Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Les distractions de Louis-Charles devenaient de plus en plus rares, mais il ne s'en plaignait pas.
Le 7 avril 1790, il faisait observer à Madame de Tourzel, sa gouvernante, qu'il n'avait plus de jardin et qu'il aurait aimé ce jour-là faire deux bouquets, l'un destiné à sa mère, l'autre à sa sœur, qui devait précisément faire sa communion.
A cette époque, l'autorité du Roi est chaque jour plus contestée et sa liberté plus restreinte. Louis XVI essayait en vain de rétablir la paix et la tranquillité dans le royaume. La Reine ne mettait plus la tête à la fenêtre sans provoquer un outrage ou une insulte.
Le voyage de Varennes (20 juin 1791)
La question de l'évasion de la famille royale avait déjà été bien souvent débattue. Mais le Roi avait jusque là vivement repoussé cette idée.Or, à bout de patience, il avait entretenu une correspondance en chiffres avec le Marquis de Bouillé, alors général. Ce dernier dissuada le roi de se servir, lorsque la décision sera prise, d'une berline capable de contenir toute la famille, mais lui conseilla plutôt d'employer deux petites diligences légères et discrètes. Le Roi ne déféra pas à ce conseil. Il fallait donc une voiture très large, confortable et pourvue d'excellents ressorts. Celle-ci sentira le neuf et la richesse, et ne manquera pas d'éveiller la curiosité à chaque relais. Non seulement elle transportera les cinq membres de la famille, mais il y aura en plus, la gouvernante, le cocher, les laquais. On y trouvera également de la vaisselle d'argent, une garde-robe, des provisions de bouche, et même des chaises qui ne servent pas particulièrement aux Rois. Connaissant le gosier de Louis XVI, on y aménage aussi une cave à vins bien garnie. Cet énorme carrosse aura besoin, pour avancer à peu près, d'au moins huit chevaux, et parfois même de douze.
Le comte Hans-Axel de Fersen, brillant gentilhomme suédois, aura été chargé de faire fabriquer cette énorme machine pour une soit-disant baronne de Korff. Ce dernier se sera épuisé pour que tout soit prêt le 19 juin.
Toutefois, s'évader des Tuileries semblait chose hasardeuse. En effet, le château était tout de même considéré comme une prison dont Monsieur de la Fayette était le chef responsable.
Cependant, et en vue de cette évasion, la famille royale avait fait ouvrir des issues secrètes. Le soir de ce 20 juin 1791, l'observateur le plus soupçonneux n'aurait rien pu constater de suspect. Les membres de la famille royale s'étaient installés tranquillement, comme chaque soir,au salon pour un paisible entretien. Vers dix heures, la Reine se lève et se dirige avec hâte jusqu'à la chambre de sa fille, frappe doucement à la porte, puis ordonne à la gouvernante, Madame Brunier, de préparer l'enfant. Elle a, entre-temps, également réveillé le Dauphin. On habilla l'enfant en petite fille, ce qui l'amusa beaucoup car il croyait qu'il allait jouer la comédie dans ce déguisement.
Il était deux heures et demie du matin, lorsque tous les préparatifs étant terminés, l'immense carrosse, tiré par huit chevaux, quitta enfin les Tuileries. Tout le monde est de bonne humeur, et l'on plaisante même sur les faux noms. Le Roi profite de cette occasion inattendue pour apprendre à connaître son royaume. Avec intérêt, de village en village, de hameau en hameau, il suit le trajet sur une carte. Les enfants, ravis, s'amusent dans le carrosse. Voici Châlons, et il est déjà quatre heures de l'après-midi. A chaque relais, étonnement de la part des curieux, surpris que les voyageurs s'obstinent à rester dans la berline, au lieu de se dégourdir les jambes ou boire un verre en attendant, malgré une forte chaleur.
Mais la bonne humeur cessera lorsque la nuit commencera à tomber. On attendait Choiseul : rien. On attendait les hussards : pas un homme ! Nouvelle surprise, deux heures plus tard, à Sainte-Menehould : toujours pas de cavaliers. Cependant, un farouche républicain nommé Drouet, maître de poste, devance le carrosse et se dirige vers Varennes, escorté d'un camarade. Quand la berline arrive à la porte de la ville, quelques hommes barrent la route au postillon et lui ordonnent de s'arrêter. Drouet est là, accompagné de quelques révolutionnaires de la localité et ordonne de se faire remettre les passeports des occupants. La résistance devenant inutile, on emmène les voyageurs à la prochaine auberge qui porte le nom de " Au grand monarque ". La ville entière est en émoi, et la foule, toujours plus nombreuse, se masse autour du carrosse. Drouet est à présent persuadé qu'il s'agit bien là du Roi et de sa famille. Sauce, le procureur, épicier de son état, suggère qu'il est trop tard pour poursuivre le voyage. Feignant en effet de prendre pour de simples étrangers les voyageurs qu'on lui amène, il leur fait observer que leurs chevaux sont trop fatigués . Il les prie donc de se reposer et d'attendre chez lui les nouveaux relais. Le Roi accepte l'invitation et tous pénètrent dans la maison d'un petit bourgeois français. On couche les enfants qui tombent de sommeil, et Louis XVI, à l'aise, se met tranquillement à table pour y dîner. Entre-temps, des pourparlers s'engagent avec deux commissaires envoyés par l'Assemblée Nationale.
Pendant que Sauce s'attendrit, Drouet ne lâche point sa proie, il s'agite et déclare qu'il y va de sa tête et de celle de tous les assistants si le Roi ne reprend pas la route de Paris. Débat inutile car la nuit, peu à peu, va prendre fin. Puis le Roi, le premier, descend l'escalier suivi de sa famille. Tout espoir demeurait alors vain. Marie-Antoinette prend son fils dans ses bras et le porte elle-même dans le carrosse. Il est sept heures et demie du matin. La Reine monte en voiture, alors que la population affluait encore de toute part. Dans la berline, le Roi avait pris le Dauphin sur ses genoux une grande partie du voyage. Il faut également noter que Monsieur de Bouillé avait conseillé au Roi
de suivre la route directe de Paris à Montmédy, en passant par Reims, et non par Varennes. Louis XVI persista cependant à prendre la direction qu'il avait choisie. Ce fut un malheur, et pas le seul ! Le retard de vingt quatre heures des hussards avait eu lui aussi des conséquences irréparables. Enfin, mille fautes de détails furent commises. Ce funeste voyage était mal concerté et plus mal encore exécuté. Sans les incidents de route et d'invraisemblables retards dans les relais, la famille royale n'aurait jamais été rattrapée. Alors que des émigrants partaient tous les jours, et à qui on ne demandait même pas de passeports, tout devait être, hélas, fatal à Louis XVI et à sa famille ! Il est possible que la Fayette ait joué un double rôle. Il aurait laissé partir le Roi, l'aurait fait poursuivre et pensait apparaître en sauveur au retour de la famille royale.
Il semblerait également que ces projets d'évasion aient été divulgués par des domestiques ou par des personnages haut placés. Le voyage du retour va durer trois jours. Le soleil de juin est brûlant. La foule, toujours plus grande, escorte les vaincus en ricanant. Des injures parviennent aux voyageurs, tassés à six dans un carrosse, et éreintés par deux nuits d'insomnie. On se reposera à Châlons. Les citoyens attendent près de l'arc de triomphe, érigé vingt et un ans plus tôt en l'honneur de Marie-Antoinette, lorsqu'elle arrivait, acclamée, d'Autriche. On peut enfin dormir et changer d'habits, avant d'entreprendre la suite du voyage vers Paris. Plus on approchait de la capitale, et plus la population devenait haineuse. Trois membres de l'Assemblée Nationale étaient venus au devant du Roi et de la Reine pour les protéger et les accompagner jusqu'au château des Tuileries.
Aux abords de la porte Saint-Denis, aucun cri, aucune injure grâce à la présence des trois députés.
Le Roi et la Reine furent soumis par les commissaires de l'Assemblée à une enquête sur les motifs et les circonstances de leur fuite. Le Roi, dont l'âme était toujours forte et noble, voulut assumer à lui seul toute la responsabilité du voyage de Varennes.
La captivité de la famille royale aux Tuileries avait adouci pour un moment la cruauté de ses ennemis. L'Assemblée Nationale, après le retour de Varennes, avait par un décret, retiré provisoirement à Louis XVI l'exercice du pouvoir royal, Pétion ayant été entre-temps, nommé maire de Paris, le 18 novembre 1791. Après quelques semaines de captivité, il fut permis à la Reine et au Dauphin de descendre dans le jardin des Tuileries.
" Maman, s'écriait alors l'enfant en bondissant, que je plains les malheureux qui sont toujours enfermés. "
Journée du 20 juin 1792
Il se forma soudain, le 20 juin, des attroupements tout d'abord composés des sans-culottes, ces révolutionnaires appartenant aux couches les plus populaires. Ce rassemblement hideux, conduit par Santerre, défilait dans les rues. Il se rendit à l'Assemblée Nationale, puis aux Tuileries.
Cette foule reprochait les intrigues de la cour, les imprudences de la Reine, les trahisons du Roi ! Et sans oublier, les fréquents courriers adressés à Vienne.
Ces accusations obligeaient le Roi à d'incessantes concessions.
Journée du dix août 1792
On approchait lentement de la crise finale qui devait emporter la monarchie. En revenant par exemple d'une cérémonie au Champ de Mars, la famille royale passait au milieu de cris, dont certains leur faisait craindre le pire :
" A bas le Roi ! A bas Véto ! Vive Pétion ! "
Il s'agissait bien entendu du nouveau maire de Paris, et la populace appela Pétion, le Roi Pétion.
L'enceinte autrefois sacrée de la demeure royale n'était plus abordée que par la haine et l'injure. Le Dauphin Louis-Charles souffrait cruellement de cet emprisonnement. Mais on trouva une fois encore le moyen de lui procurer un moment de distraction. On le conduisit chez Madame la Marquise de Leyde.
Ce fut dans un jardin écarté, au fond d'un faubourg de Paris, que le prince royal put jouer pour la dernière fois avec un enfant de son âge. Il n'avait alors que sept ans.
L'Assemblée Nationale proposa alors le Temple pour servir de demeure à la famille royale.
On demanda à Louis XVI de prendre quelques dispositions concernant les personnes qu'il désirait conserver auprès de lui pour son service et celui de sa famille. Dix à douze domestiques composaient alors la suite de la famille royale.
Celle-ci arriva au Temple le lundi 13 août 1792 à sept heures du soir. Elle y fut accueillie par Santerre, Général en Chef de la force armée de Paris.
Le Temple
L'enclos du Temple devait son nom aux Templiers, le premier de tous les ordres militaires et religieux, fondé à Jérusalem dès l'an 1118. Il était situé par rapport à notre époque, à l'emplacement du Square du Temple et de la rue Jacques-de-Molay, face à la mairie du troisième arrondissement.
Tenant une place importante parmi les monuments historiques de la ville de Paris, les travaux de démolition de la Tour du Temple commencèrent vers la fin de 1808 et ne furent terminés qu'en 1811.
Le souvenir du Temple est si étroitement lié au Dauphin qu'on ne peut songer au Temple sans penser au jeune prisonnier. Louis XVII est d'ailleurs appelé dans l'histoire l'enfant ou l'orphelin du Temple.
La mesure décrétée par l'Assemblée Nationale avait été si inopinée que rien n'était préparé pour y recevoir la famille royale, démunie absolument de toutes choses.
Les journées s'écoulaient ainsi : le Roi se levait entre six et sept heures. Il se rasait, s'habillait et s'enfermait ensuite dans sa chambre pour y réciter ses prières. Marie-Antoinette se levait plus tôt que le Roi. Elle habillait son fils et lui faisait aussi faire sa prière.
Louis XVI avait réglé lui-même les occupations de la journée. Lorsque la famille royale descendait au jardin, elle était toujours accompagnée d'officiers municipaux, et exposée sans cesse à quelques insultes.
Un arrêté avait entre temps ordonné l'enlèvement des domestiques. Cela eut lieu dans la nuit du 16 août. Ceux-ci furent retenus prisonniers à l'hôtel de la Force. Seul, Monsieur Hue, fidèle valet de chambre de Louis XVI, resta à leur service.