Salon de lecture
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Les montures commençaient à donner des signes de fatigue. Ils purent s'arrêter toutefois dans un relais afin d'y ravitailler chevaux et hommes. On parla peu ; la faim, la soif se faisaient ressentir. En questionnant le tenancier, celui-ci confirma que des cavaliers les avaient précédés. L'espoir revenant, ils n'eurent que l'envie de reprendre rapidement leur poursuite.
Lorsque l'après-midi arriva, Gabriel les fit ralentir.
- Nous serons obligés de nous reposer cette nuit, même un court instant. Les chevaux ne pourront pas tenir ainsi toute la nuit. Ils conservent leur avance sur nous.
Alors qu'ils étaient au petit galop, ils aperçurent à l'horizon, en bordure du chemin, une auberge. Ils pouvaient distinguer à l'extérieur, des chevaux attachés. En se rapprochant prudemment, les parures des animaux, leurs selles, ressemblaient aux armes de Maruald.
Instinctivement, le groupe s'arrêta.
- Ils sont là ! murmura l'un des soldats.
- Tous ou quelques-uns ? demanda Aralou.
- Apparemment, vu le nombre de chevaux, ils seraient tous là, répondit Gabriel. Nous touchons peut-être au but !
Ils quittèrent le chemin pour continuer, au pas, à travers les bosquets.
- Arrêtons-nous ici. Nous pourrons observer l'auberge sans crainte d'être surpris. Et nous avons bien besoin de repos...
Ils regardèrent la maison isolée sur le bord de la route. Des lumières blafardes commençaient à y briller faiblement. Aucun bruit n'en provenait. Seules des silhouettes passaient de temps en temps devant les petites fenêtres basses.
Gabriel commençait à avoir une petite idée sur ce qu'ils allaient faire.
- Il nous faut des informations avant d'entreprendre quoi que ce soit. L'un d'entre vous doit se rendre au plus près de cette auberge et nous dire combien ils sont et où. Il faut que je sache également si Audeline est parmi eux. Nous ne pourrons attaquer en risquant sa vie. Ils doivent penser que nous sommes toujours dans le château à y combattre. Il ne faut donc surtout pas se dévoiler.
- J'y vais ! répondit l'un des soldats.
Il se débarrassa des armes et vêtements lourds et bruyants, sans que Gabriel ait eu à en faire la remarque, ne gardant qu'un poignard. Puis il se passa sur le visage de la terre noire. Après leur avoir fait un petit signe de la main, il s'éloigna lentement vers la demeure, se faufilant d'arbre en arbre.
Gabriel souriait. Le soldat qu'il connaissait bien, n'avait plus besoin de conseils. Ce qu'il avait enseigné était maintenant accepté et appliqué par tous. Ils ne combattraient plus jamais comme avant.
Il ne restait plus qu'à patienter. Le temps s'écoulait lentement mais encore trop vite à son goût. La nuit venue doucement, personne ne soufflait mot. Ils entendaient de temps en temps le hennissement des chevaux de leurs ennemis, craignant à chaque fois d'être repérés. Gabriel songeait que c'était probablement sa dernière nuit. Demain serait peut-être le jour du départ, d'après les informations fournies par la " bulle ". S'il pouvait se tromper ! Tout serait fait en tout cas pour que ce triste destin ne se réalise pas.
L'inquiétude commençait à croître lorsqu'ils entendirent des pas se rapprocher. Sans bouger, sur leur garde, tous saisirent en silence leur épée. Ils purent enfin distinguer l'homme. Leur camarade revenait enfin.
- Alors ? demanda Gabriel.
- J'ai eu le temps de tout repérer, Chevalier. Ils ne sont qu'une dizaine, comme nous. A part deux gardes, ils mangent dans la salle. J'ai pu les entendre également : ils vont dormir là. Damoiselle Audeline est avec eux. Je l'ai vue à table.
- Qui accompagne Maruald ?
- Deux chevaliers qui étaient avec Harold. Les autres sont des capitaines et des soldats du château. J'ai pu entendre le seigneur Maruald. Il a l'air en colère et s'en prend souvent à Damoiselle Audeline.
- Nous ne lui laisserons pas le temps de l'importuner plus longtemps. Attendons un peu que la fatigue les fasse se coucher et puis nous attaquerons, en toute discrétion.
- Il faudra être très prudent, ajouta Aralou. Audeline pourrait leur servir d'otage.
- J'en suis bien conscient.
Il ne fallait surtout pas qu'elle soit encore une fois utilisée comme bouclier. Ils devraient d'abord s'occuper d'elle, la mettre à l'écart avant toute attaque trop dangereuse. Il était donc vital de connaître l'endroit exact où elle était retenue prisonnière.
Le temps s'écoula interminablement. La nuit était toujours aussi calme. Lorsque Gabriel estima l'heure suffisamment avancée, il pressa tous les hommes de se préparer. Doucement, sans bruit, l'épée à la main, ils se mirent en marche les uns derrière les autres. On pouvait distinguer un garde devant la porte principale du relais. Il fit signe à un soldat de s'en occuper pendant qu'ils continuaient à se glisser vers l'arrière de la bâtisse.
Une faible lueur animait la maison. A l'évidence un feu de cheminée mourait dans la salle des repas. En faisant le tour du mur, ils découvrirent la seconde porte donnant sur les arrières, certainement les cuisines. Voyant le bâtiment abritant l'écurie un peu en retrait, Gabriel demanda à un autre soldat d'y aller. Il y avait probablement quelqu'un là-bas. Il ne fallait surtout pas qu'un ennemi les surprenne dehors. Ils attendirent que l'homme ait pénétré à l'intérieur de la grange pour pousser la porte de la cuisine. La targette ne résistait pas et Gabriel insista sur la porte très doucement, sans bruit. Quand l'ouverture fut assez large, il s'y faufila suivi de tous les autres.
Ils étaient maintenant dans la cuisine. Une pièce assez vaste avec une énorme cheminée. Quelqu'un ronflait tout près d'eux. Juste à côté de l'âtre, une silhouette dormait sur une paillasse. Il n'y avait que très peu de lumière dans la pièce, due au rougeoiement des braises. En s'approchant, Gabriel distingua un homme allongé sur le dos. Ce n'était pas un soldat de Maruald mais plutôt un cuisinier, très certainement le patron de la maison. Attrapant un chiffon, il le plaqua prestement sur la bouche de l'homme, pendant que d'autres l'empêchaient de se débattre. Ils lui lièrent les bras et le bâillonnèrent fermement.
- Dans la salle, il doit y avoir un garde, murmura un soldat.
Une autre porte permettait d'y accéder. Ils la poussèrent à nouveau avec précaution, jusqu'à ce qu'ils puissent distinguer la pièce. C'était une grande salle avec une cheminée à l'opposé. Des tables et des bancs la meublaient. Quelques flammes dansaient dans le foyer et devant se tenait un soldat, debout. Il veillait en attisant le feu de temps en temps avec une broche. Gabriel reconnut la tenue d'un chevalier. Il fit signe à un des hommes de le suivre et aux autres de rester sur place.
Ils avancèrent doucement, accroupis sur le sol, longeant les murs et les tables massives. Très lentement ils s'approchèrent de la cheminée. L'homme n'avait pas bougé, absorbé dans son travail. Ils n'étaient plus qu'à deux mètres. Doucement, Gabriel se releva et avança sur la pointe des pieds. Lorsqu'il s'estima à bonne distance, il pointa son épée dans le dos, à hauteur du coeur et l'enfonça d'un coup sec. Le chevalier poussa un petit cri qui s'étrangla aussitôt dans sa gorge. Juste à côté de Gabriel, le soldat le retenait d'un bras pour ne pas qu'il s'effondre bruyamment au sol.
Ils firent signe aux autres de les rejoindre.
- Nous allons monter à l'étage, là où sont les chambres.
- Je pense qu'il n'en reste pas plus de six ou sept, fit remarquer une silhouette.
- Nous ne pourrons pas visiter les pièces les unes après les autres. Les bruits alerteraient les derniers. Aussi, nous nous posterons chacun devant une chambre, prêts à y pénétrer. Faites attention, Audeline est certainement dans l'une d'elles.
- Et s'il y a quelqu'un là-haut, dans le couloir ?
Gabriel n'y avait pas songé. Pour lui, tout le monde devait dormir. Mais il eut un doute.
- Vous avez raison, il faudrait s'en assurer. Que quelqu'un aille voir doucement ! Nous l'attendons ici et si les choses tournent mal. On monte.
L'un des hommes grimpa doucement les marches. La première craqua dans le silence de la salle. Tous se figèrent. Des pas résonnèrent à l'étage. Ils attendirent, mais personne n'apparut. Gabriel leur fit signe de ne pas bouger. Il retourna auprès du chevalier qu'ils avaient occis. Récupérant sa cape il s'en para et grimpa résolument dans l'escalier, n'hésitant pas à faire du bruit. Là-haut quelqu'un remua.
Il le vit dans l'obscurité. L'homme ne semblait pas inquiet. Il préféra ne pas lui parler, de peur d'être découvert. Il lui fit signe de s'approcher, comme s'il avait quelque chose à dire à voix basse. Le soldat s'avança sans méfiance. Dès qu'il fut à proximité, Gabriel le frappa d'un coup de poignard et il s'effondra silencieusement.
- La voie est libre, montez ! murmura Gabriel.
Il y avait cinq portes donnant sur le couloir.
- Placez-vous devant chaque porte et entrons tous ensemble.
Il se disait qu'à la place de Maruald il aurait enfermé Audeline dans la pièce se trouvant là, devant lui. Cette chambre étant au bout du couloir, il lui serait plus difficile de pouvoir s'en échapper.
Il attendit un peu que tous fussent prêts et ouvrit la porte d'un coup de pied.
A l'intérieur de la pièce, il distingua un lit sur lequel une forme était allongée. Une autre silhouette était étendue par terre, à même le sol. C'était tout.
L'homme au sol s'agita, tenta de se relever mais Gabriel ne lui en laissa pas le temps. Il l'assomma d'un coup du pommeau de son épée. En même temps des luttes se déroulaient dans toutes les chambres. En s'approchant du lit, il y vit Audeline. Son intuition ne l'avait pas trompé. Elle était tout habillée, allongée sur le dos et venait de s'éveiller avec tout le bruit provoqué. Gabriel ôta sa cape en s'approchant d'elle.
- Audeline ! Je suis Gabriel... N'aie pas peur, tout est terminé maintenant.
- Gabriel ?
Elle semblait sortir d'un rêve.
- Reste ici, je vais aider les autres. Il ne faut pas que Maruald puisse s'échapper encore une fois. Tu ne bouges pas.
Il déposa un baiser sur ses lèvres avant de se relever. Il prit ensuite l'individu qu'il avait assommé et le tira vers le couloir. Des hommes s'y battaient ainsi que dans les autres pièces. Mais déjà les soldats de l'armée des nuits avaient pris l'avantage. Surpris dans leur sommeil, les ennemis n'avaient pas réagi assez vite. Quelques-uns avaient pu décrocher une épée, mais ils restaient inefficaces dans l'obscurité des chambres. Le bruit des luttes s'apaisait doucement. Il vit sortir un homme de l'armée des nuits, puis un autre. Ils traînaient sur le sol des corps inanimés. Maruald apparut poussé dans le couloir. Il avait la tête ensanglantée. Deux sergents le tenaient fermement. Il fut refoulé dans l'escalier, puis dirigé devant la cheminée. A l'étage, le calme régnait maintenant. Les hommes en descendaient au fur et à mesure, tirant quelques corps ou poussant devant eux des blessés.
- Il n'y a plus personne dans les pièces ? demanda Gabriel.
- Non, Chevalier, lui répondit Aralou avec un grand sourire. C'est fini !
- Audeline est en vie et en bonne santé. Tu restes devant sa chambre et dis-lui que je reviens à ses côtés rapidement.
Il descendit l'escalier à son tour et se dirigea vers Maruald. Celui-ci était debout, le dos tourné à la cheminée, sous la garde de deux soldats.
- Ainsi vous voilà enfin ! lui lança Gabriel.
- Vous ? Vous êtes déjà ici ? Comment...
- Oui, nous sommes déjà là. Votre château est tombé il y a quelques heures. L'armée des nuits a vaincu ses ennemis, ceux de l'Ordre. Une paix, longue je l'espère, peut enfin s'établir.
Maruald remuait la tête en un mouvement de va-et-vient.
- Vous êtes le diable ! Comment tout cela est-il possible ?
- Diable ou Dieu ? Je vous laisse choisir. Je pense qu'en ce qui vous concerne c'est assurément l'enfer qui vous attend. Trahir à ce point, assassiner un homme que j'estimais plus que tout, enlever sa fille... Il n'y a pas de jugement pour cela. Seule la mort. Vous ne méritez rien d'autre !
Il ne répondait pas.