Des effondrements souterrains

de Yan KOUTON
Roman

 
Des effondrements souterrains
252 pages
ISBN : 978-2-84859-052-3
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Résumé

Un épais brouillard a enseveli toute la ville et fait disparaître les hommes. Seuls quelques téméraires se meuvent pour l’affronter. Patrick Colman est de ceux-là. Très vite égaré dans ce labyrinthe, il se blesse violemment et tombe. Alors qu’il sombre dans l’inconscience, il en est arraché par un homme singulièrement prévenant. Cette rencontre et celle, plus tard, de Magalie, jeune femme en rupture familiale, seront des jalons déterminants dans sa quête de paix intérieure et dans sa tentative de reconstruction. L’errance de Patrick dans cette ville engloutie où il chemine de manière hypnotique comme dans sa vie le mènera vers la rédemption. Celle-ci sera de courte durée…
Dans ce roman, Yan Kouton explore les liens entre mémoire individuelle et collective et s’interroge sur le fardeau des souvenirs, le poids du secret. La ville et les événements climatiques sont des personnages à part entière, ils symbolisent les éléments qui dépassent et broient les individus.

L'auteur : Yan KOUTON

L'écriture est pour Yan Kouton un regard porté sur la vie. Son premier roman "Le passeur" pose l'acte créatif comme une solution au vide, il l'interroge. La prédation est également un thème majeur dans son écriture, avec la violence qui l'accompagne. Dans "Les oiseaux de proie", il est question de la place des individus et de leurs conflits intimes, douloureux, de leurs sentiments
troubles et de leur solitude dans une société caractérisée par la violence et l'indifférence.
Ses sources d'inspiration littéraires sont éclectiques, elles vont de Camus à Stefan Zweig, de la littérature américaine au théâtre de Tchékov ou de Vinaver, sans oublier les philosophes. Homme passionné, Yan Kouton se nourrit aussi de cinéma, de musique sous toutes ses formes, de photo... et de peinture.
Juriste en droit maritime, Yan Kouton habite à Brest.
Le blog de Yan Kouton
Le site de Yan Kouton
Quelques articles :
http://christophe-pluchon.over-blog.com/article-6197885.html
http://www.daily-mag.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=42&Itemid=99999999


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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter

Pourquoi tu m’as toujours appelé Fanch ? »
Les mots lâchés, comme des griffes plantées dans le cuir pour s’y maintenir fermement, jettent un froid.
« Ohé, mignon, faut pas t’énerver comme ça… j’sais pas comment qu’c’est ton nom. Bin moi, j’t’ai toujours appelé Fanch… Même quand t’étais avec ton père… » lui répond Dédé, penaud, en se trémoussant sur son tabouret. Une fesse, puis l’autre.
René reprend son journal, en raclant bruyamment sa gorge incinérée. Le juke-box chante, mais la musique se perd maintenant dans un abîme de silence embarrassé. Dédé répète, l’air ahuri, la lèvre inférieure encore plus molle et tombante, les yeux bouffis et vides :
« J’sais pas ben, c’est choli Fanch, quoi… »
Patrick a repris en main la situation, provisoirement, mais le calme qui s’est abattu dans le café le repose enfin. Chaque chose reprend la place qui lui est naturellement dévolue. Les tables ne volent plus et le sol est à nouveau stable et ferme. La petite salle de café, après avoir été secouée dans tous les sens comme une boule à neige, se recompose doucement et redevient un paysage statique et sécurisant. Il poursuit :
« Je ne m’appelle pas Fanch et tu le sais. Je m’appelle Patrick, c’est mon prénom, O.K. ?…Tu te souviens du nom de mon père au moins ? »
Le gros Dédé ressemble à présent tout à fait à un enfant monstrueux, un enfant empâté, ventripotent, infect et alcoolique. Un enfant pris en train de chiper des confiseries dans un placard interdit. Il se justifie maladroitement, le nez dans son verre de blanc. René feignant de lire les nouvelles se mord les lèvres aussi fines que des pattes de mouche. Il s’amuse, sadique et vicieux, de voir son compagnon rougir et blêmir, puis rougir encore jusqu’à n’être plus qu’une tache couleur pivoine pourrie, une énorme boursouflure pourpre et violette.
« Ouais, j’m’ souvins ben de ton père, mignon… S’appelle Maurice… D’ailleurs, j’t’ai demandé comment qui va, t’à l’heure… »
Patrick consent à s’approcher du comptoir, tandis que René fiche une énième Gauloise au coin de sa bouche étriquée et tousse avant même de l’avoir allumée.
« Il est fatigué », répond avec un temps de retard Patrick, comme s’il avait hésité.
Le front plissé, il s’assoit finalement aux côtés de Dédé, mais demeure muet de longues minutes, pensif et soucieux. Il reprend, sans que ni René ni Dédé ne l’aient pourtant relancé.
« Il est fatigué, il est souvent à l’hôpital maintenant… »
Il relève alors la tête et sourit tristement à René qui, pour seule réponse, lui oppose un visage livide, rassis, avec un rictus indéterminé, dont on ne peut savoir s’il exprime de l’indifférence, de la compassion, ou les deux mélangés. Dédé gémit :
« C’t saloperie d’amiante. Ah, mon gars Fanch, c’était un marrant ton pèr’. Hein, René ? On s’est bien marrés, avant qu’les premiers d’ent’nous tomb’ malad’… »
Cette fois-ci, René rigole à cœur ouvert. Puis, d’un coup il s’assombrit, ses joues se creusent davantage, son front se plisse à son tour.
« Tu l’as encore appelé Fanch ! Arrêt’ un peu dont ! Merde ! Fais-y un effort quoi… Tin, pour te motiver, à chaq’ fois qu’tu l’appelleras par son vrai nom, hop… un verre de blanc dans sa muset’ ! »
À l’évidence, c’est un sacré challenge, l’enjeu est de taille. Sauf que Dédé ne connaissait vraiment pas – ou plus – son authentique prénom. Il se met en colère :
« Ohé ! Ta gueule René ! Tu sais ben que j’l’ai toujours appelé Fanch, le gamin ! Comment tu veux que j’fasse autrement, fous-y dans ton cul tes verres de blanc gratis, tout’ façon j’ai d’quoi payer… »
Et c’était vrai. Depuis son enfance, il ne l’avait jamais appelé autrement. Il n’avait pas toujours été ainsi non plus. Ainsi, c’est-à-dire abject, un tonneau de vin ambulant. Simple, bon vivant oui. Ivrogne et repoussant non. Comme pour illustrer ce souvenir lointain, étrange, et toutes ces années passées dont les écueils affleurants blessent l’esprit de Patrick comme des épines sournoises, René brandit son journal. Les bras levés, il ressemble réellement à un cadavre.
« Z’ont inauguré un monument à la mémoire des victim’ de c’te saleté d’amiant’ ! »
Il tend avec fébrilité le journal à Dédé et à Patrick, et de toute l’énergie qui lui reste, de sa voix fêlée, il lit en biais le titre de l’article : « Un monument dédié aux travailleurs asphyxiés ». Le plus cocasse est qu’il bute sur le dernier mot, « asphyxiés », pris d’une violente et convulsive quinte de toux.
Patrick s’empare du journal et prend connaissance de l’article. Outre l’émotion instantanée – provoquée par l’image dégradée de son père crachant et cherchant de l’air par tous les moyens, un appareil bruyant et barbare accroché à lui du matin jusqu’au soir, et même la nuit désormais –, il est marqué par l’inscription gravée sur la stèle, une phrase d’Albert Camus : « L’angoisse de la mort est un luxe qui touche plus l’oisif que le travailleur asphyxié par sa propre tâche ». L’angoisse de la mort. Il repousse le journal et regarde curieusement les deux hommes. Dédé penché, tous ses kilos menaçant de l’écraser, et René en face, la mine exsangue et le corps cadavérique. Ont-ils peur de la mort ? Ou bien l’ont-ils matée depuis longtemps ? Dans un élan fulgurant, Dédé dit alors :
« T’as bien fait mon gars de faire des étud’… T’es p’t-être oisif comme y dit l’aut’, mais t’as pas les poumons malad’ comme ton pèr’… J’ai pas raison René, ça mérit pas un verr’ de blanc, ça ? »
Là-dessus, il se renfrogne, renifle, sort un mouchoir à carreaux troué et malpropre, se mouche ostensiblement. Il n’est pas si répugnant. Seulement abîmé, comme son père, différemment, c’est tout. Patrick pose à présent ses yeux sur René, et ressent à son égard le même sentiment soudain d’indulgence, d’extrême sympathie, d’empathie en fait.
René qui se gratte le menton, songeur, puis qui se met à parler tout seul, le dos tourné à Dédé, en entamant le nettoyage de la machine à café.
« Les z’oisifs, les z’oisifs… C’est quand même des beaux fumiers, des enfants de salauds, ouais… Z’ont envoyé tous ces gus à la mort… Qu’des fumiers ouais ».
Toujours de dos, en s’activant sur la machine, il marmonne encore :
« J’esper’ ben qu’l’p’tit f’ra pas comme ces tas d’merde… Les étud’ c’est pas pour se fout’ de la vie des aut’… Des fumiers voui ! Lamentab’ c’t’histoir’… Sont tous morts, ou à l’hosto, ou chez Maman à r’garder la télé, tellement qui peuvent pus se déplacer, avec un foutu masque sur la gueule… J’me tromp’ ? Hein, j’me tromp ? A pus un rat ici main-nant, où qui sont les clients ?… C’est pas un signe ? »
Il tremble, cogne violemment sur son percolateur aussi raviné et décrépit que lui, démonte un à un les éléments détachables noircis de café moulu, encrassés et bouchés par de petits paquets de poudre agglomérée, des boules noires très compactes, presque solides comme du sable mouillé. L’odeur de café froid, âcre et acide mais pas déplaisante, se répand dans toute la salle. Il empoigne un filtre métallique qu’il tape d’un coup sec contre la paroi d’un tiroir en bois, sous son comptoir. Tac ! Le tube de cendre accumulée au bout de sa cigarette ne résiste pas au choc et s’écroule également dans le bac. Il passe le porte filtre sous l’eau d’un robinet invisible pour Dédé et Patrick. Puis, il renouvelle ces gestes mécaniques – ponctués d’arrêts respiratoires plus ou moins longs, plus ou moins violents – pour l’autre filtre. Il parachève son travail par le nettoyage de la façade de l’appareil à l’aide d’une éponge humide et pas très nette.
« Saloprie de machine ! C’t’un boulot de folie, pour que du café… Heureusement qu’le calva exist’… »
Aussitôt Dédé réagit :
« Bin tins ! Pisqu’ t’en parl’, envoie dont un ! Et un pour le p’tit… Hein, qu’t’en veux un aussi un café arrosé mon grand ? »
Plus tôt, Patrick aurait farouchement refusé, il n’en a plus le cœur. Il fait un signe de la tête manifestant son accord. Dédé exulte, ses yeux globuleux, deux billes énormes, deux calots opaques et injectés de sang, roulent dans les orbites enflées. Peut-être sourit-il. Il est heureux en tout cas. Sa joie primaire est communicative, elle irradie le pauvre décor fané, oublié, comme un trou invisible du dehors, une grotte bien dissimulée où des hommes seraient cachés, perdus dans un espace-temps suspendu. Patrick cherche une pendule pour confirmer son impression. Il est sûr qu’elle est arrêtée. Il y en a une, en forme de capsule de canette de bière – une marque qui n’existe plus non plus. Et en effet, elle est arrêtée, indiquant une heure parfaitement fantaisiste. Il sourit à son tour de voir ainsi son intuition corroborée par la réalité. Atmosphère lancinante, détachée du temps. Il est éternellement 19 heures 14. Les cafés calva fumants sont déposés par René sur le comptoir, dans un râle. Un son caverneux. Le juke-box s’est tu. Un silence un peu angoissant remplit la pièce qu’embrase alors une lumière blanche et vive, une lumière de milieu de journée, il doit être autour de midi. Les rayons du soleil sont toutefois tamisés par la vitrine teintée, de telle manière que la luminosité est à la fois claire et foncée. Une belle lumière ocre, apaisante qui embellit. La faim et l’alcool bu à jeun rendent mélancolique, doucement dépressif, mais pas encore désespéré à cette heure de la journée. Dédé se lève avec lenteur, haletant, et déplace son corps énorme et flasque jusqu’à la porte d’entrée. Il hume l’air, profite du soleil haut, des bruits de la rue et de là dit :
« On n’a pas toujours été comme ça, hein, mon René… Autr’fois, les d’moiselles là, celles-là qui passent sur l’trottoir d’en face… Hein… Je t’les aurais invitées vite fait bien fait… et elles s’raient v’nues… Ton pèr’ c’tait un brave, un seigneur, fiston… »
Patrick qui ne tient pas particulièrement à entendre ruminer des souvenirs salaces ou plats, ce genre de souvenirs qui, pense-t-il, ne l’impliquent pas personnellement, ne répond pas. Ou bien, il ne veut pas les entendre car il redoute de les trouver laids. Pourtant, l’évocation de son père plus jeune, le trouble, surtout aujourd’hui. Il masse sa main bandée. On n’a pas toujours été comme ça. Deux chats pénètrent à cet instant dans le bar, après s’être faufilés entre les jambes boursouflées, certainement tuméfiées, de Dédé. Il ne les a pas sentis passer, bien que les animaux aient dû forcer le passage. Les mollets, si ulcérés et bouffis que même écartés ils se rejoignent, formant au centre comme un mur de chair et d’os recouvert d’un tissu synthétique. Peu importe, les félins sont parvenus, l’un sur le côté droit, l’autre sur le côté gauche, à contourner la montagne et à entrer dans le bar. Dans une étrange et étonnante similitude avec les physiques de Dédé et de René, l’un est gros, l’autre malingre. Superbement indifférents, ils se dirigent sur-le-champ vers des gamelles posées sur le carrelage couleur crème, près d’une porte à la peinture bleue écaillée, sans écriteau, qui pourrait être celle de la réserve, d’une cuisine ou des toilettes, ou desservir ces trois lieux simultanément.
« Tins, v’la les patte-pelus… comment qu’c’est les miauleurs ? »,
C’est René qui s’exprime ainsi à l’adresse des grippeminauds qui, pour toute réponse, plongent leur museau dans les gamelles remplies. Les deux animaux semblent vivre dans un monde parallèle, une sorte de couloir qui jouxterait celui dans lequel vivent et mourront les hommes près d’eux, et qui serait séparé du leur par une cloison transparente. Égoïstes et détachés, les fauves ne daigneront manifester leurs remerciements qu’une fois les pâtées englouties. Un petit bruit, semblable à un frottement de métal sur le sol, accompagne leur repas. Puis, le plus gros monte sur le comptoir, se pavane dessus un moment, d’un bout à l’autre, les yeux rivés sur l’extérieur ensuite, mais toujours indifférent à la présence de son maître. Enfin, il s’approche de René, finissant par se lover dans le creux de ses bras maigres, s’imposant de tout son poids, de tout son silence autoritaire et langoureux. Le plus petit, plus nerveux, ne s’endort pas. Il sillonne le bar, à la recherche de quelque chose, sautant parfois sur un objet invisible, une poussière, une proie imaginaire. Pour Patrick, l’intrusion des animaux est problématique. Leur observation d’abord un peu lointaine, amusée mais distante – des chats dans un bar vaguement abandonné, un bouge à l’écart, ce n’est pas à proprement parler un spectacle extraordinaire –, se transforme en effet au fil des minutes en une contemplation anxieuse, qui tourne à l’interrogation craintive, une sombre introspection. Depuis la veille, les chats ne lui ont attiré que des problèmes. Que vont-ils lui réserver à présent ? Ils sont là, l’un dort paisiblement, l’autre court dans la salle, fait des bonds minuscules ou impressionnants, mais aucun des deux n’est agressif. René se met à caresser la large échine de celui qui se repose dans ses bras, elle est immédiatement traversée d’un frisson de satisfaction : l’animal, déjà imposant, s’étire alors encore plus, débordant les pauvres bras en baguette de son maître. Ainsi étalée, la bête paraît occuper le tiers du comptoir, l’énorme tête grise totalement aplatie sur le formica, les yeux en amande qui scintillent, lançant des éclairs de douceur et de cruauté, de volupté et de danger. Deux crocs jaunis sortent de sa gueule, mordant sa mâchoire inférieure mais il ne semble pas en souffrir. René sourit, et Patrick remarque pour la première fois, qu’il est presque entièrement édenté.
« C’que c’est mignon ces saletés quand ça veut quoi… Cuici, c’est l’pus câlin… l’aut’là, le pus p’tit, c’t une boul’ de nerfs, toujours à mord’ qu’il est ! »
La grosse bête sur le comptoir ronronne, ferme les yeux, les ouvre à nouveau pour pister discrètement les agissements de son compagnon.

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