Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Jenny préparait un grog, véritable potion magique reconnue par tous depuis des années comme le seul breuvage capable de redonner la vie à un mort enrhumé. C'est dire le pouvoir de ce remède composé pour un tiers de rhum de la Jamaïque, un deuxième tiers de whisky pur malt et enfin un verre de gin, auquel elle ajoutait deux poignées de sucre de canne, un citron coupé en petits dés, le tout chauffé jusqu'à ébullition. La recette donnait de surprenants résultats.
- J'ai la main de mes ancêtres, se plaisait-elle à rappeler à chaque préparation. Elle était sur le point de verser le précieux liquide dans les cinq tasses des hommes présents ce jour-là quand la sonnerie du standard retentit.
- Putain de chiotte jamais tranquille dans ce boulot. Qui vient nous emmerder ?
Elle prit les hommes à témoin.
- Je vous parie les mecs que c'est une fugue de chat ou la disparition d'un petit vieux.
Elle posa sa casserole et décrocha la ligne.
- Oui, c'est la police à l'appareil.
- Vite !
- Vite quoi ?
- Vite, nous venons, nous venons...
- Vous venez d'être quoi ? C'est énervant à la fin. Finissez vos phrases.
- C'est horrible, si vous voyiez l'état de notre maison.
- Je vais vous envoyer quelqu'un. Ne vous en faites pas, nous avons les plus fins limiers de tout le Nord-Est des Etats-Unis. Dès que la patrouille de service sera rentrée, je vous l'envoie. Surtout ne touchez à rien.
- Il n'y a pas de danger ma maison a explosé. Nous n'avons plus de maison.
- Fallait commencer par là. Je n'aurais pas perdu mon temps. Appelez tout de suite l'assurance, moi, je vous envoie quelqu'un pour la fin de matinée.
Jenny raccrocha. Cinq bras se tendirent aussitôt.
- Attendez, bande de malades, ceci est un médicament, dit-elle en écrivant sur un coin de papier l'adresse du déposant, ce n'est pas un dessert.
- Je suis très malade, toussota Pellicule en retournant ses yeux pour ne laisser apparaître que le blanc.
- Toi, tu as du être conçu dans le noir il n'y a pas de danger pour que tu prennes des couleurs.
- Tu n'es pas mieux lotie, tu es un vrai négatif, rigola Pellicule qui eut juste le temps d'éviter un cendrier.
- Milton, j'en ai marre de ce con, dit Jenny. Je veux être mutée dans un orphelinat, un hospice, un refuge pour paumés, m'occuper de vrais cas sociaux, de myopathes, de personnes en détresse et non pas des tarés avec lesquels je vis à longueur d'années. Je ne veux plus être contaminée par la connerie environnante.
- Je sais ce qu'elle désire au plus profond d'elle-même, elle me l'a confié un jour de déprime, annonça Mash en pouffant de rire.
- Toi ta gueule ! clama Jenny.
- Nous sommes dans un pays libre, libre de tout. Chers collègues je vous prends à témoins. Jenny voulait me violer en plein air, révéla Mash.
- Les femmes sont comme nous, elles ont des envies, commenta Pellicule en éternuant.
- Vous êtes des tarés qui prenez votre bite pour un levier de vitesse, s'emporta Jenny.
- Je suis équipé d'une surmultipliée Jenny, tu devrais le savoir, glissa malicieusement Mash.
- Plutôt crever que d'avoir à essayer tes vieilles recettes d'automobilistes d'occasion. Allez ! Au jus les Bubbles ! Dans l'ordre, il y en aura pour tout le monde.
- C'était quoi ce coup de fil Jenny ? questionna Milton.
- Une maison qui venait d'être détruite. Il faudra que quelqu'un y passe mais rien ne presse. En revanche, le salon de coiffure de la miss Blouster, la reine des bigoudis, a été saccagé par des vandales, à mon avis, vu la clientèle qu'elle se ramasse la Blouster, il vaudrait mieux ne pas trop traîner. J'ai noté les détails sur le livre des appels.
- Je prends mon grog et je vais faire un tour, déclara Milton. Je vais commencer par le salon de coiffure. J'ai toujours aimé l'odeur de la propreté parfumée. Ca me fait penser à une...
- Arrête ! cria Jenny, ou je parle de l'odeur de bite.
Milton ignora la sortie de Jenny.
- Qui veut aller se parfumer avec moi ?
Aucune réponse.
- Hé les Bubbles ! Vous êtes sourds ou quoi ?
Personne ne leva la tête. Ils dégustaient leur breuvage miracle dans le silence d'un couvent de Mormons en pénitence. Mash but d'un trait le mélange.
- Succulent ma poule. Je sens que je peux aller courir nu dans la neige.
- Et si on allait tous à poil nous rouler dans la neige. Ce serait génial, surenchérit excité Pellicule.
Il commença à ouvrir sa chemise.
- Vous êtes trop obsédés pour rester dans la police, leur dit Jenny.
Elle prit un ton solennel :
- Inspecteur Milton, n'y a-t-il pas moyen de virer ces deux types ou du moins d'envisager leur éloignement pour des raisons sanitaires ?
- Non, dit-il, personne ne peut prendre la responsabilité de diminuer les effectifs de la police sans toucher à la sécurité du citoyen.
- Non, mais on peut la rendre moins malade, la police.
Le jeu favori des Bubbles commençait. Les têtes se tournaient vers celui qui parlait puis vers celui qui répondait.
- Ce n'est pas une question de propreté, c'est une affaire de famille.
- Qu'est-ce qu'elle vient foutre là la famille ?
- Quand on entre dans la police on entre dans une famille.
- Je ne veux pas de frangins aussi dingues.
Mash intervint :
- Elle voit flou les gars. Elle disjoncte. Elle a un cancer des yeux.
- Et ton cul, il est bouffé par la vérole, dit Jenny hors d'elle. Je vais lui foutre une paire de baffes. Tu pourras toujours raconter que c'est une hystérique qui t'a battu.
- Messieurs, un peu de tenue, tenta Milton.
- Les convenances, je me les mets au bout du majeur, répondit Jenny en élevant le doigt.
- Il est énorme ! s'esclaffa Mash.
Jenny se leva.
- Puisque c'est comme cela que vous me remerciez, c'est la dernière fois que je vous prépare un remontant. La prochaine fois, vous irez vous faire soigner au bar du coin.
- Oh non ! dirent en chœur cinq voix.
- Au fait, j'ai oublié de vous dire les gars que le type qui venait d'appeler pour le salon de coiffure, il a parlé d'une femme en détresse, jeune et belle, fragile et très choquée.
- Putain, Mash, reboutonne ta braguette, je t'emmène avec moi.
- Et moi, dit Pellicule, je sens le cruzado ?
- Toi, tu restes avec maman Jenny. Elle va bien te soigner.
- Je ne fais pas baby-sitter de vieux pervers, s'exclama-t-elle en se resservant une pleine tasse de son cocktail.
Le salon de coiffure offrait une vision apocalyptique. Personne n'était visible. Milton et Mash entrèrent. L'étendue des dégâts les impressionna.
- Putain, quel saccage ! Tu connaissais ce salon de coiffure ? demanda Milton à Mash qui s'était avancé jusqu'à patauger dans le shampoing.
- Ma mère le fréquentait.
- Pourquoi le fréquentait ?
- Parce que maintenant, elle a choisi un coiffeur à domicile qui est devenu mon beau-père.
- Tu m'as déjà parlé d'au moins trois beaux-pères. Celui-là c'est lequel ?
- Le dernier. Il sait faire les mises en pli sans rouleau d'une seule main.
- Les autres ils faisaient quoi ?
- Ma mère s'est toujours mariée en fonction des envies qu'elle éprouvait. A vingt ans, elle voulait une maison spacieuse, avec deux garages, une pelouse devant et plein de chiots derrière, alors elle a épousé un agent immobilier.
- Et après ?
- Il a fait une faillite. Il était devenu escroc pour ma mère, elle, elle s'en foutait. Je ne l'ai pas connu, il a dégagé vite fait, c'était mon père. Il a disparu à sa sortie de prison. Pour le deuxième, ma mère était dans sa période bagnole.
- Elle a épousé un garagiste ? demanda Milton en arrêt devant une armoire fracturée.
- Elle voulait un stock de voitures, elle avait une boulimie de tacots invraisemblables, pas des saloperies étrangères, japonaises ou allemandes, non non, américaines et uniquement des belles, rutilantes comme une cuisine en inox. T'imagines ? Mon beau-père a passé cinq ans de sa vie à lui retaper des caisses magnifiques.
- Pourquoi n'est-elle pas restée avec lui ?
- Ma mère l'a surpris un jour en train de tailler une pipe à un client dans la fosse à vidange. Le choc pour ma vieille, je ne te raconte pas. Pédé, elle n'a pas supporté. Elle l'a viré et elle a obtenu du juge une montagne de fric. Avec le pactole elle s'est acheté un appartement sur la grande avenue qu'elle loue et elle s'est mise à la glu avec un coiffeur, l'actuel, mon dernier beau-père.
- Elle est très belle ton histoire. En attendant, Jenny nous a bourré le mou avec sa Blanche-Neige. Je te rappelle que nous avons une explosion sur les bras comme plat de résistance. Viens ! tirons-nous, on enverra la bleusaille sur ce coup-là, nous, on a du boulot.
- Pellicule aurait du venir, il aurait fait des super photos, dit Mash.
La porte du fond s'ouvrit discrètement. Ils levèrent les yeux et découvrirent Kim.
- Qui êtes-vous ?
- Inspecteur Milton et voici le policier Mash de la police de White Plains.
- Je vous reconnais. J'ai déjà vu votre photo dans le journal local.
- A qui avons-nous l'honneur mademoiselle ?
- Je suis Kim Crawford. Je travaille dans ce salon comme coiffeuse, shampouineuse et manucure. Ma patronne est miss Blouster, mais elle ne vient que l'après-midi.
- Que s'est-il passé ? demanda Milton qui avait sorti son stylo et son bloc-notes.
Kim raconta aux deux policiers comment elle avait découvert le salon en arrivant, comment monsieur Pearson s'était proposé de l'aider et quelle était la clientèle de ce salon.
- Vous avez une idée sur la cause ou qui pourrait être à l'origine de ces actes de vandalisme ? demanda Milton.
- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit Kim.
- Vous n'avez pas en mémoire une cliente mécontente, un confrère jaloux, un voisin perturbé ? Dites-moi tout ce qui vous passe par la tête.
- Je ne vois pas.
- Le plus petit détail peut concerner une enquête qui débute.
- Non je ne vois pas qui pouvait en vouloir à madame Blouster.
- Et vous ? Quelqu'un pouvait-il vous vouloir du mal ?
- Je vis seule.
- Ah bon ! dit Milton intéressé.
Mash éternua avec force. Milton le trouva dérangeant. Devant Kim, rayonnante dans ce décor qui touchait au sordide et malgré son accoutrement de femme de ménage, elle irradiait. En un regard, il l'avait trouvée belle, aux formes parfaites, à la bouche sensuelle, aux lèvres bien dessinées, aux yeux larges qui indiquaient les heures d'ouverture avec des mains terminées par des ongles longs et incurvés comme il les aimait. Il ferma les yeux, mit sa machine sur essorage et continua :
- Reprenons Mademoiselle, mademoiselle n'est-ce pas ?
- Oui inspecteur.
Milton se tourna vers Mash qui comprit le mouvement. Il prit les devants :
- Je vais fouiller les pièces de derrière à la recherche d'empreintes. Vous n'avez pas besoin de moi, chef ? s'enquit-il ironiquement.
- Non, ça va aller. Retrouver des empreintes dans un salon de manucure cela devrait être dans tes cordes.
Mash sortit l'œil étincelant. Il le connaissait bien son inspecteur Milton. Il donnait vingt-quatre heures à la fille pour finir allongée sur un plumard pour un examen approfondi.
Milton attaqua façon flic professionnel. Il parla des nouvelles formes d'effraction, du vandalisme en milieu urbain, de l'ingéniosité de certains assassins. " Vous ne pouvez pas soupçonner ce dont certaines personnes sont capables. "
Il lui débita d'un trait l'histoire d'un homme, dont il s'attribua l'arrestation, alors que l'affaire s'était déroulée dans le Wisconsin au début des années 80. " Ce criminel " lui assura-t-il, " découpait ses victimes en morceaux et les mettait dans des petites boîtes en plastique. " Puis, sur un ton confidentiel il ajouta " normal il était le numéro un des vendeurs à domicile de cette marque de récipient. " Kim s'effraya.
" Je pédale " se dit Milton, " je ne sens pas son regard, j'ai mal dosé, c'est imbuvable ce que je lui ai servi, pauvre gosse, qu'est-ce qu'il faut que je fasse, je perds la main, bordel de merde... vite quelque chose. "
- J'ai oublié de téléphoner à Miss Blouster, se morfondait Kim qui était saoulée par les vantardises de ce poulet rance. " Ce n'est pas lui qui va nettoyer mon salon. Elle va en faire une drôle de tête la vieille mégère quand elle va arriver en début d'après-midi. Elle va nous faire une attaque quand elle verra son salon transformé en poubelle géante.