Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
l’encouragea-t-elle.
À cette heure matinale, ils rencontrèrent quelques adeptes qu’ils saluèrent d’un air entendu. Dans ces brefs échanges, Sacha se sentait pleinement appartenir à l’espèce bipède qui partageait le même but : courir pour se sentir mieux.
Avec aisance, il suivait la progression du rythme de la filleule. Pendant les moments de récupération, il savourait sa performance.
— Tu vois, ce n’est pas si difficile. Tes parents apprécieront tes efforts.
La sotte, se dit-il. Elle n’avait pas compris qu’il avait accepté ce défi pour se libérer un moment durant du carcan familial. Courir pour ne pas subir et s’éloigner des mesquineries.
Courir pour sentir battre son cœur. Comme pour se rassurer qu’on existe. Pour soi.
Le bois commençait à s’animer. Là, une grand-mère qui promenait son chien et des parents qui accompagnaient les premiers pas de leur gamin. Plus loin, une maman jouait au freesbee avec sa fille. D’un geste maladroit, elle lança le disque qui se déposa sur la branche d’un chêne.
Sacha assista à la scène et entreprit de récupérer l’instrument de la petite fille.
Avec agilité, il se hissa à hauteur de la branche qui supportait capricieusement le jouet. Il l’agita de la main droite tandis que son autre main et ses jambes enlaçaient le tronc.
La fillette poussa un hourra de satisfaction.
Fort de son succès, Sacha s’agrippa des deux mains à la branche et mima le singe en se balançant.
Son poids le déséquilibra et il lâcha prise.
Son corps se répandit sur le sol dans un bruit sourd et sa mâchoire heurta une racine noueuse qui se faufilait. Il s’immobilisa. Du sang s’échappait de sa bouche maintenant difforme. Il avait gardé connaissance. Ses râlements accentuèrent la gravité de la scène.
Un promeneur saisit son téléphone mobile et alerta les secours. La filleule tentait de le rassurer en lui caressant l’épaule.
Une sensation de froid l’envahissait. Il était comme un oiseau mouillé, rivé au sol. Trop lourd pour s’envoler. Comme une proie sans défense. Et seul. Ne plus savoir si son cœur bat, tellement la douleur est intense. Le SAMU arriva.
Le médecin s’accroupit et lui prit la main.
Les traumatismes décelés, on enveloppa Sacha dans une civière gonflée et on l’achemina à l’hôpital Saint-Antoine.
De son côté, la filleule rejoignit le domicile pour prévenir les parents.
L’équipe urgentiste procéda promptement aux examens. La lecture du scanner rassura les soignants. Absence de traumatisme crânien, une triple fracture à la mâchoire inférieure, quelques luxations à l’épaule gauche.
— Tu es costaud, mon gaillard. Tu t’en tires bien. Tu es courageux. On va te remettre d’aplomb. Tu seras opéré dans la soirée.
L’image de ce médecin avenant, penché sur lui, et que sa voix douce apaisa, ne le quitta plus.
On l’installa dans une chambre, seul, au calme. Les infirmières disposaient des perfusions et plaisantaient autour de lui.
Ses parents étaient arrivés dans le service. Ils furent autorisés à pénétrer dans la chambre, une fois les soins terminés.
La mère s’assit auprès de son fils et posa sa main contre la sienne.
— Tu as mal ?
Et sans attendre une quelconque manifestation de sa part, elle enchaîna sur sa rencontre avec le chirurgien qui s’était montré confiant quant au déroulement de l’intervention.
Elle le fatiguait et il aurait bien voulu lui faire partager ses perfusions aux vertus analgésiques.
Son père se tenait face à lui, les deux mains arrimées aux barreaux du lit. Il scrutait le visage de sa progéniture sans laisser paraître une quelconque émotion.
— Delphine nous a tout de suite prévenus. Tu ne peux pas t’empêcher de faire n’importe quoi.
Sacha n’était pas en mesure de lui répondre. Et s’il avait pu formuler la moindre explication, son père ne l’aurait pas entendu.
Quelle explication fournir quand on chute d’un arbre après avoir délivré le jouet d’un enfant ? L’essentiel avait été exécuté magistralement. Pour l’accessoire, le chirurgien en ferait son affaire.
Ils restèrent auprès de lui jusqu’à ce qu’on l’emmenât au bloc opératoire, puis regagnèrent leurs pénates.
Peu avant vingt-deux heures, ils téléphonèrent au service qui les informa que l’intervention venait de s’achever. Sacha avait eu un bon réveil.
L’opération avait duré trois heures.
Si la mère était affectée par l’accident de son fils, le père était déterminé à ne pas modifier le calendrier initialement élaboré.
Sacha serait pris en charge dès sa sortie de l’hôpital par son éducateur et leur départ en congés s’effectuerait comme prévu.
D’ailleurs, ils ne chambouleraient pas leur programme pour ce « crétin » qui depuis des années perturbait leur vie. Tout était dit, cadré. Ces trois semaines de vacances avec leur couple d’amis seraient maintenues. La location était payée, les vacances organisées.
À demi-mot, sa femme en convint. Elle fut convaincue quand il ajouta que « le bord de mer serait trop tentant pour sa convalescence, il serait foutu d’attraper une infection… »
Dès le lendemain matin, son père contacta l’éducateur chargé du suivi de Sacha pour lui relater les événements, depuis sa fugue du foyer, son exclusion, jusqu’à son hospitalisation. Surtout, il insista sur leur absence à compter du prochain vendredi pour une durée de trois semaines.
L’éducateur lui répondit être déjà en quête d’un lieu de placement autre, car averti par le foyer dès la fin de la semaine précédente.
La conversation tourna court quand le père de Sacha fit part de la confiance qu’il lui portait et du profond respect que lui inspiraient ses fonctions…
L’éducateur poussa un long soupir et, l’air dubitatif, tira sur sa clope.
À son réveil, sa mère était là, attentive au moindre de ses gestes. Un médecin entra dans la chambre, ausculta Sacha et jeta un œil sur la courbe des températures. Il expliqua que son état était satisfaisant et qu’une dizaine de jours seraient nécessaires pour l’observation de son évolution. Ensuite, il pourrait sortir de l’hôpital et une rééducation maxillaire serait mise en place pour le rétablissement de toutes ses fonctions buccales. Pour ne pas brusquer son fils, elle attendrait quelques jours pour lui annoncer leur départ.
Sacha recouvrait peu à peu ses forces pour effectuer quelques pas. Il s’alimentait à l’aide d’une paille qui filtrait toute ingestion liquide.
Il découvrait son visage tuméfié lui donnant la sensation d’avoir endossé un masque byzantin ce fut le premier terme qui lui vint pour l’occasion. Mieux, il s’était grimé la figure pour changer d’identité. Ses parents devraient en prendre bonne note. Dorénavant, il ne serait plus le même et s’inscrirait dans une marge, non pas celle tissée par son père, mais celle qu’il se fabriquerait avec sa nouvelle apparence.
Pour agrémenter ses longs après-midi passés dans cette chambre avec son fils, sa mère apportait son nécessaire pour la confection de ses napperons.
Jusqu’à cette chambre d’hôpital, Sacha était poursuivi par ses broderies.
L’image de cette dame patronnesse qui s’évertuait dans ce fatras devenait une hantise.
— Ça te plaît ?
Le grognement de Sacha la poussa à ranger son attirail dans son cabas déposé près de sa chaise. À trente-cinq ans, cette allure vieillotte la rendait pathétique.
Pourtant, il la trouvait plutôt jolie sa maman.
Il lui manquait quelques fantaisies, à son humble avis. Il devrait la grimer, elle aussi, pensait-il. Juste un simple dépoussiérage et la grimer. Du bleu dans ses longs cheveux pour répondre à ses yeux. Des cerises aussi qui pendraient à ses oreilles. Oui, du rouge. Et un collier noir pour compléter. Par solidarité.
Et puis, qu’elle coure, toute la journée, au lieu de rester scotchée devant la télévision.
Il avait envie de lui dire des douceurs comme on peut en confier à une amie. Il lui faudrait un jour se livrer, pour qu’elle comprenne comme il se sentait loin d’elle malgré tout l’amour qu’il lui portait.
Lui dire « Je t’aime », et l’emmener courir pour sentir son cœur battre.
Pour l’heure, il grommelait. Ses mâchoires lui interdisaient tout autre débordement.
Son père s’était abstenu de le visiter. Il devait boucler un dossier.
La veille de leur départ, il rallia l’hôpital pour saluer son rejeton. Il le trouvait beaucoup mieux qu’à sa précédente visite… qui remontait à son admission. Dans ses rapports quotidiens, sa femme lui avait décrit son évolution positive.
— J’espère qu’ils t’ont revissé tous les boulons.
Le cynisme de ces propos n’eut aucune prise sur Sacha. Il accueillit aussi la nouvelle de leur départ sans sourciller.
Aujourd’hui, Sacha savait la distance entre lui et ses parents. Il n’avait pas les outils pour la définir. Ils étaient différents et ce constat se suffisait à lui-même.
Dans le couloir, on entendait le personnel de service distribuer les plateaux. Sa mère redressa le dossier de son lit. Sacha n’avait pas faim et la bouillie proposée n’était pas très alléchante.
Le père mit un terme à leur rencontre en pressant sa femme :
— Nous aussi, on doit aller dîner et fermer nos valises.
Elle énuméra succinctement les vêtements, repassés et pliés soigneusement, qu’elle avait apportés et qui lui seraient « utiles » les jours à venir.
Elle acheva son inventaire par les recommandations d’usage : écouter, réfléchir, changer d’attitude.
Elle lui écrirait et ses pensées ne le quitteraient pas.
Pour Sacha, ces adieux constituaient un moment de délivrance. Sa mère cherchait le mot salutaire qui servirait de fil à bâtir la prochaine rencontre. Il le savait plombé.
Quand son père ajouta un maladroit « à bientôt », et que l’éducateur savait où et comment les joindre, Sacha fit un geste de la main pour indiquer qu’ils pouvaient prendre leur temps.
La porte se referma comme un livre inachevé. Avec le sentiment qu’ultérieurement, on pourrait se replonger dans sa lecture mais, que malgré tout, on ne se sentirait pas plus savant.
Une jeune infirmière, qui jusque là s’était montrée discrète, et avec qui les parents s’étaient entretenus de Sacha, entra dans sa chambre.
Elle lui proposa des lectures et prit quelques minutes pour bavarder avec lui. Elle lui confia que son jeune frère avait vécu sensiblement le même traumatisme et que cet accident était maintenant de l’ordre du souvenir.
Il dévora les bandes dessinées qu’elle lui avait confiées et trouva le sommeil avec les dernières pages des Bidochon.
Sa nuit fut agitée. Chaque heure, l’infirmière le visitait et prenait soin de le recouvrir.
À deux reprises, il reçut la visite de l’éducateur qui s’attachait à lui expliquer ses démarches restées vaines mais ne doutait pas que, pour sa sortie de l’hôpital, il serait accueilli dans une structure en capacité de répondre à sa « problématique ».
De quelle problématique, parlait-il ? Qu’il vienne vivre une journée chez ses parents, ensuite sa perception serait différente. Le problème ne résidait-il pas chez ses parents qui le considéraient comme un animal savant à qui l’on demande d’exécuter un numéro ? à l’écouter, dans quarante-huit heures, le problème serait élucidé. Soit.
Mais Sacha, depuis cette chambre d’hôpital, n’était pas en mesure d’adhérer à une quelconque proposition de placement.
Le lendemain, après la visite du professeur qui acceptait sa sortie prochaine et lui précisait qu’il faudrait s’armer de courage et observer rigoureusement les exercices que lui imposait une rééducation de ses mâchoires, Sacha saisit un jean, chaussa ses baskets et enfila délicatement un pull.
Il se munit des bandes dessinées et les remit à l’infirmière qui se trouvait dans la salle de garde.
— Tu es habillé comme un sou neuf. C’est demain ta sortie ?
— Oui, justement, je vais à la cabine téléphonique pour prévenir mes parents.
Il tourna les talons, emprunta l’escalier et, dans le hall principal, emboîta le pas d’un couple qui quittait l’hôpital.
Maintenant, il lui fallait réfléchir où aller. Il n’avait personne chez qui se réfugier. Sauf peut-être son pote Tony du collège qui habitait tout près de chez ses parents et qui l’aiderait sûrement.
À cette heure, il savait où le trouver. Dans la cave de son immeuble en train de bricoler la mobylette que lui avait donnée son père avant de prendre le large avec une voisine.
Sur un plan de métro, il évalua la distance. Neuf stations, dont un changement. À cette heure de cohue, il irait plus vite à pied.
D’un bon pas, il mit quarante minutes pour se retrouver dans l’atelier de Tony.
— Qu’est-ce que tu fais là ? et ta tête, t’as rencontré un skin ? J’te croyais dans un foyer.
Sacha expliqua son périple, une nouvelle fois.
— On dirait que tes vieux t’ont oublié !
Cadet d’une fratrie de cinq enfants, Tony avait assisté à la séparation de ses parents. Six mois plus tôt, son père avait « déserté » avec une « rombière ». Ses frères et sœurs poursuivaient des études et avaient quitté le domicile familial. Il vivait seul avec sa mère. Elle travaillait comme comptable dans une société.
Lui, accomplissait des études de mécanique. S’il était plus doué pour la pratique qu’il connaissait bien « à cause de mon père », ajoutait-il il ne négligeait pas pour autant les matières traditionnelles. « Je parfais mon français. Si on ne t’écoute pas et que tu ne dis rien, il faut écrire ; faut se libérer ».
Il était plein de bon sens, Tony. Il découvrait aussi la poésie. Grâce à son oncle qui avait fait le tour du monde. Tout seul. Depuis, il vivait dans le sud, sur un bateau. Il irait le voir, bientôt, car « ça coûte du pognon le train ».
Il sortit de sa poche un courrier qui ne le quittait jamais.
— Tiens, c’est mon oncle qui me l’a envoyé.
Sacha déplia la feuille pour en faire la lecture.
« Par la fenêtre, l’oiseau chante,
Au loin, la mouette est rieuse.
Avec le temps des cerises venu,
Le merle devient moqueur. »
Tony découvrait pour la énième fois la prose de son oncle qui le transportait.
— Ça déchire, ça se lit et ça s’écoute ! s’exclama Sacha.
Il n’en fallait pas davantage pour accéder à la confiance de Tony. Un type qui sait apprécier ces vers en connaissait suffisamment pour qu’on lui ouvre sa porte.
C’est ainsi que Sacha rencontra Lucie, la mère de Tony.
— Voici mon pote Sacha. Il est égaré et ses parents l’ont oublié pendant les vacances. La S.P.A. est complète.
Elle l’embrassa spontanément. Une musique de Satie parcourait l’appartement.
— J’aimerais que tu parles autrement, va te laver les mains.
Tony s’exécuta. Il avait beaucoup de respect et d’amour pour sa mère.
Attentive à la construction de ses enfants, elle avait toujours favorisé leur épanouissement dans une confiance exprimée. Elle était douce et généreuse. Tony l’aidait dans les tâches quotidiennes et savait les gestes qui lui faisaient plaisir.
Elle était affectée par son divorce. Non par la séparation en elle-même, une histoire d’adultes qui tourne mal, brusquement, mais par l’attitude de ce père qui n’appelait que trop rarement son fils et qui ne manifestait pas l’envie de le rencontrer.
Lucie avait entendu parler de Sacha par le voisinage. Forcément. La fonction du voisinage n’est-elle pas d’instruire la moindre turbulence qui affecte un foyer et bourrer de mou la gamelle du chat de la concierge ? Sacha était décrit comme un enfant terrible aux comportements ingérables et qui « brûlait les veines » de ses parents.
Le père de Sacha n’était pas étranger à cette rumeur.
Lucie connaissait la rumeur. Pour en avoir été sujet et objet, selon le colporteur.
— Que t’est-il arrivé ? lui demanda-t-elle.
— Tombé du ciel. Non, tout près, d’un arbre.
Lucie était sur le point de préparer le dîner. Elle invita Sacha à se joindre à eux, le préférant chez elle plutôt que de se perdre dans les rues.
Les deux garçons épluchèrent les carottes et les pommes de terre qui devaient accompagner la viande hachée.
— Un festin en l’honneur de Sacha, claironna Tony.
Sensible à l’accueil qui lui était réservé, Sacha s’interdit de taire la réalité.
Il commença par exprimer l’angoisse qui l’avait saisi dans la chambre d’hôpital et qui l’avait poussé à fuir l’espace et l’enfermement qu’il redoutait dans le placement décidé par l’éducateur et ses parents.
Il parlait d’une voix posée, s’efforçant d’articuler soigneusement pour que les sons ne trahissent pas le sens de ses phrases.
— Mes parents veulent me caser parce qu’on a du mal à se comprendre.
— Ils sont tapés, ils me feraient péter les plombs.
Lucie dut interrompre son fils. Sa réaction, si légitime qu’elle fût, n’était pas de nature à apaiser le dialogue.
Sacha n’exhibait pas son chagrin. Il essayait en vain de l’ôter, s’en défaire pour ne pas s’asphyxier.
Lucie était confondue par cette douleur qui étreignait cet enfant.
Une idée mûrit dans son esprit. Le juge pour enfants était la pierre angulaire, l’oreille attentive, auprès de qui Sacha pourrait dire son ressenti. Elle devait le rallier à cette proposition. Elle lui proposa de l’accompagner dès le lendemain au tribunal et ne doutait pas qu’au regard de la situation, ils seraient reçus et entendus.
Sacha ne sembla pas convaincu. Il hésita quelques instants. Sa confiance en cette femme le décida à accepter cette rencontre.
Le dîner se déroula dans une ambiance chaleureuse.
Sacha avait trouvé dans ce foyer un apaisement à ses craintes. Il était entouré par des gens bienveillants.
*
Dès l’ouverture des portes du palais de justice, Lucie et Sacha s’introduisirent dans le couloir qui menait au tribunal pour enfants.
Leur tâche était simplifiée. Seuls, deux juges y travaillaient.
Lucie expliqua sa démarche à une greffière chargée de l’accueil. Le nom de famille de Sacha ne lui était pas inconnu car son dossier était fraîchement nourri de plusieurs rapports relatifs à ses péripéties.
Elle informa le magistrat concerné par le dossier de Sacha, qui accepta de les recevoir avant que ne débutent des audiences.
Il ne cacha pas son agacement face à la situation pour le moins insolite qui s’offrait à lui : une accompagnatrice sans lien direct de parenté avec un adolescent abîmé qui allait de fugue en fugue, et des parents absents, partis en vacances !
Il saisit son téléphone et appela l’éducateur chargé de la mesure éducative pour connaître les démarches engagées et exigea de celui-ci son entière mobilisation pour apporter une réponse à cette situation sensible.
Lucie avança la proposition de garder Sacha auprès d’elle, le temps que la recherche aboutisse. Elle offrait les garanties nécessaires à la stabilité et à la protection de l’enfant et se montrerait disponible pour s’occuper de lui.
Cette initiative recueillit l’approbation du magistrat qui nomma Lucie tiers digne de confiance pour l’occasion.
Il mit un terme à cette audience improvisée en invitant Sacha à « calmer le jeu », en cessant ses fugues et d’ajouter qu’il le convoquerait avec ses parents dès que cela serait possible.
Sacha avait gagné un répit. Il restait avec Lucie et Tony, pour un temps certes limité, mais cette décision lui apportait un immense soulagement. Il se savait entouré et la perspective de ces jours à venir le réjouissait.
Lucie partageait cette satisfaction et était décidée à offrir du bien-être à cet enfant recueilli. Elle fit un crochet par l’hôpital pour récupérer les vêtements de Sacha et son traitement médical.
À présent, un contrat le liait à cette femme qui s’était engagée à veiller sur lui.
Avec Roger, elle formait un lien qui le réconciliait avec le monde des adultes.
Tony les accueillit à bras ouverts. Il savourait le retour de Sacha comme une offrande. Sa mère, à l’évidence, était une magicienne. Il l’embrassa et lui chuchota à l’oreille quelques confidences.
Sacha s’installa dans un fauteuil et s’assoupit. Tony le recouvrit d’une couverture. Il était attentionné comme un grand frère.
Quand Sacha écarquilla les yeux, trois bonnes heures s’étaient écoulées. Il était presque confus de cette absence.
Lucie lui sourit et lui parla des émotions qui pesaient sur ses épaules.
Elle le combla quand elle lui proposa d’appeler un certain Monsieur Roger qui devait être en attente de ses nouvelles.
Tony avait raison. Sa mère était une fée, bien réelle.
Il composa le numéro qu’il avait mémorisé à partir de la carte de visite que Roger avait confiée à ses parents.
— Roger, c’est moi, Sacha.
Ses paroles, spontanées, familières, traduisaient les sentiments qu’il portait à cet homme. Il prit des nouvelles de Marie, et poursuivit en relatant les derniers événements.
De son côté, Roger lui confia tout le bien que lui procurait son appel car, à maintes reprises, il avait tenté de joindre ses parents et le téléphone était resté désespérément muet.
Puis, il demanda à s’entretenir avec Lucie.
Puisqu’il s’apprêtait à se rendre à un vernissage dans une galerie de peinture parisienne, il proposa de se rencontrer. Lucie accepta volontiers, sachant l’attachement de Sacha pour cet homme.
À ses yeux, cette réunion contribuerait à consolider des repères et des liens affectifs qui lui faisaient défaut.
Sacha ne put dissimuler la joie suscitée par cette rencontre. Il était heureux.
*
Il était dix-neuf heures quand Sacha et Lucie franchirent la porte de la galerie de la rue Dauphine.
Sacha reconnut Roger à sa crinière poivre et sel. Il saisit la main de Lucie et l’entraîna parmi les quelques invités. Il agrippa la manche de la veste de Roger et l’embrassa.