Passage Dantzig

de Jean-Louis AZENCOTT
Roman

 
Passage Dantzig
100 pages
ISBN : 978-2-84859-016-5
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Résumé

Cette correspondance imaginaire nous invite à pénétrer l'intimité de ces deux personnages si différents. Un récit à la fois drôle et grave, adouci par l'élégance des échanges.
La dernière page révèle au lecteur la véritable identité du mystérieux M. que l'on découvre, tout au long de ces échanges, à la fois poète, peintre et mystique.
Si certains faits sont proches de la vérité historique, d'autres relèvent davantage de la pure fantaisie poétique. Jean-Louis Azencott nous offre ici une oeuvre épistolaire poétique, drôle et empreinte de profonde vérité, entre la froidure de l'Europe de l'est et les heures chaudes du Montparnasse d'avant-guerre.
Illustration de la couverture : Jean-Louis Azencott.

L'auteur : Jean-Louis AZENCOTT

Jean-Louis Azencott, né à Oujda au Maroc qu'il a quitté à l'âge de 20 ans pour la France, vit actuellement à la campagne dans le Loiret. Il y exerce le métier d'ostéopathe qu'il partage avec deux passions : la peinture (qu'il pratique depuis toujours) et l'écriture.
Jean-Louis Azencott, également éditeur (Editions Les Asphodèles), vient de publier Les fables de La Fontaine en argot, illustrées de dessins originaux de l'auteur.
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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter

Saint-Pétersbourg. Mai 1907.
Mon cher frère Samuel,
Voilà maintenant quelques mois que tu as quitté la famille. Oui, le temps s'écoule au rythme de la Dvina lorsqu'elle est en furie. On le traverse comme la foudre, sans s'en apercevoir. Tu vois, je suis déjà à Saint-Pétersbourg. Je t'en parlerai.
Tes cours ont l'air de te convenir. Tu soignes déjà dans des dispensaires. Mais tes descriptions ont une note nostalgique, mélancolique. Je me trouve consterné par ce ton à la lisière du désenchantement. Ôte-moi de ce doute. La médecine est ingrate, épineuse, exigeante.
Conserve ce pur esprit qui te caractérise et reprends confiance. Le chemin sera ardu, je n'en doute pas. Mais sois patient. La réussite est au bout de ta peine. La maladie est sordide, injuste. Tu y seras confronté tout au long de ta carrière. Attention à la désertion. Au renoncement. C'est pour les faibles. Pas pour nous !
Tu me décris beaucoup de misère dans tes trop rares lettres. Oui, Moscou est une très grande ville. Le danger se tapit partout, il augmente avec le dénuement et la détresse. La disette rend les gens amers et aux aguets. Des bougres et des loqueteux. La moindre défaillance d'un pauvre hère, et c'est la curée. Dangereux de se promener par les temps qui courent. Redouble d'attention, la nuit essentiellement.
Il s'est écoulé beaucoup de temps depuis ta dernière missive. Sans doute pléthore de travail ! Tu m'avais parlé de ton état de santé un peu précaire ces temps derniers. Sans doute ce froid sibérien qui nous arrive de Scandinavie.
J'ai entendu ta solitude. Ne t'y installe pas. Les grandes villes sont propices à l'isolement. L'exil mène souvent à l'abandon, au renoncement. Choisis l'énergie générée par la volonté. Essaie de te trouver une petite amie. Il est extrêmement bon d'aimer c'est vrai, mais c'est une preuve d'abnégation. Des mots qui n'ont plus tellement cours aujourd'hui. Vivre pour quelqu'un, faire le don de soi, être en phase avec l'autre. Prends comme exemple la toujours féconde Ivanovna et ses douze enfants. Trouve-toi une Ivanovna ! Non, je plaisante, mon esprit s'égare en facéties médisantes. Oui, les femmes sont bien différentes de nous. En voulant nous imiter, elles veulent sûrement transcender tout simplement leur essence. Elles sont plus subtiles. Tu t'en apercevras. Plus immédiates, spontanées et fines. Comme Ivanov... non, trêve de plaisanterie. Je n'ai vraiment rien contre la vieille poulinière qui œuvre en fait pour le repeuplement de notre grande Biélorussie !
Mon frère, la tristesse est un luxe qui nous est étranger, à nous, les humbles, les démunis. Être triste, c'est s'apitoyer sur soi-même. Alors saisis plutôt ta chance et navigue sur les flots de la réussite !
Ah... je suis, c'est vrai, un incorrigible moralisateur. N'y prête pas attention.
Bien à toi, et que celui qui n'a pas de nom t'accompagne.
Ton frère M.
PS : Je vais bientôt suivre des cours de dessin chez un nommé Lev Rozenberg, dit Léon Bakst. On dit qu'il est orfèvre en la matière. J'ai quelques maigres économies puisque je travaille dans une brasserie le soir. Un patron pour une fois honnête et scrupuleux. Rares qualités chez ces flibustiers. Je vais donc aller deux fois par semaine chez le sieur Bakst, dans son école de dessin : la Zvantseva. Mais figure-toi que je me suis dégoté un mécène. Un certain Vinaver. Très comme il faut aurait dit notre mère. Influent en tous cas, et amoureux fou de peinture. Un passionné. Cela me va parfaitement bien. Je te fais parvenir le mandat aujourd'hui et te joins deux ou trois dessins récents. Je sais que tu les apprécies !

Paris. Avril 1911
Mon cher Samuel,
Ici, toujours à Montparnasse, le ciel est souvent balafré. Mon atelier ne laisse pas passer la lumière. J'ai donc déposé mes malles dans un atelier voisin, celui d'un Lituanien, ami de fortune ou d'infortune. Taciturne à souhait. Je l'ai connu en franchissant le seuil d'une taverne du quartier. Il était ivre. On a parlé un peu. Ici, tu, sais au passage Dantzig, la populace déambule comme des insectes désorientés. Autour des maisons, dans les estaminets, autour des taillis (mal entretenus), entre les espaces sombres des squares. Certains jours je me surprends à observer la rue, engoncé dans mon manteau rapiécé, fuyant les alvéoles de la Ruche, prisons étroites regorgeant d'ahuris en mal de gloire, désemparés, hirsutes et souvent malades. Des artistes. Un peu fous. Un peu poètes. Très fauchés, le plus souvent alcooliques. Les réunions vont bon train. On discute politique ou art selon l'humeur du moment. Un caquetage stérile. Briser les chaînes des contraintes morales ou religieuses. Révolutionner l'esthétisme en laissant s'échapper l'imagination. Tous ces juifs, d'Europe centrale pour la plupart. De loin, de Biélorussie, d'Ukraine ou de Pologne. D'ailleurs, peut-être. J'ai pitié de ces gens. Je suis morose trop souvent devant ce ramassis de misère. Alors on se recroqueville derrière sa propre errance. Dans ce froid pluvieux, cet atelier sans chauffage. Près de mon camarade malingre, fragile, moribond, dont l'existence chaotique valide les silences. Par le carreau sale, des rafales de vent claquent et s'engouffrent par les fentes en torrents ruisselants, infiltrant les murs déjà humides. Le ciel est toujours épais, chargé. Il semble rejoindre les rues. Des hauteurs du ciel, j'aperçois les gouttes qui s'éparpillent en arrosoir autour de moi, comme si elles voulaient m'éviter. Comme si elles me respectaient. Ce sont bien les seules !
Devant l'entrée de la Ruche, les gravillons craquent parmi les feuilles au dessin fouillé. Les locataires arrivent. Se pressent. Palabrent en s'installant. Où loger tout ce monde ? Tous ces réfugiés chapeautés, mal rasés, lamentables, convulsifs, traînant leurs hésitations.
Brusquement une altercation en polonais éclate au coin de la rue. Ce sont des musiciens qui s'invectivent violemment. Des gens au sang bouillonnant ces Polonais. Le plus grand a des gestes animés et menaçants. Finalement, je crois qu'ils discutent !
On leur avait promis que... On leur avait dit... Leur terre ne pouvait plus nourrir les gens. Il fallait tenter sa chance ailleurs, en France, à Paris. La capitale des arts et de l'hospitalité. Terre d'accueil. Pays des musées et des monuments. Je n'en ai pas de regrets. Le Louvre est au-dessus de tout ce que l'on a pu dire ou écrire. Je déambule de salle en salle comme un simple d'esprit. Je vais même m'y installer un de ces jours au musée. Demander la main de la Joconde à un gardien à moustache, et vivre là, au paradis. Sans le moustachu quand même.
Pour l'heure, je m'enracine devant des peintres de la Renaissance italienne. Je me transforme en statue de pierre devant l'école romantique française. Des magnificences à couper le souffle. Je me congèle en admirant des Rubens, la bouche définitivement ouverte. Ici un Greuze m'arrache un cri, AHHHH ! Là, El Greco me demande d'abandonner la peinture. Plus loin un Caravage me tourmente par ses questions sur la perspective. Je bégaie, je pleure, Je me protège les yeux, ébloui par tant de talents réunis. Un feu d'artifice te dis-je. Des pensées de suicide m'assaillent. Je meurs, je tombe terrassé par une crise d'épilepsie devant tant de lumière. Je rampe sur le sol du Louvre que je nettoie avec ma langue. Ô mon frère, que faire devant tant de beauté ? Me supprimer tout de suite, ou bien attendre de fureter encore un peu comme un jeune chien galeux, parmi ces chefs-d'œuvre ? Hébété, je souris. J'acquiesce. Mais je me décide enfin. Je cours vers mon ami à moustache prendre son arme pour me tirer une balle dans une oreille ou dans le nez. J'hésite encore. Non, finalement je suis trop lâche. J'opte pour remballer mes affaires et suivre tes conseils, mon cher frère. Je renonce à la peinture. Je rentre à Vitebsk au galop. Je suis ravi à l'idée de changer d'orientation. Soulagé. Peut-être gardien de musée et me laisser pousser de magnifiques bacchantes ? Une décision trop prompte sans doute. J'imagine déjà mon départ. Le train qui s'ébranle en chocs successifs. Les wagons qui s'encastrent. La fumée qui s'échappe vers les cieux, dessinée en volutes spiralées, entraînant avec elle une belle histoire de talent qui se termine avant d'avoir commencé.
ARRGGGG ! Je suis devant la Joconde. Je défaille, frère. Elle est belle comme la vie. C'est de loin supérieur à tout ce qu'on a pu dire ou écrire à son sujet. À contempler l'expression du visage, ce sacré Léonard a dû mettre environ un siècle pour réaliser ce chef-d'œuvre. Un plaisir inouï de peindre, je suppose. Ce mouvement d'ensemble... Remarquable ! C'est inhumain un pareil talent. Elle semble abandonnée. Sereine. Un calme mêlé d'étonnement. Se satisfaisant de sa condition. Une femme aimante et douce. Humble sans doute. Une grande bonté jaillit de ses yeux qui s'amincissent pour s'ouvrir sur ce dérangeant sourire tellement controversé. Là, derrière moi, un couple d'Américains se pâme et s'étourdit devant le tableau. Ils parlent dollars. Normal pour des Américains. Ils sont caillés dans leurs habits trop justes. L'œil précoce, ils critiquent sévèrement l'accrochage du tableau, mal orienté selon eux. Il reçoit la lumière de côté. Le visage de la Joconde renvoie les rayons de telle sorte que nos amateurs d'art sont obligés de déplacer leurs deux tonnes pour rendre le sourire à celle qui daigne les regarder. Elle doit leur demander de commencer un régime je suppose.
Le musée ferme. Je suis déjà propulsé impasse Dantzig, dans mon spacieux atelier. Je sirote un café chaud en attendant d'apprendre à peindre, d'apprendre à faire du vrai café, en bénissant Léonard et en me faisant des grimaces devant un miroir. Je deviens fou. Je SUIS fou.
Bien tendrement à toi. Ci-joint le mandat habituel.
Ton infortuné frère... M.

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