Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Il rit, comme il le fait toujours, satisfait, pervers, faussement naïf.
- Pauvre con.
Le rire du marchand se transforme en rictus.
- Pardon ?
André répète, sans aucune hésitation, faisant même un pas de plus dans sa direction :
- J'ai dit : pauvre con.
- De qui parlez-vous, je vous prie ?
- À ton avis ?
Isabelle qui a entendu l'insulte en revenant dans le salon, accourt aussi vite qu'elle le peut. Juste à temps pour retenir André par le bras. Elle sent, dans l'épaisseur de sa chemise et de son pull, les nerfs de son mari se contracter, prêt à bondir. André peut tout supporter de la part des autres, en particulier des marchands, auxquels en secret il aurait voulu ressembler. Mais la question des enfants est pour lui trop sensible. Pour elle, il oublie son ambition et ses prétentions. Les cadres vides d'Isabelle le déstabilisent assez comme cela, le renvoient déjà suffisamment à sa faiblesse, ou à ce qu'il pense en être une. Varin-Senère comprend qu'il est allé trop loin. Il ne s'excuse pas, mais change de ton et de sujet.
- Le vase est une pièce exceptionnelle, nous avons une très forte demande pour de tels objets en France, à l'étranger également.
Cependant, sa diversion ne suffit pas à détendre l'atmosphère. Isabelle tente de remplir l'espace, de rompre le silence qui s'installe, qu'elle craint par dessus tout. Elle connaît André, quand il se tait, ce n'est pas bon signe. Elle se met entre les deux hommes, emballe les objets avec soin mais très vite, pour que le marchand les quitte sans tarder. André est figé dans son humiliation, il doit ruminer à l'intérieur, se ronger, se flageller comme jamais. Il peut exploser, se jeter sur le marchand, ou sur elle, plus tard. Intuitivement, elle prend sur elle le poids de sa colère, elle la portera, elle la digérera. Elle est là pour ça. Elle assimile, anticipe les coups, se prépare à être forte, à avoir mal, à se rouler en boule. Surtout qu'il ne s'en prenne pas au marchand. Il est capable de porter plainte. Avec ses appuis, son argent et ses connaissances, il l'écrasera. Elle ne peut rien dire, mais déploie une énergie fantastique pour minimiser l'altercation. Ensuite, elle captera sa foudre. Elle l'avalera. Lorsqu'elle voit André s'asseoir enfin, un peu à l'écart, sur une banquette, elle est soulagée. Il ne fera rien contre Varin-Senère. Lequel interprète le recul d'André comme une fuite, une victoire. Isabelle qui a remarqué son attitude conquérante, au milieu du salon, se répète que ce n'est décidément qu'un pauvre type. Comment a-t-elle pu lui trouver du charme ? Elle ne sait plus. Ne retient que sa mesquinerie, sa perversité, sa méchanceté gratuite. Il est laid. Son visage, qu'elle jugeait pourtant harmonieux, a changé, ses traits sont tirés, sans une once de grâce. Il ne reste qu'un affreux rictus, qui le défigure. Sa vraie nature, sans doute.
- Voilà, c'est fini. Vous pouvez partir tranquille. Ils ne risquent rien.
Plus bas, de manière à ce qu'André ne comprenne pas tout, elle ajoute :
- Partez, partez maintenant... Il vaut mieux, croyez-moi.
Mais, Varin-Senère fait semblant de ne pas avoir entendu l'avertissement. Il parle fort, ne veut pas partir sans avoir remporté le duel imbécile qu'il a lui-même provoqué. Il écarte Isabelle et s'approche d'André, toujours assis.
- Je vous apporterai la commission promptement. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Beau. Portez-vous bien, très cher.
Il ne commet pas l'erreur de lui tendre la main, évitant ainsi de devoir l'agiter dans le vide. Enfin, il s'empare du carton et, après avoir présenté ses hommages à Isabelle, il quitte seul l'appartement de la vieille, triomphant. Isabelle se précipite sur son mari.
- Quel idiot ! Je ne le savais pas capable de devenir aussi stupide et sans-gêne. Pour un homme de la haute, tu parles d'un goujat !
André ne répond pas tout de suite, préférant laisser s'envoler sa rancœur avant de s'exprimer. La tension retombée, il parle.
- Tu les connais pas vraiment... sont éduqués qu'en surface, pour les convenances. C'est des brutes, avec leurs manies d'humilier les gens, sans raison. Simplement pour le plaisir. C'est un sport pour eux, tu comprends ? Une façon d's'imposer et d'gagner d'l'argent. Et puis, ils pensent que tout le monde est comme eux. Ils attaquent pour pas être attaqués... T'as pas tout entendu.
Inutile, Isabelle sait qu'il n'y a qu'un seul sujet qui peut le rendre agressif envers un étranger. Il insiste :
- T'as pas tout entendu... pas grave. C'est peut-être moi qui m'suis emporté trop rapidement. J'aurais pas dû. Il m'a énervé... D'abord, il vient ce soir. C'était pas convenu ainsi. Et puis, avec son air innocent, il me parle des enfants... " Vous n'avez pas d'enfant ? " qu'il demande. C'est ridicule, mais ça m'a fait mal.
Isabelle l'écoute, ne peut pas l'aider. Elle peut seulement lui rendre son honneur. Laver l'humiliation, réduire l'affront. Elle ne parlera pas ce soir, ni d'argent, ni de commission. Elle s'en moque. Ce n'est pas son problème, ce n'est plus son problème. Elle l'invite à redescendre chez eux. Ce qu'ils font, faisant le noir derrière eux, laissant la vieille dormir, paisible.
- Pourquoi on est ensemble ?
La question lui échappe, malgré elle. Elle ne contient aucun sentiment d'acerbité, ni reproche. Le besoin d'être rassurée, peut-être. André ne la prend pas mal.
- Tu t'souviens pas ? On était seuls tous les deux... J'veux dire que nos parents étaient morts... On a dû s'émouvoir. Ou s'reconnaître, un truc aussi simple. C'est un peu niais ce sentimentalisme. Tout ça pour en arriver là... pauvres, sans enfants. À quoi ça rime... Tu peux m'expliquer ? Qu'est-ce qu'on va laisser ? On s'abrutit devant c'te putain d'télé comme deux vieux cons. J'sais très bien c'qu'on est dev'nus, deux cons aussi cons que les autres. Tu chiales devant des reportages et moi j'me fous de tout. De tout. Y compris de moi-même, surtout de moi-même, j'ai tout raté... La seule chose qui me motive, c'est l'idée de partir d'ici, si c'est encore possible. Avoir une maison. On s'ra jamais comme les gens qui vivent au-dessus de chez nous, qui nous chient dessus toute la journée... Tout ça pour m'faire traiter d'impuissant... J'suis pas fou, j'sais bien ce qu'il a voulu dire...
Isabelle ne supporte plus ce reniement. Elle ne voit pas, n'a jamais vu, leur vie de cette manière. Elle veut le sauver, lui prouver qu'il se trompe en lui tendant les bras. Pourquoi ne feraient-ils pas l'amour ? Elle est prête. C'est inattendu, mais elle a soudain envie de faire l'amour. Avec l'énergie du désespoir, elle parvient à l'entraîner dans la chambre, se fait comprendre sans équivoque et tente le tout pour le tout, se jette sur lui, l'embrasse, essaie de faire glisser sa langue dans sa bouche, mord doucement son menton, pose sa tête dans son cou, lui caresse les épaules, ses jambes enlacent sa cuisse et se referment sur elle. Elle le supplie de céder, de venir en elle, de vivre, de la toucher. Mais il ne bouge pas, la bouche farouchement fermée, le corps froid. Elle se déshabille et s'allonge sur le lit, les jambes légèrement écartées.
- Qu'est-ce que tu fais, là ? T'es pas bien ?
- Je suis ta femme, je t'aime ! Tu entends ? Je t'aime ! Merde à la fin ! Je veux juste te montrer qu'on n'a pas tout raté ! Tout ne s'achète pas ! Pas l'essentiel ! Il est à nous, il suffit de le vouloir ! Viens !
Cela ne suffit pas à l'attendrir, ni à calmer sa haine.
- Conneries... tu crois qu'les problèmes s'ront résolus en baisant ? Hein ? Dis-moi !
Évidemment non. Il ne comprendra jamais. Il ne s'agit pas de résoudre des problèmes, seulement de les éloigner, de les transcender.
- Tu m'dégoûtes... J'ai même pas envie de t'foutre une raclée, tu la mérites pas. J'préfère me barrer, tiens...
Il quitte la chambre, prend de l'argent dans un tiroir du buffet de la cuisine aveugle et part. Sans doute se soûler en ville. Elle se retrouve seule, sur le lit, dénudée, humiliée, mais pas vaincue. Juste fatiguée. Elle cache ses seins en croisant les bras dessus, comme si quelqu'un pouvait la voir. Elle a froid à présent, ne se rhabille pas pourtant, tétanisée. Elle aperçoit son reflet dans la glace de l'armoire. Ce qu'elle voit n'est pas si terrible. Un corps un peu avachi, un peu ridé, deux ou trois bourrelets. Elle décroise les bras pour regarder sa poitrine. Elle tombe un peu aussi. Mais sa peau est encore douce, désirable. Son ventre n'est pas repoussant, ses cuisses pas si grosses ni trop flétries. Elle a toujours envie de faire l'amour, pour se consoler, pour oublier. Même si elle a honte de son désir, de ne pouvoir le réprimer. La chaleur d'un autre corps lui manque trop, pour éteindre sa solitude elle laisse sa main s'abandonner, de ses seins, à son sexe.
Apaisée, sans culpabiliser, elle se lève, dévêtue, et accepte de se voir une fois de plus dans la glace. Elle va mieux, elle se sent bien. Elle inhale son odeur, une odeur grisante, qu'elle voulait offrir à André. Elle observe sa peau qui suinte, s'éponge avec délicatesse, file dans la salle de bains. En la rejetant, il a commis une erreur. Elle acceptait ses coups, au moins il la touchait. Mais, par son rejet, elle sait maintenant qu'il l'aimera toujours mal. Elle ne le sentira plus jamais autrement que par ses poings. Elle veut vivre, changer. Elle le peut encore. Elle le sait désormais. Douchée, parfumée, elle se couche, ne se demande pas où il est. Elle se replie sur elle-même et s'endort, l'esprit traversé de sentiments contraires, tour à tour heureuse et inquiète. Satisfaite et seule.
Le lendemain, il n'est pas à ses côtés. Elle ne s'en formalise pas. Peut-être a-t-il dormi à l'hôtel, ou chez un ami de beuverie. Peut-être est-il mort. Cette idée ne l'effleure qu'un instant. Elle n'ose pas se dire que cela ne changerait pas grand-chose. Il est absent depuis si longtemps. Il s'est tant éloigné d'elle qu'il est devenu une ombre. Il s'évapore lentement. Si elle ne peut le retenir, si elle ne peut le maintenir debout, elle peut s'épargner, sauver ce qui peut l'être. Décidée à se battre pour deux, elle entame sa journée avec une détermination nouvelle. Elle sèche ses larmes, allume la radio, écoute de la musique, laisse l'appartement se remplir d'insouciance, de notes et d'harmonie. À la vieille, elle parle d'André. Elle n'entend sûrement pas ou ne saisit pas tout. Mais elle comble le vide par ses mots, donne un sens à ses gestes, affectueuse. Pas seulement, pas toujours pour l'argent. Elle change.
- André n'est pas rentré cette nuit... Il a été boire. Je le sais. C'est toujours ce qu'il fait quand il sort le soir. Je l'aime vous savez, je le lui ai dit encore hier soir... Mais ça ne suffit pas, ou ça ne suffit plus.
La vieille secoue la tête, inexpressive. Isabelle invente des réponses, imagine ce qu'elle aurait pu lui dire, si elle n'était pas déjà si loin.
- Au fond, vous êtes comme mon mari... J'ai l'impression de parler à un mur... C'est pas grave, allez... Je vais quand même vous faire belle, comme hier... Vous vous souvenez ?
Après quoi Isabelle s'occupe des poubelles. Habituellement, c'est André qui s'en charge. Précisément, alors qu'elle s'échine dans le local à pousser des bacs trop lourds pour elle, André la rejoint, ivre.
- J'ai vu la porte ouverte... Laisse-moi faire.
Isabelle refuse, l'ignore. Elle se plie mais ne cède pas. Le bac avance, centimètre par centimètre, elle parvient à le décoller de la paroi du local et à le positionner correctement pour le sortir dehors.
- Bordel ! Tu vas m'laisser faire oui !
Isabelle continue comme s'il n'était pas là. Son indifférence l'exaspère.
Sale, hirsute, les yeux rouges, il ressemble à un fou, à un clochard. Il pose la main sur le bac, pour en prendre possession et évincer Isabelle. Elle s'y accroche.
- T'es complètement bourré, mon pauvre, et tu pues ! Va te reposer, prendre un café ou une douche... T'es pas dans ton état normal ! Si un propriétaire te voit comme ça, tu auras l'air malin !
Il n'abandonne pas, pousse le bac violemment, fait tomber Isabelle, qui se redresse et s'agrippe plus fort à la poignée.
- Tu me fous la paix ! Tu n'as pas compris ? Je me débrouille très bien toute seule ! Va dormir !
Le bac a pivoté de telle manière qu'il obstrue maintenant en partie la sortie du local.
- Regarde ce que tu as fait !
Elle tente de le remettre droit, mais n'y parvient pas. Elle s'obstine, glisse sur le sol, les bras tendus, de toutes ses forces. André la regarde, sonné, et revient à la charge. Cette fois, il la ceinture, la soulève, lui assène un coup de poing sur le visage avant de la jeter violemment au sol.
- Tu m'fais chier ! Tu m'fais chier !
Elle a le courage de lui rétorquer :
- Je finis par le savoir, André... Démerde-toi après tout avec les poubelles ! Et n'oublie pas de te blesser en passant !
Elle se relève et se faufile sur la pointe des pieds par un petit espace dégagé, entre le bac et la porte. Dehors, elle porte sa main à son visage, elle saigne. Elle saigne beaucoup. Le sang s'échappe d'une arcade sourcilière. Il coule sur ses vêtements. Quelques secondes suffisent pour que son chemisier soit souillé. De rage, de peine, elle n'a pas mal, elle ne ressent pas la douleur. Elle court, se moque qu'on la voit ainsi, entaillée. Dans la cour intérieur, des propriétaires l'interpellent, l'arrêtent pour lui demander ce qui se passe, si elle a besoin d'aide.