Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
aissaient entendre que Bachis avait choisi cette forme de punition pour son ancien ami.
Plutôt l'angoisse de la fuite que la paix de la mort.
Il dut attendre encore sept ans - vivant la nuit, passant de lit en lit, trompant les maris et troussant les filles, toujours parti au moment où les gendarmes arrivaient sur leurs chevaux écumants - avant que ne vint le pardon. Le roi de Naples lui permit de sortir du maquis et il retrouva le domaine familial, les chemises de lin blanc et les bottes de cuir souple. Il se fiança à une jeune fille de la région et se préparait à finir dans les habits d'un bourgeois satisfait.
Mais le sort en avait décidé autrement. Une nuit de pleine lune, alors qu'il avait bu et chanté avec des amis rimailleurs, il sortit de la maison qui l'avait accueilli et avant qu'il ait pu saluer ses hôtes d'un soir il reçut dans la poitrine une décharge de mousqueton.
Jamais personne ne sut qui l'avait tué. Mais tout le monde était sûr que le beau Bachis n'aurait pas pu rêver d'une mort plus belle.
Sa maison de pierre, avec les géraniums sur les balcons et les petites persiennes de bois, avait été conservée intacte par des générations d'admirateurs, dans une rue d'Orgosolo qui avait été baptisée La Rue du Poète.
Raphaël et Stephanie avaient prolongé leur conversation, tard dans la nuit. Emma leur avait encore servi des crabes et de la bière.
Puis elle était allée se coucher en indiquant à Raphaël la chambre qu'elle lui avait préparé.
Ils étaient restés sur la terrasse à écouter les bruits de la nuit. La lune était pleine et traçait sur la rivière une saignée d'argent. Ils avaient parlé de ces ombres qui habitaient leurs vies.
Stephanie lui avait raconté son aventure avec Menendez.
- Je l'ai aimé parce qu'il m'a appris le désir, le besoin, souffla-t-elle.
Elle s'était allongée sur un banc de bois, le buste appuyé à un accoudoir. Elle tournait le dos à la lune et son visage était protégé par l'ombre de la nuit.
Elle hésita un moment.
- La morsure du plaisir, ajouta-t-elle. Avant lui, j'avais eu des aventures. De celles dont on parle avec ses copines. Des hommes qui passent. Beaux. Drôles. De bons amants. On fait semblant de les aimer. On s'invente de bonnes raisons pour sauter dans leurs lits.
- Et avec lui que s'est-il passé ? demanda Raphaël.
Il sentait sous son dos le plancher de bois de la petite terrasse qui dominait l'eau calme. Les mains sous la nuque, il regardait les étoiles qui se multipliaient dans le ciel. Il se sentait apaisé.
- Lui, il m'a fait découvrir la magie au fond de moi. L'émerveillement. Et alors que j'étais censée le piéger, c'est moi qui suis tombée dans son piège. Je me suis mise à l'aimer, et je l'ai aimé comme un défi à moi-même. Il fallait que je le sauve du mal. Mais c'est lui qui m'a complètement droguée. Je me suis retrouvée accroc à ce type. J'ai l'impression de l'aimer encore aujourd'hui... parce que je le lui dois.
- Pourquoi ?
- Il m'a révélé la liberté et l'art de m'en servir. Et moi je l'ai fait jeter en prison.
Elle s'arrêta un moment.
- Je sais qu'il ne m'en veut pas. Et c'est pire. Il me possède encore.
Raphaël eut envie de lui dire que Menendez était simplement arrivé au bon moment et que c'est elle qui avait marché sur le chemin de la découverte. Lui n'avait fait que l'accompagner. Mais il se retint. Qui était-il pour donner des leçons de vie à cette jeune femme ? N'avait-il pas, lui aussi, laissé inachevée une histoire dont, seul, il n'arrivait pas à écrire la fin ?
- Moi aussi j'ai cru que Nour donnait son goût à ma vie, dit-il d'une voix sourde.
Il avait déjà parlé de Nour à Stephanie, dès leur premier soir, pour lui expliquer ses sentiments tourmentés à l'égard de Virginie.
- Elle était le sel. Sans elle, tout fut soudain fade jusqu'à l'écoeurement. Si fade que j'ai voulu m'asseoir par terre, et attendre sans bouger qu'elle revienne ou que mes yeux se ferment à jamais.
Raphaël fixait le ciel. Il s'imaginait que quelque part dans le monde Nour regardait peut-être les mêmes étoiles. Il adorait ses yeux, vert sombre, qui se couvraient d'ombres quand elle était contrariée. Ils n'avaient jamais été aussi intenses que le jour où ils étaient accrochés aux siens quand les soldats syriens l'avaient emmenée.
- Puis j'ai réalisé que je ne pouvais pas vivre avec le poids du remords. Celui de l'avoir laissée derrière moi. Je me torturais pour ne pas avoir su l'arracher à ceux qui l'avaient emmenée. Je me méprisais pour ne pas avoir su la protéger. Alors j'ai arrêté le temps pour ne pas sombrer dans la folie. Et j'ai mis ma vie entre parenthèses.
- Et maintenant ?
- Le Liban m'a fait du bien. Maintenant, je me demande parfois si je n'ai pas honte de la saveur que j'ai retrouvée aux choses.
- Mais que vas-tu faire ?
- Je crois que ma vie sera incomplète si je ne découvre pas ce qui lui est arrivé. Si elle est vivante, je dois m'asseoir en face d'elle et lire dans ses yeux si je l'aime encore ou si je peux laisser son souvenir s'évanouir.
Ils s'étaient tus, réalisant tous les deux qu'ils n'avaient jamais parlé ainsi à personne. Etonnés de s'être livrés avec tant de franchise alors qu'ils se connaissaient si peu. Bercés par le charme. Attentifs à ne rien dire qui puisse leur faire regretter d'avoir ouvert leurs coeurs. Ils savaient que, demain, il n'y aurait plus de place pour leurs souvenirs dans la bataille qu'ils devaient livrer contre un ennemi invisible.
**********
Le coeur de Washington battait ce matin-là au rythme calme de sa vie quotidienne. Un rythme discipliné. Sans à-coup. Loin de la frénésie des grandes métropoles d'affaires comme New-York, Londres ou Paris.
Washington est une ville dont la seule vraie ressource est le pouvoir et le pouvoir n'aime pas le désordre ni même l'enthousiasme. Et ceux qui peuplent dans la journée ses rues à l'architecture sans surprise non plus, ils marchent sur les trottoirs, traversent dans les clous et attendent pour s'avancer que le feu passe au rouge même s'il n'y a pas une voiture à l'horizon.
Raphaël et Stephanie avaient fait leur chemin avec patience dans le trafic qui se mouvait lentement. Ils n'étaient pas pressés. En dépit de la menace dont ils mesuraient maintenant toute la gravité et toute l'urgence, ils semblaient décidés à jouir le plus longtemps possible de l'intimité tranquille qui était née entre eux. Sans se l'avouer, ils se berçaient de l'illusion que leur complicité les aiderait à résoudre un mystère qui, en toute lucidité, aurait plutôt requis la mise en alerte de toutes les polices des Etats-Unis.
La jeune femme gara sa Jeep devant un immeuble de briques au croisement de la 15 ème rue et de O Street. Un grand panneau annonçait Nation's Optical, le magasin dont Peter lui avait envoyé l'adresse la veille sur le fax d'Emma.
Avec la fin tragique de Tony, la paire de lunettes retrouvée chez Hassan avait pris aux yeux de Stephanie une énorme importance. Et elle pouvait déjà imaginer la longue liste de questions qu'elle avait envie de poser à celui à qui elles appartenaient.
Son intuition lui soufflait qu'il était étroitement lié à la mort de Tony. N'était-ce pas en se mettant sur sa piste que l'adjoint de Stephanie avait fini la nuque brisée ? Cette même intuition lui disait aussi qu'il ne devait faire qu'un avec ce mystérieux commanditaire pour qui Mohbé avait tué trois fois et qui, s'il fallait en croire les derniers soupirs de l'Afghan, portait des lunettes ?
Et dans le scénario catastrophe qui commençait à se dessiner sous ses yeux, la jeune femme faisait jouer au porteur de fausses lunettes un rôle encore plus terrible. Pourquoi s'était-il trouvé dans le logis du malheureux Hassan juste avant que l'Afghan ne lui tranche la gorge ? Sans nul doute, se disait-elle, pour récupérer ce que le jeune Irakien était allé chercher chez Eugenia: Les petites bouteilles de Me-X qu'elle avait apportées de Chypre.
Stephanie et Raphaël poussèrent ensemble la double porte vitrée du magasin. Ils en trouvèrent le responsable derrière un comptoir, occupé à vérifier une livraison de verres correcteurs. Il finit posément son travail avant de lever la tête vers eux.
Stephanie s'identifia.
- Que puis-je pour vous ? demanda le jeune homme souriant.
- Est-ce qu'un inspecteur du FBI est venu vous voir à la fin de la semaine dernière pour vous parler d'une paire de lunette à verres neutres ?
- Aucune idée, je n'étais pas là la semaine dernière, fit le jeune homme. Les responsables de magasins tournent beaucoup chez nous. Nous croyons, au sein de notre groupe, que la mobilité augmente les performances, commença-t-il d'un ton suffisant.
- Mais c'est sûr que cela ne va pas améliorer les nôtres de performances, le coupa Stephanie.
- Mais quel est votre problème ? enchaîna le jeune homme dont le sourire commercial semblait figé sur son visage. Raphaël s'attendait à le voir se frotter les mains de satisfaction, tellement il semblait content de lui.
- Nous cherchons le propriétaire d'une paire de lunettes qui a été vendue dans ce magasin. Voilà le numéro de série, fit Stephanie en lui tendant le fax de Peter.
- Sans problème. Nous avons toutes les informations nécessaires. Qu'est-ce qu'il a fait ? s'enquit le lunetier.
- Pour le moment, il a surtout éveillé notre intérêt. Et c'est déjà beaucoup, répondit Stephanie d'un ton froid.
Elle n'aimait pas la manière dont la majorité des gens considéraient le travail de la police. Elle avait l'impression que dès qu'un flic entrait dans leur champ visuel, ils cherchaient les caméras et débitaient les répliques qu'ils avaient entendues dans le dernier épisode de Miami Vice. Plus personne ne faisait de différence entre la vraie vie et les séries télévisées.
Jusqu'au jour où quelqu'un prenait une vraie balle dans le ventre et s'apercevait que le sang n'avait pas le goût du ketchup.
Le type au sourire commercial revenait de l'arrière boutique avec une fiche blanche.
- Voilà. Nous avons tout ici, dit-il en parcourant des yeux la feuille de papier.
Il fit une pause et toujours aussi gai annonça:
- En fait, nous n'avons rien.
- Comment ça, vous n'avez rien ? demanda Stephanie qui s'était dit que les choses allaient trop bien. Elle échangea un regard avec Raphaël qui lui aussi était intrigué par les commentaires du responsable du magasin.
- Nous enregistrons les transactions pour ce genre de paire de lunettes mais nous n'établissons pas de dossiers pour les clients dans la mesure où il ne s'agit pas de verres correcteurs et qu'ils n'ont pas besoin d'un examen médical. En plus, la personne qui a acheté le modèle en question a payé en liquide. Je ne peux pas vous aider.
Il fit une pause. Il ne s'était pas départi de son sourire et Raphaël se demandait s'il ne s'agissait pas plutôt d'une espèce de rictus nerveux. La grimace du vendeur.
- La seule chose que nous avons sur cette fiche, dit-il en la tendant à Stephanie, c'est que la personne en question a acheté trois paires identiques, des montures d'homme, il y a un peu plus d'un an, à la fin du mois de juin 95.
Stephanie et Raphaël n'avaient pas besoin de se parler. Ils sentaient la même douche froide noyer leur belle confiance.
- Qui achète ce genre de paire de lunettes ? demanda Raphaël qui se sentait totalement inutile et cherchait à meubler le silence.
- Ce sont des modèles à verres neutres, commença le responsable du magasin. Il était à son affaire. Parler pour ne pas dire grand chose, ça le connaissait. Raphaël l'écouta avec un énervement croissant.
- Ces verres ne servent à rien d'un point de vue médical. Les clients les achètent pour se protéger les yeux. Ou alors pour des considérations esthétiques. Ce sont des gens qui aiment porter des lunettes comme un accessoire. Il y a aussi ceux qui pensent qu'une paire de lunettes peut leur donner une contenance ou les rendre plus sérieux.
Alors que Raphaël se demandait s'il ne valait pas mieux essayer de retrouver celui à qui Tony avait parlé la semaine précédente plutôt que de perdre du temps avec ce bavard, le pager de Stephanie se mit à sonner.