Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Elle ne me pose aucune question. Elle me sourit et me tend une cuiller de sirop ou des cachets selon l’humeur. Je la suis des yeux dans la chambre. Elle commente tout ce qu’elle fait, comme si elle voulait m’habituer à sa voix : « Je range vos affaires dans ce tiroir », « Je pose un verre et une bouteille d’eau sur la table de nuit »… Le timbre de sa voix est doux, il me berce, je me rendors souvent avant qu’elle n’ait quitté la chambre.
Je dois être ici depuis au moins trois jours, je ne sais pas exactement. Grâce à la pénicilline, ma fièvre a fini par tomber. J’ai le sentiment d’émerger d’un mauvais rêve. Je m’assois dans le lit, remonte l’oreiller dans mon dos et regarde autour de moi.
Rien à voir avec l’anonymat des chambres d’hôtel que j’ai connues ces derniers jours, on dirait une vraie chambre, je veux dire dans une vraie maison, avec une vraie famille. L’illusion est parfaite. J’occupe un lit simple d’une personne, recouvert d’un tissu hindou très épais aux couleurs foncées au tissage manuel et inégal. Je mets la main sur plusieurs livres dans la table de chevet : Un McLiam Wilson et deux Fante… en anglais… La vache… ! ! ! Pourquoi pas Guerre et paix en russe ?
La femme entre dans la chambre. Elle me sourit et constate :
— Vous avez l’air d’aller mieux ce matin… Bien dormi ?
J’avale ma salive et prononce un « oui » enroué, presque aphone. Je me racle la gorge pour m’éclaircir la voix et tousse un peu. La femme s’assoit sur le bord du lit et prend mon poignet. Elle cherche mon pouls et se tait en regardant sa montre. Je ne la quitte pas des yeux, j’essaye de deviner si c’est un ange.
— C’est bien, dit-elle en relâchant mon poignet.
Elle remonte un peu les draps, fait le tour du lit, borde un pan de couverture qui dépasse, puis se rassoit :
— Je m’appelle Rose. Vous êtes ici depuis dimanche matin, vous vous souvenez ?
Je bouge les doigts pour signifier « bof » et fais un effort pour parler :
— C’est combien… ?
— Combien quoi… ? La chambre… ? On verra ça plus tard… Occupez-vous plutôt de guérir, de toute façon l’hôtel est vide, la saison ne commence pas avant plusieurs semaines. J’ai rangé vos affaires dans cette commode, tout était trempé, vos papiers et votre argent sont dans ce tiroir. Vous voulez peut-être téléphoner, prévenir quelqu’un que vous êtes ici ?
Surtout pas. Je secoue la tête avec énergie. Je ne sais pas où je suis de toute façon et j’aime bien ne pas le savoir. Ça me nimbe d’un flou rassurant et ça éloigne d’autant plus les trucs du genre : mon mari, Paris, les comptes à rendre…
— Je vais vous monter une tasse de thé… Je laisse votre porte entrouverte, si vous avez besoin de quelque chose, vous appelez. La chambre de Simon est au fond du couloir, il vous entendra.
Je fais un nouvel effort pour chuchoter :
— Merci. Je m’appelle Nada.
******
Le lendemain, j’ai envie d’une douche. Je n’ai pas mangé grand-chose ces derniers jours, je me sens encore faible et j’avance jusqu’à la salle de bains en me tenant aux meubles. J’en profite pour établir un premier contact physique avec cette chambre. Ma main traîne sur le bois d’une table, le dossier d’une chaise, le papier au mur, la poignée en porcelaine de la porte du cabinet de toilettes. Un chauffe serviette à hauteur de mains et une grande serviette beige, si épaisse et si moelleuse, si chaude et si douce, que j’ai envie de m’y enrouler et de retourner illico me coucher plutôt qu’aller me mouiller.
Je commence à enjamber la cabine de douche et aperçois la bande à ma cheville. Je me baisse pour la dérouler. « Tiens, je ne sens presque plus rien. » J’avais oublié cette partie de mon corps. Parfois j’ai du mal à penser que je forme un tout. J’ai souvent l’impression d’être un puzzle dont la tête refuse d’assembler toutes les pièces.
Je tourne les robinets. L’eau me fait un bien fou. Elle lave mon corps de la fièvre de ces derniers jours et finalement je reste longtemps dans l’étroite cabine. Ma première douche depuis quatre ou cinq jours, j’en profite, je me savonne plusieurs fois, shampouine mes cheveux jusqu’à disparaître sous la mousse. Mes narines se débouchent.
J’hume l’odeur du gel douche et les souvenirs m’assaillent. Retour sur des vacances d’été à Roquebrune-Cap-Martin. La mer, le soleil, les galets. Je reprends une bouffée du gel douche et j’y retourne. Ça se précise… L’odeur dans le hall d’un immeuble en front de mer, l’air chargé de sel, le bruit de la mer à l’extérieur, je viens chercher ma copine pour aller à la plage. J’ai une serviette autour du cou. Le bruit de mes tongs sur le marbre que je m’applique à faire couiner en avançant jusqu’à l’ascenseur avec une petite rotation des chevilles. J’attrape le flacon de gel douche, essuie la mousse pour lire l’étiquette : lavande vanille. Ça me laisse ébahie de pouvoir retrouver tout ça dans une odeur, c’est mille fois plus réel qu’une photo et pourtant complètement volatile. Drôle de sens que l’odorat… Et puis… Comment arrivent-ils à faire tenir tout ça dans un flacon : la chaleur, le sel de la mer, le marbre d’un hall d’immeuble, le mois d’août et le rire de ma copine par dessus le marché… ? ! ?
Je m’enveloppe dans la serviette chaude, enroule mes cheveux dans une autre. Je me lave les dents au-dessus du lavabo. Le miroir est plein de buée. Je ne l’essuie pas, je n’ai pas envie de me voir.
Je retourne dans la chambre, ouvre des tiroirs, rassemble mon argent, compte, grimace, compte à nouveau. Quatre-vingt-douze euros, je passe sur les quarante-cinq centimes. Je ne sais pas combien coûte une chambre dans cet hôtel, mais j’ai déjà sûrement dépassé mon budget.
À midi, Rose m’apporte un plateau. Je lui dis :
— Je peux me lever maintenant, je me sens bien.
— Pas avant demain, vous êtes encore trop pâlichonne.
D’accord ! Je ne me suis pas fait dorloter ainsi depuis si longtemps… j’ai de lointains souvenirs d’angine pendant l’année scolaire. Je dors la plupart du temps, ma mère a pris trois jours de congé pour s’occuper de moi, elle vient dans ma chambre sur la pointe des pieds, attentive à respecter mon sommeil, je pense à mes copines de classe, l’école et les devoirs qui continuent à exister sans moi. À l’heure des repas j’entends des bruits de casseroles, des voix dans la cuisine, pas trop fortes pour ne pas me déranger, je suis dans un monde de douceur, on s’occupe de moi, je ne suis pas pressée de guérir. Unique façon d’attirer son attention… Mais je n’ai plus dix ans.
— Ça va ? me demande Rose parce qu’elle me voit perdue dans mes pensées.
— Est-ce que vous êtes un ange ?
Je me rends compte que j’ai prononcé cette phrase à haute voix, je rougis, Rose éclate de rire. Je me souviens de ce rire, le jour où je suis arrivée. Je me détends.
Ce même soir, j’en ai assez de ne pas quitter la chambre. Je tourne en rond dans cette pièce et dans ma tête. Je commence à connaître la vue de la fenêtre par cœur : la station-service de l’autre côté de la rue, le va-et-vient des voitures aux pompes, un réverbère qui s’allume tous les soirs à dix-neuf heures pile. J’ai besoin d’un minimum d’action… rien de violent… mais au moins tendre l’oreille pour écouter une conversation ou rouler des yeux pour suivre une silhouette…
J’enfile mon jean et pousse la porte de la chambre. Un couloir sombre avec cinq ou six portes numérotées, j’ai la chambre n°1 pour une fois , j’appuie sur un interrupteur, un escalier descend à droite. C’est la première marche du haut qui grince, un bruit déjà familier. En bas, un petit vestibule. Sous l’escalier, un bureau encombré de papiers. Au mur, six crochets, un par chambre. Les clés de la une et de la six manquent.
Une porte avec la pancarte Privé, l’appartement de Rose je suppose. À gauche, un passage voûté sans porte qui donne accès à la salle de café. Il est tard, la porte est verrouillée et le rideau de fer est baissé. Des tables, des banquettes, des chaises. À droite le comptoir, le percolateur, le moulin à café, tout en haut les bouteilles d’alcool renversées sur leurs doseurs, les rangées de verres et de tasses, en bas : les placards réfrigérés. Au fond et derrière le bar, dans un coin et en hauteur, un écran de télévision, plus bas, un téléphone mural, une pancarte « Loi sur la protection des mineurs et répression de l’ivresse publique » et les tarifs des consommations.
Puis une autre porte : Cuisine, c’est inscrit dessus. C’est bien que tout soit étiqueté, c’est rassurant, ça met les choses en place.
J’entends le son d’une radio, ça vient de la cuisine. Je me demande si c’est Rose. Combien de personnes travaillent ici ? Ce n’est pas un grand hôtel, plutôt l’aspect d’une pension de famille, mais ça doit représenter beaucoup de boulot pour une seule personne.
J’hésite à entrer dans la cuisine, je toque deux coups.
— Oui… ?
Je reconnais la voix de Rose, j’entre.
— Nada ! Quelle bonne surprise ! J’allais me préparer une infusion, vous en voulez une ?
— Oui… merci.
— Asseyez-vous ici… Vous ne devriez pas marcher pieds nus, ce n’est pas très prudent.
Je n’avais pas baissé les yeux… mais effectivement… maintenant je sens nettement le froid du carrelage contre la plante de mes pieds. Je m’assois sur le tabouret qu’elle m’a indiqué et les pose sur les barreaux. Je regarde autour de moi pendant qu’elle gratte une allumette et met le feu sous une bouilloire. Une pièce carrée, conviviale, une immense table en son centre, un peu comme celle de Claude Monet dans sa maison de Giverny mais pas jaune. Une cuisinière en fonte avec des feux éloignés les uns des autres. Trois éviers, plusieurs paillasses. Des plans de travail qui font tout le tour. Beaucoup de choses suspendues, des casseroles, des poêles, des louches, des écumoires, même du jambon de pays et des tresses d’oignons et d’échalotes. Des étagères où sont empilés des assiettes, des verres, des corbeilles, des pichets. Puis de l’autre côté la bouffe, des bocaux, des paquets de tout, deux réfrigérateurs. Chaque espace est utilisé. Le paradis des gourmands, une boulimique doit y friser l’hystérie.
La bouilloire siffle. Rose verse de l’eau dans les tasses, me tend un panier avec des sachets d’infusion. Je choisis, promène le sachet dans ma tasse pour colorer toute l’eau, refuse le sucre. J’en viens au sujet qui me préoccupe :
— Vous ne m’avez toujours pas dit vos tarifs pour la chambre et les repas.
— Vous êtes du coin ? me demande Rose sans répondre à ma question.
On y est. Je pressens des explications à fournir. Je conçois qu’elle puisse se demander ce que je fiche dans le coin, j’ai l’air d’arriver de nulle part.
— Je suis en vacances.
— Vous faites quoi comme travail ?
— Euh… je travaille dans une boutique… une boutique de livres… une librairie quoi…
Avec les mensonges, j’ai une fâcheuse tendance à m’embourber, j’accumule les bourdes et je ne sais plus comment m’en sortir. Pourquoi je ne lui dis pas tout simplement que j’ai fui le domicile conjugal, que c’était devenu invivable… ? Rose me sourit, elle me lance un regard d’intelligence. Elle sait que je mens, alors je n’ai plus vraiment l’impression de mentir, mais je n’en rajoute pas. J’essaye de sauver la situation :
— Enfin là maintenant, je n’ai plus de travail…
— Vous alliez où ?
— À la mer.
— À pied ?
— Ma voiture est tombée en panne.
— Il y a un garage juste en face.
— C’est trop tard, elle est morte… Vous ne m’avez pas répondu pour le prix de la chambre… et le médecin… et les médicaments…
— Que de dettes ! plaisante Rose. Vous cherchez du travail ?
— Je ne sais pas… Je suppose que oui…
— Vous avez déjà travaillé dans un hôtel ou dans un bar ?
Je commence à voir où elle veut en venir. Ça existe des gens comme ça, prêts à me faire confiance sans me connaître mais ça c’est peut-être un point en ma faveur ? J’ai tellement peur de louper le coche que je panique, mon cœur s’accélère, qu’est-ce que je dois faire ? Me vanter ? Comment ? Je ne peux pas mentir à cette femme qui me tend la main :
— Pas vraiment.
— C’est à dire… ?
— Où je vivais avant, je m’occupais du ménage, de la cuisine, de toute l’intendance quoi … pour plusieurs personnes…
Là ce n’est plus du domaine du mensonge, plutôt de l’affabulation.