Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
maintenant.
- Monsieur Tong ?
- Oui.
- Que sais-tu de lui ?
- Monsieur Tong est l'une des étoiles montantes de la 14 K, il est l'un des rares patrons de la Triade à s'asseoir à la grande table avant d'avoir atteint la cinquantaine. Il a fait ses classes pendant la guerre du Viêt-nam. La CIA l'avait recruté pour monter le trafic d'héroïne qui servait à financer la guérilla Hmong.
- La CIA ?
- Les Américains recrutaient ce genre de brutes pour faire la sale besogne. Ils voulaient déstabiliser les régimes communistes de l'intérieur. Mais je ne vais pas vous faire un cours d'histoire. Donc, monsieur Tong a commencé au Laos en 1972. En 75, la CIA l'a exfiltré pour l'installer à Hong Kong. Nouvelle vie, nouveau passeport...
- Et un beau paquet de dollars.
- Sans compter quelques centaines de kilos de drogue et surtout de précieux contacts dans le trafic de drogue. C'est à cette époque que Tong rencontre le Dragon. Ils ont fait le coup de feu tous les deux contre les hommes du Kouo-min-tang et puis Tong a été recruté par la 14 K. Il devait assurer la sécurité du transport d'héroïne depuis les raffineries du Laos, du Cambodge, de la Thaïlande et de la Birmanie, vers Hong Kong. Très vite, il est monté en grade. Il a vite pris en charge l'intégralité du transport puis le contrôle du trafic pour l'Asie. Et finalement aujourd'hui, c'est lui qui dirige l'intégralité du commerce de la Blanche de Chine pour l'Asie. Afghanistan compris.
- Sacré lascar !
- Le problème est que son ascension un peu trop rapide a fait de l'ombre à d'autres parrains, notamment au Dragon.
- Les associés son devenus des ennemis ?
- Le Dragon a d'abord voulu faire tomber Tong en le décrédibilisant auprès des autres membres de la 14 K, puis il a cherché à faire cavalier seul. Tong privé de l'opium birman, il aurait perdu sa principale source d'approvisionnement.
- Visiblement, il a échoué.
- Le Dragon n'est pas assez puissant pour se passer de la Triade. Il a besoin de la 14 K pour écouler sa marchandise. Aujourd'hui, Tong veut se venger. Il va tout faire pour faire tomber le Dragon.
- Comment ?
- Là, je ne sais pas. Mais tout ce qui touche le Dragon, aujourd'hui, est un peu signé Tong. C'est une couverture facile pour vous.
- Et tout ce qui touche Tong ?
- Exactement, Mark. Vous avez tout compris. "
Le cours terminé, on se retrouva vite à nouveau dans le lit. Cette fois, j'avais perdu toute retenue.
33
A vingt heures précises, tous les membres de la 14 K étaient là, réunis pour cette grand-messe du crime organisé. Selon la tradition pékinoise, on leur servit neuf plats de canard : laqué, sauté, braisé. La chair devait être tendre sous une peau craquante. Cervelle fumée et œufs de canes salés. Un festin arrosé de thé de chrysanthème et d'un château Pétrus 1947.
Chacun mangeait goulûment, sous l'œil paternel du Dragon, toujours ravi de voir ainsi ses congénères partager la même table. Il ne voulait pas aborder la mauvaise nouvelle de son déménagement forcé avant le dessert.
Il y avait là un général birman, un homme d'affaires taiwanais, un Lao, patron de la plus grande exploitation de bois de tek de la péninsule indochinoise, un flic vietnamien et un gradé de l'armée thaïlandaise. Sans oublier un colonel de l'armée populaire aussi haut que large. Le Dragon présidait l'assemblée, en bout de table. A ses côtés, deux de ses plus fidèles lieutenants. L'un dirigeait une raffinerie à la frontière thaïe. L'autre conduisait les affaires du Dragon à Bangkok. Enfin, Ko Tong était là également, discrètement assis en bout de table.
Il fut beaucoup question de la dernière cargaison arraisonnée par les garde-côtes singapouriens dans le détroit de Malacca. Deux tonnes de Blanche de Chine, la plus pure qui soit, envolée, et qu'il faudrait bien récupérer en graissant quelques pattes.
Le Dragon laissa passer le dessert et ce n'est qu'au moment où le Cognac ambré fit son apparition qu'il se lança :
" Mes chers amis. Comme chaque année, je suis ravi de vous voir tous ici réunis en bonne santé et enrichis. "
Quelques rires gras déchirèrent l'assistance et on se congratula quelques minutes.
" Vous n'êtes pas sans savoir que depuis le retour de Hong Kong à la Chine, nous sommes très, disons, surveillés, par nos amis de Pékin. "
Il lança un regard amical du côté du colonel chinois qui acquiesça, un peu gêné.
" Bref, j'ai eu hier une conversation amicale avec le nouveau gouverneur. Il m'a personnellement assuré de sa bienveillance mais, disons, pour garder la face, il me demande de me faire plus discret. J'ai donc décidé de déménager le quartier général de notre association plus au Sud, dans le Yunnan. L'armée chinoise nous assure repos et tranquillité en contrepartie. Monsieur Tong assurera l'intérim pour Hong Kong. "
Un murmure s'éleva lentement jusqu'à devenir bruyant.
" Vous quittez Hong Kong ? " lança légèrement inquiet le Taiwanais.
" Oui, officiellement je quitte Hong Kong où notre sécurité n'est plus assurée.
- Mais comment est-ce possible ? Nous sommes ici depuis deux siècles et jamais...
- Ne t'inquiète pas Somphit ", assura le Dragon à l'adresse du jeune Lao. " Rien ne change. Nous allons juste déménager. Notre association doit savoir s'adapter au changement. Regardez, moi, j'ai quitté un temps mes montagnes shans pour Rangoon. Mais rien n'a changé. Il faut savoir agir en stratège et reculer quand le danger gronde trop fort. Les chiens aboient et nous faisons demi-tour. Cela ne veut pas dire que nous ne passerons pas...
- Dragon ! " lança le policier vietnamien dans une envolée arrogante. Ne serais-tu pas en train de perdre du terrain chèrement gagné ? J'ai appris qu'une liste qui nous concerne a disparu à Phnom Penh et que le coupable court toujours. Tu ne nous en as pas parlé ! Aujourd'hui, Dragon, tu quittes sans panache la terre qui a fait de nous des hommes riches et puissants pour te cacher dans le Yunnan, une terre perdue où nous ne trouverons plus ce genre de plaisirs... "
De sa main il balaya la table où trônait encore quelques plats, restes du festin qu'ils avaient fait. Il chercha d'un regard l'appui de ses camarades.
" Quelle liste ? " lança inquiet Somphit.
" Mes amis, ne vous laissez pas effrayer par ce genre de rumeur médisante... Mon quartier général de Phnom Penh a effectivement été visité mais rien de grave...
- Cette liste ? " insista Somphit.
" Vous n'êtes pas concernés. Ne vous inquiétez pas. Le coupable sera puni comme il se doit mais rien, croyez-moi, rien ne sortira jamais de cette liste.
- Nous voulons te croire ", lança le flic vietnamien qui était de plus en plus arrogant.
" Ecoute-moi, Nguyen ", répliqua le Dragon. " Si tu doutes de moi, dis-le maintenant, ouvertement, devant nos amis ici réunis. Si tu as quelque chose à dire ou à me reprocher, je t'écoute, c'est le moment. Sinon, tais-toi !
- Non, je n'ai rien d'autre à ajouter. Nous te croyons tous, bien sûr...
- Quelqu'un d'autre ?
- Où sont donc passées les filles ? " demanda alors dans un sourire vicieux le colonel chinois qui avait hâte d'en finir avec ces querelles professionnelles.
Le Dragon claqua des mains et se leva, content d'avoir percé l'abcès.
" Je suis heureux que vous ayez tous fait le déplacement pour notre dîner annuel. Je suis également touché de votre confiance renouvelée " et il appuya sur ce dernier mot en lançant un regard sombre du côté de Tong.
" Alors, comme nous le rappelle gentiment le colonel Tchang, nous sommes également là pour nous amuser. "
Il se tourna vers l'un de ses gardes du corps resté près de la porte :
" Va chercher les filles ! "
Elles arrivèrent en uniforme rouge et vert pomme. Une mini jupe qui ne cachait rien de leurs jambes si fines ni de leur corps aussi souple et mince qu'une liane. Il y avait là de quoi satisfaire l'appétit des plus boulimiques dont faisait d'ailleurs partie le gros colonel. Il se choisit une jolie Chinoise à la peau laiteuse et une autre, plus petite, aux lèvres charnues. Il s'échappa vers une chambre qu'il avait pris la précaution de réserver pour la nuit. Les autres filles partirent en grappes de deux ou trois vers les convives toujours attablés et offrirent de leur faire goûter à d'autres plaisirs charnels. Une fois tous partis, le Dragon resta un moment seul, tirant sur son cigare. Il se leva pour admirer la baie puis monta sur le toit de l'hôtel et s'envola en hélicoptère.
Allongé tout habillé sur mon lit, j'attendais avec impatience les premières heures de l'aurore pour monter chercher mon magnétophone et ma caméra. Je grillais une cigarette en avalant un vieux whisky trouvé dans le frigo de ma chambre d'hôtel. Je fermai les yeux et songeai encore une fois aux raisons de ce voyage. Je n'eus pas la force de trouver une réponse et m'endormis quelques heures avant que la sonnerie du téléphone ne retentît.
" Monsieur, wake-up call, il est six heures. Souhaitez-vous votre petit déjeuner dans la chambre ?
- Non merci, je descendrai au buffet... "
Deux minutes plus tard, j'étais face à l'ascenseur. Direction l'une des salles VIP du restaurant panoramique de l'hôtel. Le micro et la caméra étaient toujours là où je les avais cachés : derrière un rideau, dans un bouquet d'orchidées blanches.
Trois heures plus tard j'étais à bord du vol Cathay Pacific VX 952 en direction de Bangkok.
34
Le Boeing 707 se posa sans encombre sur le tarmac de l'aéroport international de Don Muang. Il faisait toujours trop chaud. Une de ces journées qui faisaient la sale réputation de la Cité des Anges. Poisseuse et bouillante.
La file des touristes chinois se pressait dans un affreux brouhaha en direction de la sortie. Toujours pressés ceux-là. Ils aimaient claquer leurs dollars de Hong Kong dans les bons restaurants de Bangkok. Adeptes de la viande de crocodile géant, de cobra royal ou de certains mets interdits en Chine, comme le ragoût d'ours noir, ils se régalaient dans ce pays où tout pouvait s'acheter.
Tandis que les Chinois sautaient en piaillant dans un bus du Sheraton, je pris une vieille Corolla en direction du Mandarin Oriental.
Plusieurs messages m'attendaient à la réception. La plupart venaient de Paris. Des coups de fil et deux fax inquiets. Un message était signé du colonel, il avait pris rendez-vous pour moi. A peine le temps de poser ma valise et je dus repartir à l'autre bout de Bangkok. Il était seize heures, la circulation était épouvantable.
Le soi 11 était de ceux, interminables, qui éclataient en de multiples ramifications, s'enfonçant dans le cœur de Bangkok. D'abord larges, propres, bordés de tours de verres éclatantes et d'hôtels cinq étoiles, ils se transformaient vite en ruelles crasseuses à peine égayées de petites boutiques.
Le soi n'en finissait plus. Poussiéreux et sombre. Sans trottoir ni tour de verre. Juste quelques bicoques posées les unes contre les autres. C'était là que vivait Khun Pipit. Il avait la réputation d'être un professionnel, le meilleur dans sa spécialité. Un tueur à gages et, heureusement, un vieil ami du colonel.
Il devait bien faire quarante degrés. Cet après-midi était de ceux qui vous brûlent la peau. Le sang cognait contre mes tempes et la sueur coulait le long de ma colonne vertébrale.
La Toyota filait à toute vitesse se frayant un passage à coups de klaxon entre les tuks-tuks et les motos japonaises. Elle me déposa un peu plus haut dans le soi et j'avançais maintenant dans une ruelle si étroite, que deux personnes ne s'y seraient pas croisées.
Une plante étrange aux pétales orangés buvait les reflets du soleil. Elle scintillait, marquant l'entrée du 239/18. C'était là qu'habitait Khun Pipit. Deux pressions sur la sonnette et l'homme vint m'ouvrir en pyjama de soie rouge. Il avait les traits anguleux et les cheveux noirs, plaqués en arrière par la cire. Le regard perçant, il me jeta une main veineuse que j'agitai en signe de remerciement. Khun Pipit devait me donner mon sésame : un billet d'avion pour Jakarta, un nouveau passeport et un colt 45 en titane et fibre de carbone. Indétectable par les services de sécurité de l'aéroport.
La transaction ne prit pas plus de dix minutes.