Conte du pays des hommes bleus

de Michel REMOVILLE
Conte

 
Conte du pays des hommes bleus
57 pages
ISBN : 978-2-84859-002-8
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Résumé

Ce conte nous entraîne dans un voyage onirique à la découverte du pays du "Petit Prince". Les personnages nous semblent familiers pour avoir alimenté, sous d'autres noms et d'autres formes, nos rêveries d'enfants. Le héros, anti-héros, tel Nils Olgerson sur son oie sauvage, nous emmène dans un merveilleux voyage à travers la Mauritanie, le pays des "hommes bleus" et nous fait découvrir des paysages dont la beauté semble presque irréelle.

L'auteur : Michel REMOVILLE

Michel Removille, né à Hanoï en 1920, s'est nourri des contes que lui racontait sa congaï lorsqu'il était enfant. Devenu adulte, il a perpétué cette tradition orale et ne manquait pas une occasion d'inventer des histoires magiques. C'est en Mauritanie, où il était ambassadeur, qu'il entreprit d'inventer ce "Conte du pays des hommes bleus" pour un jeune Mauritanien qui s'ennuyait ferme au milieu d'adultes très sérieux.
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Salon de lecture

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Ahmed, alors sans hésitation, tira son poignard et, le présentant le fil au vent, il se vit lui-même sur la lame en train de trancher la langue du monstre. Courageusement, il plongea vers le coquillage et, d'un coup sec, trancha la langue de feu. Aussitôt de l'ouverture du coquillage jaillit un torrent d'une eau trouble, chargée de squames, d'une espèce de mucus, et Ahmed se sentit complètement douché par ce torrent.

Quelques secondes plus tard, le soleil réapparut et Ahmed se mit en devoir de se sécher. Comme certaines plaques de mucus le gênaient, il essaya de la pointe de son poignard de les écarter. Il s'aperçut alors que sa peau avait acquis une dureté et une résistance extraordinaire.

Mais brusquement, il se souvint de son chameau qu'il avait un peu abandonné à la suite de son aventure. Il revint à l'endroit où il l'avait laissé, mais retrouva à sa place une sorte de cheval ailé, tout blanc, qui l'accueillit par ces mots :

- Maître, je m'appelle Azraël. J'appartiens au royaume de la lumière et des nuées qui, en récompense de la pureté de ton cœur, a voulu que je me mette désormais à ton service. Ordonne, et je te transporterai là où tu voudras.

Ahmed lui répondit aussitôt presque sans y réfléchir :

- Il y a un géant dans le Nord qui a tué mon père et je veux le défier en combat singulier. Mais auparavant, comme je risque de ne pas revenir, je voudrais que tu me fasses visiter mon pays, car je n'ai pas beaucoup dépassé jusqu'ici les limites de mes pâturages.

Il enfourcha aussitôt Azraël qui l'enleva à une vitesse vertigineuse en direction du Sud-Est.


Ahmed vit se dérouler sous lui un paysage qu'il connaissait bien, mais qu'il eut du mal à reconnaître tant, vues du ciel, les choses prenaient des allures différentes.

Il survola ainsi sur des kilomètres de longues ondulations de dunes d'abord désertiques, puis parsemées de petits bosquets d'herbes ou de touffes d'épineux. La variété des couleurs qui passaient de l'ocre rose au jaune, presque jusqu'au blanc, lui réjouissait le cœur.

Soudain, il vit surgir après un petit bois un mince liseré d'argent qui serpentait en méandres paresseux de l'Est à l'Ouest. C'était le grand fleuve du Sud : le Sénégal. A sa surface s'ébattaient des pirogues enlevées avec fougue par leurs rameurs, des pêcheurs qui, par instants, s'arrêtaient pour relever des filets qu'ils ramenaient à eux remplis de poissons. La présence d'Ahmed et de sa monture jeta la stupéfaction et la crainte dans leurs rangs, au point de leur faire abandonner leur travail pour aller se réfugier vers les rives. Au moment où son cheval allait virer dans une autre direction, Ahmed crut voir étinceler des plaques d'argent au bord du fleuve. Il reconnut ses amis les poissons qui, traçant avec une bande d'amis une belle arabesque, lui disaient merci et au revoir. Ahmed fit alors faire une virevolte à son coursier pour dessiner dans le ciel un vaste signe qui voulait dire " au revoir, je pars pour le Nord ".

La course fut longue. Ahmed revit, en sens inverse, les paysages parcourus jusqu'à ce qu'il aperçoive sous ses pieds les ruines d'une cité immense. " Koumbi Saleh " dit brièvement Azraël. Ahmed se souvint alors de tout ce qu'on lui avait dit de cette ville disparue sous les sables, ancienne capitale de l'immense Empire du Ghana. Cette cité caravanière avait connu sa prospérité grâce aux échanges des marchandises entre le Nord et le Sud. La légende dit que les fils des princes avaient les cheveux tressés d'or, et que leurs chevaux portaient des caparaçons brodés d'or et de brocard. Hélas, de nouvelles routes commerciales furent créées par leurs voisins jaloux, et les caravanes ignorèrent la capitale qui finit par périr d'inactivité.

Quelques instants plus tard, ils survolaient un paysage ruiniforme évoquant une sorte de palais de géant dynamite. Ce n'était en effet partout que tables géantes de grès rouge, rochers en forme d'enclumes ou de marteaux, grottes béantes comme l'ouverture de fours, rocs dressés tels des arbres décapités par la foudre. Dans la lumière rasante du soir, les roches prenaient des allures fantomatiques, d'où se dégageait un charme envoûtant. Ahmed se demanda si l'antre du géant du Nord ressemblait à cela.

Résistant à l'envie de s'y arrêter, Ahmed pressa sa monture pour quitter ces paysages wagnériens. Il se trouva emporté à une vitesse folle en direction de l'Ouest et bientôt retrouva la mer. Mais cette mer ne ressemblait pas à celle qu'il avait connue. En bordure de la côte, des chapelets d'îles, entre lesquelles la mer prenait des teintes vertes, indigo, mauves, d'une stupéfiante splendeur, piquetaient l'océan de tâches brunes. " Banc d'Arguin " commenta d'un mot le coursier d'Ahmed, et celui-ci se souvint alors des légendes qui couraient sur ce pays mystérieux où l'homme et les dauphins avaient conclu un pacte d'amitié pour assurer la pêche au thon.

Ils descendirent le dos au soleil. Ahmed scruta l'horizon en se protégeant les yeux avec ses mains recourbées en forme de jumelles pour mieux voir. Ils étaient alors au-dessus du rivage d'une île bordée par un liseré d'algues brun-violet. En face de lui, Ahmed vit dans le fond de l'entonnoir formé par ses mains une sorte de mamelon tout blanc, d'abord inanimé. Puis brusquement, celui-ci se mit à trembler, à s'animer, et le bleu du ciel au-dessus du mamelon fut progressivement envahi par un immense palpitement d'ailes blanches et gris-blanc d'oiseaux géants qui se dirigeaient vers lui déployés en éventail, en protestant de toute la force de leurs becs rouges contre cette intrusion dans leur tranquillité. Puis aussitôt déployé, l'éventail se reploya, et le mamelon blanc se reconstitua. Fasciné, Ahmed n'avait jamais contemplé de plus beau spectacle. Mais, avisant de nombreux œufs à ses pieds, il jugea plus prudent de s'éloigner de cette île dont les sternes royaux avaient fait leur sanctuaire et leur couveuse.
Ahmed piqua alors droit vers le Nord. Des déserts succédaient au désert, puis dans le lointain émergèrent des montagnes aux cimes toutes blanches. " Le domaine du géant du Nord " laissa tomber Azraël du bout de ses dents. Au frémissement de son échine, Ahmed comprit qu'il approchait d'un grand danger.

Dans la lueur bleutée du soir, les montagnes grossirent et bientôt Ahmed et sa monture se trouvèrent nez à nez avec des blocs de rochers mêlés à des cèdres immenses et à des blocs de glace. Ils se trouvaient certainement très haut, car l'air commençait à leur manquer et ils étaient obligés de respirer à grands coups. Ahmed choisit un bois de cèdres alignés en contrebas et ils descendirent pour s'y reposer.


Ahmed fit rapidement un tas de bois sec, alluma un feu auquel il se sécha et se chauffa. Puis, il se mit en chasse, car la faim commençait à le tenailler. Au bout de plusieurs heures de recherches, il crut voir un cabri et se mit à sa poursuite. Pris par l'ardeur de la chasse, il ne réalisa pas que la nuit tombait et, bientôt, il se trouva, par une nuit noire, totalement perdu dans une région dont il ne connaissait rien.

Faisant courageusement face à sa mauvaise fortune, il décida de partir systématiquement en exploration et, après avoir repéré soigneusement l'endroit où il se trouvait et y avoir placé des blocs de rochers de façon à bien les reconnaître, il se repéra sur les étoiles et commença son exploration par l'Est, où il ne rencontra que des rochers et bosquets d'épineux, puis vers le Nord d'où montaient comme les rumeurs d'un tremblement.
A un moment, il crut entrapercevoir une lueur. Il s'en approcha et se trouva brusquement au bord d'un gouffre, d'où les rumeurs se faisaient plus grondantes. Sans peur, il s'engagea dans le boyau étroit, l'élargissant avec ses doigts ou son poignard chaque fois qu'un obstacle bloquait le passage. Après une longue, très longue marche sur les genoux, il s'arrêta ébloui. Devant lui s'étendait une immense caverne, grande comme une cathédrale. Le sol était fait d'un sable blanc clair lumineux et, du plafond, tombaient d'énormes pendeloques. Sur le sol du fond de la caverne surgissaient de petits points lumineux. C'étaient des hommes comme lui, Ahmed, portant sur leur tête des couffins remplis de terre et de pierres étincelantes. Afin de ne pas se perdre dans le dédale des colonnes qui reliaient le sol au plafond de la caverne, ils étaient accompagnés par de longues files d'hommes noirs, porteurs de torches enflammées. Pour soutenir leurs efforts, ces hommes chantaient ou plutôt psalmodiaient une sorte de mélopée traînante et nostalgique. "

La princesse paraissant donner des signes de fatigue, Ahmed interrompit son récit, mais avec un faible sourire, Aurore le pria de continuer. C'est alors qu'Ahmed remarqua sa très grande beauté et une troublante chaleur s'empara de lui. Mais il se ressaisit aussitôt pour reprendre son récit.



" Surpris et mis en garde par ce spectacle étrange, Ahmed s'approcha prudemment, en se dissimulant comme il le pouvait entre les colonnes. Il tira son poignard et en mit le fil de la lame dans le courant d'air qui circulait dans la caverne. Ce qu'il vit sur la lame le fit bondir en arrière. Bien lui en prit car, se détachant de la voûte, un énorme bloc de rocher vint s'écraser à ses pieds.

Mais le danger ne faisait que commencer. Avec horreur, Ahmed vit le bloc de rocher devant lui se soulever lentement vers le haut, comme mû par une force herculéenne. Effectivement de derrière le rocher surgit un visage démoniaque, déformé par l'effort, qui lui dit dans un grincement :

- Alors on vient nous donner un coup de main ? Mon jeune ami, je te préviens, ici tu es au pays des hommes non libres. Ici on doit laisser tout espoir à la porte. Dans quelques années, si tu te comportes bien, tu auras droit à un couffin de diamants et tu pourras partir. Mais n'essaye pas de partir sans mon ordre, tu serais rattrapé et tué sur le champ. Allez ! Au travail !

Ahmed comprit alors avec horreur qu'il était tombé dans l'antre du géant du Nord. Il se prépara à affronter son adversaire vers lequel il se dirigea sans ciller, la main sur le poignard. Au même instant il sentit un filet s'abattre sur lui et lui immobiliser les membres et il se retrouva en quelques instants transporté dans le filet comme dans un hamac vers le fond de la caverne.

Il fut bientôt amené devant un immense trône d'or sur lequel siégeait, non pas un homme, ni un géant, mais tout simplement une face, une tête gigantesque avec des yeux exorbités, une bouche grimaçante et bavante, des oreilles démesurées. Un étrange interrogatoire commença.

Des aides lui apportaient des barres et des poids munis d'anneaux et il devait les soulever tandis que, gravement, les aides inscrivaient sur des tablettes ses performances. Le dernier test lui parut encore plus étrange. Il devait souffler dans un tuyau qui communiquait avec une espèce de piston muni à son extrémité d'un stylet qui inscrivait une marque sur un papier collé à des récipients divers : Ahmed comprit qu'il donnait ainsi lui-même la mesure des aliments qui lui seraient distribués et il s'appliqua à faire le mieux possible.

- Bien, bien ! Résultats très encourageants, interrompit bientôt la bouche hilarde du géant. Il est temps à présent de dormir.
Ses yeux se plissèrent, sa bouche se tordit légèrement vers le bas en un rictus et un ronflement puissant ne tarda pas à agiter le trône, cependant que les aides libéraient Ahmed de ses liens et le conduisaient rapidement à son lieu de travail dans les profondeurs du sous-sol de la caverne.

Coincé entre un noir athlétique et un géant blanc musculeux, Ahmed eut fort à faire pour maintenir le rythme. Tantôt il courait, tantôt il ramassait, tantôt il transportait, mais il ne disposait d'aucun répit. Il se sentit bientôt défaillir, mais, comme s'il eut été constamment surveillé, un aide survint à ce moment et lui porta un pain brun noirâtre d'un produit concentré certainement très riche en reconstituants, car sa faim cessa immédiatement et Ahmed retrouva toutes ses forces.

Le lendemain et les jours suivants, Ahmed dut suivre le rythme. Parfois un de ses compagnons défaillait. C'était alors un épouvantable spectacle. Le défaillant était appelé à comparaître devant la bouche hideuse qui l'insultait avec toutes sortes d'imprécations, le déclarait délivré de sa servitude et en même temps de la vie. Le coupable était alors placé sur le trône où il mourait écrasé par un rocher de la voûte, soigneusement choisi pour le réduire en une bouillie informe.

Ahmed ne pouvait s'habituer à cet état de dépendance. Ce n'était pas tant l'épuisement qui le faisait se révolter intérieurement, mais plutôt l'idée d'être le prisonnier du meurtrier de son père et son impuissance à le venger. Certes il avait beaucoup maigri, ses yeux s'étaient enfoncés et son teint avait pris la couleur blanc sale du sable de la caverne. Il jura en lui-même de se débarrasser du géant.
Il commença par observer ses habitudes. Ce n'était pas facile car les esclaves faisaient l'objet d'une surveillance très étroite et, de ce fait, ne pouvaient guère se parler ou se promener à leur guise. Un matin, un aide vint le chercher et l'amena sans mot dire devant la bouche monstrueuse qui éructa ces paroles :

- L'esclave chargé de goûter mes repas vient de succomber à un empoisonnement. Je te fais l'honneur de te nommer à sa place. Si tu ne meurs pas à ton tour, ça t'engraissera un peu. Maigre comme tu es, tu n'es pas très rentable au travail d'extraction des diamants !

L'aide emmena alors Ahmed, qui ne savait comment dissimuler sa joie d'avoir une telle occasion d'observer le géant, dans une petite pièce située derrière le trône. Toujours en silence, il l'affubla d'un accoutrement ridicule, spécialement destiné aux esclaves goûteurs. C'est donc vêtu d'un pagne et d'une espèce de toque conique de couleur orange qu'il se rendit aux cuisines, d'où s'échappaient des odeurs nauséabondes. Un cuisinier, ruisselant de sueur à cause de l'intense chaleur qui se dégageait des fourneaux, lui tendit un plateau d'or recouvert d'une soie de brocard. Suivant les instructions de l'aide, Ahmed alla présenter le plateau à la face suante et haletante qui le huma avec délectation. Après en avoir goûté tous les mets contenus dans des récipients d'or incrustés de diamants, Ahmed retourna auprès de ses compagnons et se remit au travail, contrairement à ce qu'il avait espéré en occupant ses nouvelles fonctions. Il se rendit compte que ce rôle d'esclave goûteur ne lui en apprendrait guère plus sur les endroits inconnus de la caverne, tant il était épié dans le moindre de ses gestes.

Il chercha à se faire quelques amis, mais cela non plus n'était pas facile, chacun se méfiant de son voisin. Parfois, pendant les temps de repos, il s'allongeait sur le dos et contemplait la voûte. Un soir, un vol d'hirondelles pénétra dans la caverne. Rappelant ses souvenirs, Ahmed s'efforça de converser avec elles et leur demanda de l'aider dans cette entreprise périlleuse. D'un coup d'ailes, elles l'assurèrent de leur aide.

Ahmed comprit un soir que le lendemain était un jour d'exécution. Pour une fois, il se mêla à la foule et observa avec beaucoup d'attention la voûte que des aides préparaient pour le lendemain. Ahmed dit quelques mots aux hirondelles que l'on vit voleter vers le coin de la voûte choisi pour l'exécution, se poser, repartir, se poser de nouveau en un ballet remuant et pépieur, mais régulier et impénétrable.

Le lendemain à l'heure dite, tous les esclaves et leurs surveillants fixaient la voûte de leurs regards lorsque, brusquement, la liane commandant le basculage du bloc de rocher se mit à glisser, puis accrocha un pan de voûte différent de celui qui avait été choisi, et celui-ci s'effondra dans un bruit terrifiant venant fracasser la tête horrible du géant.

Le premier moment d'étonnement passé, les esclaves et surveillants s'enfuirent à qui mieux mieux, prenant avec eux tous les diamants qu'ils pouvaient emporter. Ahmed, sur le point de prendre la fuite, se ravisa et décida de profiter de la désertion générale pour visiter la caverne.

Il commença son expédition par les appartements du géant. Il pénétra dans une première salle derrière la salle du trône, mais celle-ci était plongée dans l'obscurité la plus complète. Se saisissant d'une torche enflammée, il commença à inspecter les lieux. La salle était immense et se prolongeait par un escalier de marbre qui descendait vers les profondeurs de la caverne. Les murs de cette salle étaient entièrement incrustés de diamants et de pierres toutes plus précieuses les unes que les autres, ce qui suffisait, grâce à la lumière de la torche, à éclairer toute la salle. Chacune de ces pierres était disposée de façon précise et l'ensemble retraçait les tristes exploits du géant. Surmontant sa crainte, Ahmed s'extasiait devant tant de richesses. Poussé par la curiosité d'en savoir plus, il descendit les marches qui débouchaient sur un long couloir. Il le suivit jusqu'à une autre salle plus vaste encore que la précédente. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit que le trésor du géant se trouvait là. En effet, la moitié de la pièce n'était que diamants, or, émeraudes, améthystes, rubis et autres pierres précieuses qui s'entassaient jusqu'à la voûte, haute de plusieurs dizaines de mètres. A côté de ces richesses, des fours et toutes sortes d'ustensiles qui servaient à travailler les matières brutes. Ahmed se dirigea alors vers le dernier coin de la pièce encore inexploré.

Le spectacle qui s'offrait à sa vue le fit tressaillir d'horreur. Le géant était là, en chair et en os. Non pas le géant vivant, mais son portrait entièrement reconstitué à partir de peaux et d'ossements humains, provenant probablement de ses malheureuses victimes. Révulsé par tant de cruauté, Ahmed s'enfuit et parvint vite au boyau qu'il avait emprunté quelques mois auparavant.

Aussitôt sorti de la caverne et, se repérant sur le soleil, il se dirigea vers l'endroit où il avait laissé son cheval. Azraël l'attendait tranquillement en broutant des fleurs dans une prairie herbue. Il se contenta de dire à son maître :
- Bien joué ! et maintenant, en route pour le pays !


Ahmed retourna au pays où il fut accueilli par des chants et des danses frénétiques. On organisa pour lui une fête qui dura plusieurs lunes. Il occupait sous la tente la place d'honneur et, tandis que de très jeunes filles se succédaient pour lui servir le thé à la menthe, il envoûtait son entourage par le récit de ses aventures.

Quelques mois plus tard, Ahmed revint à la caverne, guidé par son fidèle Azraël et accompagné de ses amis et des guerriers de la tribu. La caverne était restée telle qu'il l'avait quittée. Ils remplirent de diamants et d'or les coffres qu'ils avaient apportés et les chargèrent sur les chameaux. Une fois le travail terminé, la caravane s'ébranla et Ahmed prit congé d'Azraël qui avait demandé à rester dans la montagne. Nostalgique, Ahmed grimpe quelquefois jusqu'à son ami pour lui offrir du trèfle sauvage, et son poignard ne le quitte et ne le quittera jamais. "
Alors, devant la princesse Aurore, Ahmed tira le poignard comme une dernière preuve de la véracité de son histoire. Aurore lui demanda doucement :

- Puis-je voir de près ce poignard ?

Devant tous, Ahmed le lui confia en disant :

- Prends. Mais n'oublie pas que j'ai fait serment à mon père de ne jamais m'en séparer. Aussi, rends-le moi dès que tu pourras.

La princesse prit le poignard et en fit jouer le fil dans le vent en regardant attentivement la lame. Ceux qui l'entouraient virent avec étonnement sur la lame, comme sur le métal d'une glace, se dessiner les noces d'Ahmed et d'Aurore, tandis que le vent faisait vibrer la lame d'une douce et mélodieuse musique et que le sourire revenait sur les lèvres de la princesse, éclairant son visage d'un bonheur depuis longtemps oublié.

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