Je relance l'ordinateur :
- Coordonnées de l'association qui s'est montée contre les Héritiers de Râ ?
" Association des Victimes de Râ... siège à la mairie de Malleval, Loire... ancien président actif connu monsieur Kléber Germain... téléphone 04-74-85-... "
Quelle surprise ! L'ancien maire en personne a continué le combat contre la secte par delà la fuite de ses cadres. Un sacerdoce jusqu'à la tombe ! S'il vit encore, se souviendra-t-il de mon passage ?
- Joindre cette personne !
Le logo d'un autre fournisseur d'accès se matérialise sur le mur. Le réseau détecte automatiquement le moins cher suivant la destination, la publicité compensant la différence. L'appel se prolonge tandis que défilent les bannières animées vantant telle ou telle grande marque. Personne. Je tombe sur un répondeur. Je préfère ne pas laisser de message. Si le maire m'a tenu rigueur de lui avoir fait faux bond, il interdira définitivement mes appels sur sa ligne. Je réitère ma tentative à plusieurs reprises jusqu'à ce que mon insistance soit récompensée. Un vieux monsieur sur un fauteuil roulant se présente face à moi. J'ai beaucoup de mal à reconnaître le fringant magistrat d'antan. Une grave maladie semble avoir passablement détruit l'intégrité physique de mon interlocuteur. Pourvu qu'il ait toute sa tête...
- Bonjour, monsieur Germain. Je suis Mickaël Urdeline, le journaliste qui enquêtait sur la secte lorsque vous étiez maire de Malleval. Vous souvenez-vous de moi ?
Un long silence suit ma question. Visiblement, le vieil homme a du mal à assimiler l'information. Des grimaces trahissent sa difficulté à comprendre. Au prix d'un énorme effort, il demande d'une voix chevrotante :
- N'étiez-vous pas mort ?
- Presque. J'ai été plongé dans un coma profond, dont je suis sorti il y a quelques mois. Comme vous le voyez, monsieur Germain, j'ai recouvré toutes mes facultés mentales et physiques.
- J'en suis heureux ! Votre décès m'avait causé un choc.
Je n'insiste pas.
- Cela explique pourquoi je n'ai pas pu, à l'époque, rédiger mon article sur la secte des Héritiers de Râ comme je vous l'avais promis.
Le pauvre homme se met à réfléchir, soudain, il s'esclaffe :
- Oui, oui, ça me revient ; vous leur avez mis une belle pagaille !
- Comment ça ?
Tout à sa gaieté, il poursuit :
- Merci pour ce merveilleux souvenir !
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, pouvez-vous m'expliquer ?
- Quand vous avez disparu, ils vous ont cherché partout, reprend-il, peinant à contenir sa joie. Ils étaient complètement aux abois et posaient des questions à tout le monde. Quel bonheur ! Et c'est à partir de là que tout a commencé à aller mal pour eux. Je ne sais pas ce que vous leur avez fait mais je vous en serai éternellement reconnaissant. Je vois encore la tête de ce fourbe de Beauregard.
Je dois profiter de son moment de lucidité pour obtenir des réponses à mes questions.
- Savez-vous s'ils m'ont retrouvé ?
- Vous devriez être mieux placé que moi pour le savoir !
- J'ai perdu tout souvenir de cette période.
- Ah bon ?
Son regard s'évade vers d'autres horizons. Il ne faut pas que son attention se relâche, je repose la question autrement :
- Suis-je revenu plus tard dans la région ?
- Non, je ne crois pas !
- Que s'est-il passé ensuite ?
- Après quelques jours, les choses se sont calmées mais leur activité extérieure s'en est ressentie : plus d'expéditions de recrutement dans les campagnes, moins d'allées et venues et leur site de voyance est devenu soudainement inaccessible.
Sa dernière phrase me déclenche un pincement au cœur. J'espérais qu'il m'apprendrait que Séréna avait repris ses activités après notre escapade, confirmant ainsi ma dernière hypothèse. Hélas, il n'en est rien. Je poursuis, anxieux de la réponse :
- Et après ?
- Comme je vous l'ai dit, c'est devenu le foutoir chez eux. Les dirigeants se sont absentés de plus en plus souvent, laissant les adeptes dans le doute et le désœuvrement. Quand ceux-ci se sont rebellés, bien trop tard, Beauregard avait foutu le camp avec ses sbires et son magot. On ne les a plus jamais revus, ainsi que certaines de leurs victimes, traîtreusement attirées par le chant de leurs sirènes.
- On ne sait toujours pas ce qu'ils sont devenus ?
- Non et pourtant, bien des gens, ici, recherchent encore désespérément des membres de leur famille.
Je n'y tins plus :
- N'avez-vous jamais entendu parler d'une certaine Séréna, prisonnière elle aussi de la secte ?
- Ce nom ne me dit rien. Pourtant, je les ai tous rencontrés à leur sortie. Certains ont eu besoin d'un soutien psychologique...
- Un ancien de la secte pourrait peut-être me renseigner ?
- Ce serait étonnant ! Ah si, peut-être Yannick Martin, une de leurs dernières recrues qui a passé trois ans là-bas et qui nourrit lui aussi une haine farouche contre ses anciens persécuteurs ! Il connaissait tout le monde, je vous donnerai son adresse par retour de connexion.