Nada, presque rien

de Laurence NEIGE
Roman

 
Nada, presque rien
240 pages
ISBN : 978-2-84859-025-7
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Résumé

Une nuit, l'évidence s'impose à elle : partir ! Quitter son mari, son confort... sa vie ? Nada fait sa valise, referme la porte de l'appartement, laisse les clés à l'intérieur. Mais ce non-être qu'elle fuit lui colle à la peau comme la poisse qu'elle semble porter, jusqu'au jour où sa route croise celles de Rose et Simon.
Ce récit relate la quête d’une femme à la recherche de son identité et le parcours douloureux qui mène à la connaissance de soi, mais c'est aussi une très belle histoire de rencontres, rencontres entre des êtres que rien ne semblait réunir, rencontres avec des émotions fulgurantes, inattendues, puissantes, envahissantes.
Illustration de la couverture : Chris Nahon et Cecilia Reynal O Connor


L'auteur : Laurence NEIGE

Dans la vie réelle, Laurence Neige est responsable de projet informatique, et webmaster à ses heures perdues. Elle a créé et anime avec passion le site de Christophe Miossec
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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter

Du jour au lendemain, plus rien, deux mains gauches, incapable de tenir un crayon. Pourquoi les choses changent-elles si radicalement ? L’avantage aujourd’hui, c’est que je ne peux plus perdre un talent quelconque, je n’en ai aucun.

******

Rose a eu une bonne idée : fermer une journée pour aller à Arles, des trucs à y faire. J’ai dit « Moi aussi, j’ai des courses à faire », pour ne pas être oubliée. « De toute façon, j’allais te le proposer, tu ne sors jamais ». Et le pain, les courses, ils arrivent tous seuls jusqu’ici peut-être ?
Arles paraît au bout du monde avec le break de Rose, en particulier avec sa façon de conduire, genre mollo mollo, y’a pas le feu au lac. Elle me dépose au centre ville, à l’entrée d’une zone piétonne. Je regarde les feux arrière du break s’éloigner. Je me demande où elle va comme ça, où que ce soit je serais bien allée avec elle. Là j’ai un peu l’impression de m’être fait jeter de la voiture, d’être devenue indésirable.
Elle doit repasser me chercher vers dix-sept heures au même endroit. J’ai trois heures à passer dans une ville que je ne connais pas et qui ne m’intéresse pas. Et si je me perdais, ne retrouvais pas mon chemin et ne revoyais plus jamais Rose ? Et si je semais des petits cailloux pour être sûre de revenir ? Et si… et si je me comportais comme quelqu’un de normal ? Je jette un œil vers la zone piétonne, prête à imiter le premier autochtone qui passe. Je n’ai pas grand choix : deux gamins qui lèchent des esquimaux en zieutant une boutique de jeux vidéo. Ils bavent sur leur tee-shirt et plaquent leurs doigts collants sur la vitrine. Plus loin, une vieille dame aux cheveux bleutés promène un caniche tout pimpant, à moins que ça ne soit l’inverse, d’ici je ne vois pas très bien. Il y a aussi deux femmes qui sortent d’une boutique de fringues, chacune avec un sac. Elles s’arrêtent à la vitrine suivante pour regarder l’étalage, des chaussures de grande marque. J’aimerais bien faire comme elles, coller mon nez aux vitrines et choisir des trucs qui me feraient plaisir en attendant d’en avoir besoin. Ce n’est pas trop compliqué, même moi je pourrais être à la hauteur.
Je fais quelques pas, le regard craintif. J’avance dans la rue piétonne, m’arrête à la première boutique, mais les étalages me paraissent vides de sens. Tous ces produits exposés pour appâter les passants dans un pays où une grande partie de la population est sans travail et sans thunes, ça me met mal à l’aise. Et puis même les derniers temps à Paris, je ne rentrais plus dans les magasins. Je fuyais tous les endroits où je risquais de rencontrer plus de deux ou trois personnes. La foule me renvoyait à ma solitude et je ne pouvais pas l’affronter. J’avais peur qu’on me montre du doigt, que quelqu’un se mette à ricaner en me reconnaissant : « C’est elle, celle qui n’arrive à rien, celle qui n’est rien, Nada ». J’aimerais bien être capable de me moquer de mes angoisses mais je ne suis pas sûre que les choses aient réellement changé pour moi ces dernières semaines. Je souhaiterais avoir assez de recul pour pouvoir regarder tout ça avec détachement et la certitude qu’il s’agit d’avant.
Je croise une femme qui fait la manche, assise sur le parvis d’une église, un bout de carton devant elle. L’écriture est maladroite. Je cherche dans mes poches un billet, me baisse pour le lui donner. Elle a l’air à peine étonnée, ne me sourit pas. Je préfère ça. L’espace d’une seconde, chacune d’un côté du billet, les mains tendues l’une vers l’autre, je me sens mal, la sensation d’être inutile, de ne pas savoir s’il y a un bord plus enviable que l’autre, il suffirait de presque rien pour que les côtés s’inversent, pour l’une comme pour l’autre. Je me sens proche d’elle et à des millions de kilomètres. Je ne sais toujours pas où me situer. Je me relève sans avoir dit un mot, commence à m’éloigner, puis me retourne un peu plus loin pour voir son visage encore une fois. La femme a toujours le billet à la main. Nos regards se croisent, s’attardent. Elle met l’argent dans sa poche et me sourit. Je lui fais un signe de la tête et m’éloigne.
Je tourne dans une ruelle inondée de soleil, l’impression d’entrer dans un four thermostat sept. Deux mots venus de je ne sais où m’explosent dans la tête : soleil glorieux. Malgré mes baskets aérées (trouées) je transpire de la tête aux pieds. Pourquoi les gens autour de moi n’ont-ils pas l’air gêné ?
La chaleur me cloue au sol, j’ai l’impression que si je ne m’abrite pas immédiatement sous un arbre, un parasol, ou au moins à l’ombre d’un panneau de signalisation, elle pourrait bien m’engloutir et me faire disparaître dans un tourbillon de poussière. La lumière est si vive que c’en est douloureux. Je plisse les yeux en attendant de mettre la main sur mes lunettes de soleil. J’ai beau ne pas avoir grand-chose dans mon sac, je réussis quand même à tout emmêler.
Je fais demi-tour pour retourner dans la zone piétonne où toute une partie de la rue baigne dans une relative tiédeur. Je m’assois sur le rebord d’un massif de fleurs, à l’ombre. Je me sens fatiguée, perdue, ailleurs. Je regarde autour de moi pour trouver quelque chose de familier à suivre des yeux, quelque chose de rassurant. Il n’y a aucune chance que je croise quelqu’un que je connaisse, ou mieux qui me connaisse, alors je me contenterai de presque rien, une affiche de publicité même déchirée, dès l’instant où je l’aurais déjà vue, pourrait faire l’affaire. Près de moi, quelques pieds de lavande plantés dans le massif. Je les touche du bout des doigts et renifle ma main, voilà une odeur que je connais. C’est peu mais ça suffit à me rendre un peu d’assurance.
Des gamins passent devant moi en vélo à toute vitesse, ils freinent un peu plus loin, le pied par terre pour faire demi-tour et remontent la rue en sens inverse. Ils appuient sur leurs pédales avec une telle ardeur que c’est presque une offense pour le soleil et la chaleur, un magnifique bras d’honneur. Ils passent en trombe devant un seringa d’une blancheur éclatante et un rhododendron aux fleurs d’un rose profond. Sur ce, une légère brise vient me caresser la nuque et je ferme les yeux, éblouie par ce monde qui peut parfois être capable du meilleur, il faut seulement qu’il s’en donne la peine.
Quelle intensité des couleurs, quel air pur, quelle vibration sereine. Encore une phrase enfouie qui me revient à l’esprit. Elle résonne d’une drôle de façon, d’une façon qui signifie que c’est une phrase lue et non entendue. Que c’est une phrase qui appartient à d’autres, pas à moi. Moi je dirais plutôt : « Ces couleurs, cette brise, cet instant… c’est trop top ».
Je frissonne, étonnée que cette légère brise, déjà repartie vers d’autres nuques, d’autres cheveux, puisse avoir un tel pouvoir. Je suffoquais il y a un instant, maintenant je frissonne, c’est quoi ce chaud et froid qu’on me balance… ? Au gré de qui… ?
J’attrape mon sac posé à mes pieds, il faut que je bouge. Je prends exemple sur les autres passants, je flemmarde tranquillement, je marche d’une ombre à l’autre, évitant soigneusement le plein soleil. Je visite les rues d’Arles à petits pas. Si je ralentissais davantage, je ferais du surplace.
Je regarde autour de moi ces immeubles et ces rues, et ça me met dans un état bizarre. J’ai l’impression d’évoluer dans une ville que je connais déjà. Je cherche dans mes souvenirs, des traces, des empreintes, un lien quelconque, des indices qui prouveraient que je suis déjà venue, que je ne suis pas folle, mais il n’y a rien, je n’ai jamais mis les pieds dans ce coin de France. Je connais l’est de la Riviera, les Alpes-Maritimes ou le Vaucluse, mais pas Arles, j’en suis sûre. Alors pourquoi cette impression de déjà-vu qui me glace le sang, me donne la chair de poule malgré un soleil dur et inflexible… Et me voici dans cette rue pavée, à l’ombre d’un immeuble à la façade jaunie, à regarder autour de moi comme si le monde était une immense énigme dont je n’ai pas le quart de la moitié de la solution. J’hésite entre éclater en sanglots et rire aux éclats. Je ne sais plus quoi faire, j’ai envie de croiser un visage ami et qu’il m’explique. Mais je n’ai personne vers qui me tourner, je n’ai pas de visage ami en stock. Il y a bien Rose ou César, mais il suffirait que je reprenne ma route pour qu’ils m’oublient en quelques heures, au mieux en quelques jours.
Je ne comprends pas cette asthénie qui me terrasse tout à coup. Mes angoisses ne sont pas nouvelles mais qu’est-ce qui les réveille aussi brutalement ici ? Je regarde autour de moi : sous le soleil, ni la ruelle, ni les boutiques, ni les façades, ni la place au loin, n’ont l’air terrifiants. Mais qu’est-ce qui se passe nom de Dieu ? Pourquoi n’y a-t-il personne pour m’expliquer quoi que ce soit sur ce foutu monde ? N’y aurait-il pas quelque part un type un peu plus malin que les autres qui aurait réponse à tout ? qui sache pourquoi les choses sont si fragiles autour de moi.
J’avise une terrasse de café au loin, sur une place. Il faut que je trouve le ressort suffisant pour y aller, ça serait le moment idéal. Dans cette lumière éclatante, m’asseoir à la terrasse de ce café et glandouiller à l’ombre d’un parasol, boire un truc avec des glaçons qui cliquettent entre eux ou contre la paroi du verre, et simplement regarder les gens passer, sans rien d’autre dans la tête que la volonté obscène de ne rien faire du tout, profiter du moment présent, de l’air ambiant fluide et tiède.
Je me traîne jusqu’à la place en rasant les murs, d’un pas hésitant, presque houleux. J’ai la sensation d’être ivre sans avoir bu. Je traverse la place trempée de soleil et arrive au café, étonnée d’être encore debout. Mon malaise s’est un peu dissipé, la confusion non, mais elle m’est assez familière pour être incapable à elle seule de me désorienter. Je choisis une petite table sur le côté, un peu en retrait, pour pouvoir regarder devant moi sans sentir quoi ou qui que ce soit dans mon dos, personne pour me pousser, personne pour me retenir, personne pour me juger. Est-ce que je suis au premier stade d’un délire de paranoïa ? Je me surprends à scruter les toits des immeubles d’en face, à guetter la prochaine tuile. Je ricane toute seule, je me moque de moi, je ne suis pas assez masochiste pour y trouver de la volupté, mais je m’y emploie. J’ai l’impression d’être à deux doigts de perdre complètement l’esprit. Comment le monde peut-il être aussi dur avec moi, merde qu’est-ce que je lui ai fait ?
Le serveur vient prendre ma commande. Il s’incline vers moi d’un air soucieux comme si c’était vraiment important pour lui de savoir ce que je boirais bien. Il joue à être serveur, se prend au rôle, en fait un peu trop. Et si je le torturais, ne répondais rien ? J’ai l’âme charitable, je commande une orange pressée, avec des glaçons !
C’est important les glaçons… l’orange pour la vitamine C, les glaçons pour la fraîcheur et l’ambiance.
Je respire profondément pour recouvrer mon calme. Je ne sais pas d’où venait cette angoisse qui m’a à moitié mise K.O. tout à l’heure, mais je me sens déjà mieux… Encore un petit effort et je pourrai relâcher la pression que j’exerce sur l’anse de mon sac. Je baisse les yeux vers mes doigts, mes phalanges sont blanches à force d’être crispées.
Ce côté-ci de la terrasse est presque vide, seulement un couple d’anglais. Ils commandent deux limonades, c’est elle qui décide mais c’est lui qui parle.
Le garçon m’apporte mon jus d’orange, je lui souris, je sais que ça se fait.
La lady sort des cartes postales de son sac pendant que son mari déplie une brochure. Je jette un œil, j’arrive à lire quelques mots, un nom « Van Gogh ».
J’avale de travers une gorgée de jus d’orange… Électrochoc dans mon cerveau… Comment ai-je pu oublier cet exposé que j’avais préparé pour le lycée ?
Bien sûr que je suis déjà venue à Arles. Pas physiquement. Mais j’ai tellement fouillé la période où Vincent y a résidé que je connais cet endroit. 1888-1889, j’avais étudié cette partie de sa vie avec minutie, j’avais tout lu, tout vu. Je pouvais citer de mémoire n’importe quel tableau et le décrire. J’avais squatté la bibliothèque de mon quartier des mercredis entiers. J’avais dévoré la correspondance qu’il avait échangée avec son frère Théo. J’avais tellement travaillé mon sujet que le jour de l’exposé, c’était comme si j’évoquais quelqu’un de proche, un ami, un parent.
C’était ça cette impression de flou tout à l’heure ? Maintenant je suis dans le net. Je ne suis jamais venue, mais Arles je connais ! Alors pourquoi cette angoisse ? J’avais adoré préparer cet exposé, ce fut le meilleur moment de ma vie scolaire, une période où je n’avançais plus seule, j’avais un grand frère qui veillait dans l’ombre. Ça correspondait aussi au moment où j’avais commencé à me mettre sur le côté, à ne plus vouloir me mêler aux autres, par pur instinct de survie.
C’était vraiment curieux cette intimité avec Vincent. Je l’aimais parce qu’il était malheureux et seul. J’avais l’impression de l’entendre hurler sa souffrance et de pouvoir y répondre.
À mesure que les souvenirs jaillissent, des bribes de lettres me reviennent en mémoire, des phrases entières écrites par Vincent que je ne pensais pas avoir conservées. Du coup mon cœur s’emballe, je suis excitée à l’idée d’être ici. Arles ! Je veux tout voir, la place Lamartine et celle du Forum, le pont Langlois et le quai du Rhône… Ma présence dans cette ville devient une évidence, comme si ces dernières semaines n’avaient qu’un but : m’entraîner jusqu’ici. Rien ne s’enchaîne plus par hasard, tout a une raison d’être, tout s’explique.
Je guette le serveur, lui fais signe dès qu’il entre dans mon champ de vision. J’ai hâte de lever le camp, un ancien amoureux à retrouver.
Les Anglais ont profité de mon inattention pour disparaître. Deux adolescentes les remplacent. Elles posent leurs sacs à dos à leurs pieds, leurs classeurs prennent toute la place sur la petite table ronde, elles doivent être en train de sécher les cours. Elles sortent un magazine, le feuillettent en riant, elles ont cette espèce d’ivresse que donne la liberté, les interdits, quand on est censé être au même moment en train de végéter dans un lycée poussiéreux.
Je quitte la terrasse. J’arpente les rues avec enthousiasme, ça me chamboule un peu l’estomac tout ce plaisir, j’ai envie d’arrêter des passants juste pour les prendre à témoin, leur dire que je suis heureuse. Je souris à tous et à tout, aux vitrines, aux arbres, au ciel, au soleil dont la présence obstinée ne me gêne plus. Je suis à mon aise, un poisson dans l’eau. Je feuillette les endroits que Van Gogh a peints. Les tableaux suivent sa trace, témoins de son passage.
À des endroits précis, j’ai l’impression que Vincent est tout près. Je le vois avancer devant moi, d’une démarche vive, son matériel de peinture en bandoulière, il pose son chevalet et commence à peindre. Je le regarde faire, puis je m’approche parce que j’ai besoin plus que tout de toucher cette toile qu’il débute et qui est déjà finie. Je suis du bout des doigts les contours d’un cyprès. Je sens le souffle de Vincent sur ma nuque, il me frôle et recule un peu pour observer sa toile lui aussi, puis se rapproche à nouveau, et tend son pinceau d’un geste brusque. Nos bras se mêlent. Je partage cet instant magique avec un homme mort depuis plus d’un siècle. Est-ce que je suis dingue ?

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