Virtual Insanity

de Yannig KYMRIC
Roman

 
Virtual Insanity
132 pages
ISBN : 978-2-84859-015-8
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Résumé

Après un grave accident, Tillo sort du coma pour se retrouver dans une réalité qui n'est pas celle de ses souvenirs ... mais avec ce passé inconnu comment construire son futur ?
Yannig Kymric nous livre ici un premier roman en forme de machine infernale qui entraîne le lecteur dans une spirale schizophrénique d'un réalisme époustouflant.
Illustration de la couverture : Yannig Kymric.

L'auteur : Yannig KYMRIC

Après avoir suivi des études de biologie animale, puis d'éthologie, Yannig Kymric prépare actuellement un DEA dans une unité INSERM. Il y étudie certaines caractéristiques des enfants avec autisme. Agé seulement de vingt-deux ans, il a encore plusieurs projets de roman en cours.
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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter



- Matilda, si tu dois te sentir coupable, c'est surtout de t'occuper de moi. Je ne mérite en rien le temps et l'argent que tu gaspilles pour moi. Je suis hors de la société, je ne suis pas productif, je régresse et je t'emmène avec moi. Tu n'es pas obligée de continuer à m'héberger. Au contraire, tu dois me détester et me chasser... Je ne suis qu'un parasite dont tu as encore la possibilité de te débarrasser, s'il te plaît ne commets pas l'erreur de t'attacher autant à moi, vire-moi avant que je ne devienne une partie indispensable de ta vie... vire-moi avant que je ne devienne ta mort.
J'ai l'impression de ne plus te connaître. Non, pire que ça, je suis sûr de ne pas te connaître ! Et toi, tu t'obstines à me reconnaître, à reconnaître cet avant moi, celui dont j'ai pris la vie. Tu ne veux pas comprendre que si cet homme était effectivement moi, je ne suis pas lui, je ne le suis plus... Je ne peux pas t'en vouloir, j'ai moi-même de plus en plus de mal à m'en convaincre... Je suis le seul à pouvoir m'en rendre compte, mais tu devrais tout de même t'apercevoir que j'ai changé par rapport à celui que tu connaissais. L'apparence est la même, l'intérieur ne semble rien avoir en commun... Alors bien sûr, tu ne peux sans doute pas comprendre, mais s'il te plaît cesse de m'aimer, je ne suis pas celui que tu crois... J'ai l'impression de t'avoir trompée, presque violée.
- Mais je t'aime Tilo. Si je te chasse, je t'abandonnerai lâchement. Si tu vas mal, c'est à moi de m'occuper encore plus de toi, c'est moi qui dois y remédier. Je suis sans doute trop préoccupée par mon emploi, et je te délaisse.
- Non Matilda, ce serait trop facile. Je suis le mal, tu es le bien. Je suis devenu dangereux pour toi, je suis inutile... Je souffre et je te fais souffrir, je ne crois pas que ça puisse s'arranger. Je suis sûr que tu ferais piquer ton chien dans un cas comme ça, alors tu dois m'oublier.
- Arrête ! Tu ne sais plus ce que tu dis. Tu as subi un grand traumatisme psychologique avec cet accident et la mort de tes parents, c'est normal que tu sois choqué et que tu aies du mal à recommencer à vivre. Je suis là pour t'aider à te réadapter. Tu as eu énormément de chance de t'en sortir vivant, ne gâche pas cette chance. S'il te plaît !...

Je capitule, je suis trop fatigué et chaque parole gronde dans ma tête, je suis incapable de réfléchir encore et de supporter des cris ou des pleurs.

*****

Je me réveille avec une gueule de bois, la bouche pâteuse, la tête dans un épais brouillard. Matilda est déjà partie, comme chaque matin.
Je repense à notre discussion de la veille, est-ce réellement une seconde chance ? Ai-je vraiment quelque chose à gâcher ?
Je crois avoir dépassé le point de non-retour, rien ne semble plus pouvoir me sauver. L'alcool ne me guérira pas mais il m'aide à supporter cette " vie ". Matilda mérite beaucoup mieux que moi, qu'un alcoolique lâche et désespéré. Je dois partir, elle doit m'oublier. Ce n'est pas la meilleure chose à faire, c'est la seule... elle est peut-être capable de m'aider, c'est la seule personne en qui je peux avoir confiance, mais le problème est ailleurs... je ne veux pas guérir.
Et puis, je suis en manque. Je vais descendre chercher de quoi m'occuper un moment et ne plus remonter.

*****

Encore quelques pas et je serai arrivée. Ma journée m'a fatiguée et je suis contente de rentrer enfin. Pourtant je suis inquiète, un mauvais pressentiment m'envahit, intuition féminine ? Je me hâte un peu plus de monter les marches malgré mes chaussures à talon.
Lorsque je pénètre dans l'appartement, il me semble être vide et j'ai peur. Peur d'être arrivée trop tard, coupable de ne pas avoir été là au bon moment. Tilo n'est plus là.
Je remarque un morceau de papier posé sur la table, un ridicule morceau un peu chiffonné qui m'attend, m'attire, me provoque, me défie.
Je me force à croire y lire un message insignifiant, espère découvrir quelques mots rassurants pour me dire qu'il va revenir...
" Je suis allé me promener, je serai rentré pour manger. "
Ou : " J'ai décidé de me reprendre et de chercher un emploi, je ne rentrerai pas tard. "
Ou peut-être : " Je suis allé faire quelques courses, à tout à l'heure. "
J'imagine un mot dans ce genre afin de refouler mes pensées négatives, peut-être dans l'espoir de changer par ma volonté le contenu de ce message. Mais j'ai peur.
Je tends avec précaution la main pour me saisir du papier, je n'ose pas le regarder. Je le déplie, le lisse nerveusement, lis enfin ce qui y est inscrit...

" Je suis parti
Oublie-moi
Tilo "

Non ! Pourquoi tu me fais ça ?...
J'ai beau lire et relire ce bout de papier, il persiste à me dire ce que je n'ai pas envie d'entendre. Je suis K.-O., choquée, je ne veux pas y croire. Pourquoi ?
Je presse ce message contre ma poitrine, comme pour l'y faire entrer, comme pour faire fusionner avec mon cœur ce dernier lien, ce qui me reste de Tilo. Mon âme pleure et mon corps à l'unisson se met à sangloter. Mes mains tremblent tandis qu'elles restent crispées sur ce bout de papier lourd de sens. Mes larmes violentes et franches transmettent leurs secousses à ma poitrine. Mes jambes sont faibles, flageolent, je m'écroule, je ne contrôle plus rien. Des sentiments divers mais exacerbés se mêlent en moi. Tristesse, rancœur, colère, incompréhension emplissent l'instant. Je ne peux plus que pleurer, je ne suis plus capable que de cela.

*****

J'ai un peu d'argent que Matilda avait mis à ma disposition, assez en tout cas pour acheter le nécessaire pour me brouiller l'esprit. Je suis passé au drugstore, j'en suis ressorti avec une bouteille. Puis je me suis baladé quelques instants avant de commencer à boire.
J'ai vu ces gens qui ne m'ont pas adressé le moindre regard, j'ai croisé ces personnes enfermées dans leur indifférence. J'ai voulu mieux voir le monde dans lequel il me fallait vivre pour vraiment décider, mais je n'ai pas été surpris, malheureusement.
Alors je me suis trouvé un coin tranquille, à l'écart, d'où je peux à loisir les observer, ces simulacres d'êtres vivants, machines organiques, lobotomisées puis reprogrammées dans l'optique de mieux servir la société. Je suis passé de l'autre côté, je me suis réveillé et j'ai ouvert les yeux, je suis devenu un marginal. Je ne suis utile en rien pour le monde qui m'entoure, comme celui-ci ne m'est pas indispensable. Je ne travaille pas, je n'ai pas d'avenir, je suis asocial au sens que je n'accepte pas l'hypocrisie, que je ne me soumets pas au diktat du politiquement correct, que j'aime les gens mais pas les robots qu'ils sont devenus.
Je suis un détritus de la société et ainsi je respecte ma place, au milieu des ordures.
Après avoir sérieusement entamé ma bouteille, et par là même mon potentiel de réflexion et de conscience, je me suis endormi dans cette atmosphère pestilentielle, parmi les poubelles d'une petite ruelle.

*****

Dès que je me réveille, je récupère une bouteille, qui n'est jamais très loin, et je recommence à boire. Je suis totalement et perpétuellement ivre, j'entrevois parfois, très rarement, un éclair de pseudo lucidité, puis je replonge, inconscient. Je suis crade, je pue, mais je ne dérange personne puisque personne ne fait attention à moi. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis ici, au moins une semaine, peut-être un mois... Je n'ai quasiment pas dessoûlé pendant tout ce temps. L'argent que j'avais au début doit être dépensé depuis un moment, pourtant je continue à boire, j'ai toujours ce qu'il faut à côté de moi, caché sous un carton ou un tas d'ordures.
Un matin - je crois me souvenir que c'était un matin à cause de la lumière plus douce que l'après-midi et de l'agitation de working people qui régnait dans les rues - un matin donc, j'ai retrouvé non loin de moi un sac à main, vidé, sans argent. Il ne serait pas étonnant que j'y sois pour quelque chose, mais je n'ai aucun souvenir du vol. Avais-je pu agresser une petite vieille ? Avais-je fait pire ?... Au moins était-ce l'explication vraisemblable de mon approvisionnement en boisson.
J'aurais pu commettre d'autres crimes tellement je n'étais conscient de rien, je ne savais plus ce que je faisais, si ce n'est que je continuais à boire.
Je n'ai plus mal au crâne depuis déjà plusieurs jours, je ne ressens plus cette nausée due à l'hyper alcoolémie, je n'en suis plus capable. Je régresse, je suis un spongiaire, un animal primitif diblastique. Comme l'éponge, je suis le siège d'une circulation quasi ininterrompue de liquide : entrée par le pore inhalant de la bouche, sortie par l'oscule du système excréteur. Mon système nerveux complexe ne semble plus réellement fonctionnel. Je ne me déplace qu'occasionnellement et maladroitement, je ne parle pas, je n'écoute plus, je vois trouble, des amas de couleurs indistinctes, amorphes.
Je suis toujours vivant, mais j'ai cessé de vivre depuis bien longtemps. J'existe de moins en moins, je ne suis déjà plus personne.

*****

Il pleut ce soir, je ne vois pas les gouttes mais je les sens autour de moi. Je reçois ces fragments d'eau sur mon corps, ils s'écrasent au hasard et tous ensemble ils me piquent de leur fraîcheur. Je suis là assis par terre, adossé à un mur, j'ai l'impression d'être trempé et d'avoir froid. Puis je prends conscience que c'est effectivement la réalité, pourtant je ne bouge pas. Les quelques bribes de pensées qu'il me reste ne suffisent pas pour faire naître la volonté. Je sais, mais je n'en tire pas de conclusions sur ce que devraient être mes actes. Je suis là, je suis las, j'attends mais mon attente n'a pas d'objet ; je n'attends rien ni personne.
- Tilo?... Tilo !
Quelqu'un semble m'appeler, me connaître.
Non, c'est impossible, je ne suis plus de ce monde, je lui suis complètement étranger. Je n'existe plus pour personne, je suis invisible, inaudible, je n'ai plus d'odeur pour eux, je n'ai plus de consistance. Je me suis échappé et ils ne viendront pas me chercher ici, j'ai ouvert les yeux et ils ne pourront plus me les fermer ou me dire de regarder ailleurs, j'ai vu et rien ne me le fera oublier. Je sais ce qu'est l'homme et je ne veux plus en être un...
- Tilo... Oh mon Dieu ! Qu'est-ce que tu as fait, pourquoi ?...
On me parle, on me pose des questions, on s'intéresse à moi.
Je me redresse, je crois avoir reconnu, ressenti quelque chose dans cette voix, un souvenir lointain qui essaye de s'extirper des profondeurs léthargiques de ma mémoire. Je regarde devant moi, je tente de voir au-delà de ces formes sans contours, de donner à ces couleurs un sens, d'associer à cette vague silhouette un visage. C'est elle.
- Pourquoi tu es parti, pourquoi tu me fais souffrir comme ça ? Regarde dans quel état tu es. Tu es une loque, tu n'es plus humain. Est-ce que c'était ça ta solution ?... Viens, je vais te ramener.
La voix chevrotante, se partageant entre colère, tristesse et joie, m'ordonne et j'obéis sans le vouloir, pris d'un sentiment de confiance qui émiette ma méfiance. Je me lève... du moins j'essaye...

*****

La pluie encore, collision de l'eau sur mon corps engourdi, elle ruisselle, tourne ça et là, cherchant le chemin le moins fatigant, me lave et me souille en même temps. Mais j'ai froid, je me blottis en position fœtale, réflexe instinctif et nostalgique.
L'eau coule trop violemment, trop régulièrement, la pression que ressentent mes récepteurs tégumentaires n'est pas celle de la pluie, cette chaleur sur ma peau ce n'est pas la douce tiédeur d'une pluie estivale...
Je suis nu.
J'ouvre les yeux, regarde autour de moi. Tout est blanc, puis peu à peu mes yeux s'habituent à la lumière agressive, artificielle. Des lignes se détachent, des contours se forment, mes sensations s'affinent en sortant de leur torpeur. Je suis sous la douche.
Comment ?
Comment suis-je arrivé là ? Je fais l'effort de creuser dans l'embryon de mémoire qui subsiste, j'essaye de retrouver les événements absents.
Matilda.
Je me souviens qu'elle m'a retrouvé là-bas, sous la pluie, je me souviens qu'elle voulait me ramener.

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