Le Passeur

de Yan KOUTON
Roman

 
Le Passeur
154 pages
ISBN : 978-2-84859-018-9
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Résumé

Pour échapper à la justice, Paul Rapho se réfugie dans la clandestinité. Peintre de génie, il vend ses toiles - qui seront signées par un autre - à un réseau d'amis pour survivre et acheter l'alcool dans lequel il tente chaque nuit de s'oublier. Le carnet, relatant sa dernière errance jusqu'à son suicide, arrive entre les mains d'un journaliste. Le récit de ce suicide et l'enquête qu'il va mener pour comprendre vont bouleverser son existence et lui révéler la fragilité de sa vie.
A travers ce roman, Yan Kouton dénonce l'absurdité du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui et s'interroge sur le destin de l'homme dans une civilisation de plus en plus inique.
Photo de couverture : Dominique Staquet.

L'auteur : Yan KOUTON

L'écriture est pour Yan Kouton un regard porté sur la vie. Son premier roman "Le passeur" pose l'acte créatif comme une solution au vide, il l'interroge. La prédation est également un thème majeur dans son écriture, avec la violence qui l'accompagne. Dans "Les oiseaux de proie", il est question de la place des individus et de leurs conflits intimes, douloureux, de leurs sentiments
troubles et de leur solitude dans une société caractérisée par la violence et l'indifférence.
Ses sources d'inspiration littéraires sont éclectiques, elles vont de Camus à Stefan Zweig, de la littérature américaine au théâtre de Tchékov ou de Vinaver, sans oublier les philosophes. Homme passionné, Yan Kouton se nourrit aussi de cinéma, de musique sous toutes ses formes, de photo... et de peinture.
Juriste en droit maritime, Yan Kouton habite à Brest.
Le blog de Yan Kouton
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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter

. Je pense que l'homme qu'il a abattu était aussi impliqué dans cette histoire. Voilà. Maintenant c'est tout ce que je peux vous dire.

Carfentan ne peut pas regarder Santac après ces quelques phrases. La honte l'envahit, tout comme enfant il devait se justifier après une bêtise. Ce sentiment puéril et douloureux trouve sa source dans la sensation de dégoût qu'il ressent à devoir prendre une distance définitive avec Santac, sans possibilité de retour. À cet instant, tout pour Carfentan n'est qu'accident, incompréhension, méprise, mépris et silence. Il regarde la pièce se vider de ses ombres, Santac menotté, encadré par les gardiens de la paix, les deux policiers qui lui disent quelque chose, mais il ne les entend plus, voit seulement bouger leurs lèvres, sans que les sons ni les phrases qui en sortent ne l'atteignent, loin de son esprit. Enfin seul dans son appartement, face au calme dérisoire, presque vulgaire, il ne peut chasser ou même atténuer le drame, les éclats blessants de son désarroi.

Il est déjà tard. Et la journée a été un univers, une vie à elle seule. De ces journées dont on garde la mémoire blessée pour toujours, comme si les autres n'étaient que des feuilles volantes, toutes vierges ou remplies de bonheurs provisoires. Aujourd'hui, il a vu la laideur de l'assassin, la peur obscène de lui-même, du regard des autres, de leur sanction. Il a vu le basculement - que l'on craint lucide - dans la misère, le rappel à la fragilité, à l'impuissance et au malheur. De la drogue, de l'alcool... et le sommeil.


CHAPITRE III

Le lendemain il se lève comme s'il s'était battu la veille. Courbaturé, préoccupé, encore sous le choc de l'arrestation de Santac. Il se demande ce que ce dernier peut faire en ce moment, s'il a parlé. Journaliste, il sait qu'à son journal ce genre de dossier lui revient. Qu'il devra suivre son déroulement. Sa conscience l'interroge. Pouvait-il empêcher Santac de se perdre ? Le détourner de son propre destin ? Ces questions le poursuivent une partie de la matinée, jusqu'au journal. Un sentiment de culpabilité le travaille, avec une évidence : s'il avait poursuivi Santac dans la rue pour le retenir, il n'aurait pas tué.

Toutefois, comment imaginer un tel acte ? Comment lui prêter de telles intentions ? La panique dans laquelle il se débattait l'aura aveuglé à ce point que même sa liberté et son honneur ne pouvaient plus se faire entendre. Alors certes, il l'a laissé seul, mais c'était la marque de sa confiance. Il pensait son ami suffisamment fort pour ne pas sombrer dans la démence du crime. Malgré tout, il se sent coupable d'abandon et d'indifférence. Le sang que Santac a fait verser l'éclabousse, tâche indélébile qui souille désormais leur vie pour le pire. Toujours seul face aux autres, on est indifférent par anxiété, et puis un jour il faut payer le prix de sa tranquillité anxieuse.

Carfentan tangue sous l'effet dévastateur du doute. Une drôle de sensation s'empare de lui, une voix lointaine et obsédante qui le torture avec délectation. Faute de concentration, il peine à rédiger un article sur une banale affaire de stupéfiants jugée la veille. Ce genre de travail lui cause souvent des difficultés. Il n'y trouve aucun plaisir d'écriture, aucune satisfaction particulière. Il se sent même parfois humilié de devoir se soumettre à cette fonction laborieuse. Il attend l'article, son article, celui au bas duquel il pourra apposer son nom avec fierté, celui qui le propulsera au rang de commentateur recherché par les meilleurs titres.

Les ressentiments professionnels l'ont provisoirement tiré de ses tourments. Il s'apprête à prendre l'air quand son patron, un homme d'une cinquantaine d'années, fait irruption dans son bureau. Il s'assoit en face de Carfentan et lui dit, après avoir allumé une cigarette :

- Tu vas suivre l'arrestation du policier d'hier. Je sais que tu es bien placé pour t'en occuper.

Bien que les faits divers lui reviennent habituellement, Carfentan est surpris de l'affirmation de son supérieur. Il n'a pas le souvenir d'avoir parlé à quiconque de cette affaire. Il le regarde d'un air effaré, et répond, un peu ahuri :

- Qui vous a mis au courant de tout ça ? Depuis le début, il a dû s'écouler quarante-huit heures et je ne vous en ai pas encore parlé.

Le quinquagénaire projette les cendres de sa cigarette à même le sol, alors qu'un cendrier se trouve devant lui. Il semble s'étonner intérieurement de la question de Carfentan, comme si elle constituait une faute professionnelle.

- J'ai mes sources. Puisque tu n'es que témoin, tu n'as rien à te reprocher, et le journal rien à craindre. Au contraire, ta position peut faciliter la rédaction de papiers passionnants pour nos lecteurs.

Coutumier de la rudesse de son patron, Carfentan ne cherche pas à le contredire immédiatement et le laisse quitter la pièce dans un nuage de fumée. Néanmoins, cette demande renforce son malaise. L'idée d'exploiter la détresse de son ami et d'étaler sa dérive lui paraît indécente. Un autre le ferait peut-être, mais pas lui. Il sait qu'un refus serait susceptible d'entraîner sa mise à l'écart de la rédaction, cette perspective ne l'effraie pas. Il ne peut pas se charger de cette série d'articles. Sur cette certitude, il s'empare de la note rédigée la veille et décide d'annoncer à son patron qu'il ne souhaite pas instrumentaliser le drame de Santac au profit de sa carrière.

Devant le bureau de son rédacteur en chef, il hésite, soudain retenu par un doute inhabituel. Est-ce son sens de l'éthique ou bien un manque de courage qui le fait reculer devant ce travail ? Dans le suivi de cette affaire ce n'est pas sa neutralité qui est en cause mais sa connaissance du meurtrier. Cette proximité le paralyse et le met en danger. Refuser pour se protéger ou accepter de s'impliquer encore davantage et, dès lors, s'exposer à nu. Il pénètre dans le bureau. Le patron paraît deviner la teneur des questionnements de Carfentan, comme s'il se doutait par avance que ce dernier serait traversé de scrupules et d'incertitudes. Il intervient, avant même que Carfentan ne dise quoi que ce soit.

- Bien, voilà notre jeune journaliste soucieux de philosophie morale. Ne pas te voir m'aurait laissé perplexe !

Carfentan est réconforté par sa compréhension prémonitoire. Il s'assoit sur l'une des chaises en bois clair disposées devant une large table ancienne faisant office de bureau.

- Je ne peux pas suivre cette affaire pour le journal, dit-il. C'est une question de principe. Santac est un ami, il m'est difficile d'écrire sur lui, c'est tout.

Le patron le regarde avec le sourire. Il ne dit rien quelques instants, comme pour donner de la solennité à la discussion qui s'engage. Enfin il se lève et, toujours silencieux, se dirige vers un petit placard dont il sort une pochette verte qu'il dépose sur la table. Il se rassied et tire de la pochette des coupures de presse. Il les donne à Carfentan et l'invite à les lire. Mais avant, il dit :

- La morale ! Mais qui s'en soucie encore ? L'humanisme oui, c'est à la mode, mais la morale ! Nous sommes tous de grands humanistes. Mais aucun d'entre nous, je dis bien aucun, ne sait plus ce qu'est l'engagement moral. Tout simplement parce que la morale et le courage ne font qu'un. Pour être moral il faut être courageux, il faut arrêter de penser à soi. L'humanisme, c'est désormais une assurance survie : on ne dit rien d'important ou qui coûte vraiment, on ne s'engage contre rien ou plutôt si, contre des ombres et des évidences, mais jamais contre l'ennemi réel... trop dangereux. Tous aux abris de la lâcheté ! Allons-y ! Continuons le morcellement du collectif ! L'atomisation de l'intérêt général ! Qu'est-ce que j'y peux... On est tous tellement persuadés que l'on peut sauver sa peau tout seul, que notre vie est autonome de celle des autres, de tout ce qui s'écroule autour de nous... Bien sûr que c'est faux ! La vague finit toujours par rattraper les destins individuels, les balayer ! Mais les gens préfèrent s'aveugler et se convaincre du contraire : ils dorment ! Moi, je dors depuis vingt ans... Les articles que je te demande de lire, ils sont de moi. Si je les ai conservés, c'est qu'ils ont une importance particulière : ils m'ont formé, ce sont les seuls dont je sois fier et ils ont vingt ans. Ce sont ceux-là qui comptent, tous ceux qui ont suivi sont sans intérêt : des articles alimentaires, des réflexes de survie pour gagner ma vie. Je sais que la situation n'est pas simple pour toi, mais tu ne dois pas oublier que Santac a besoin de toi, comme tu as besoin de lui et de son histoire pour avancer. C'est comme cela que ça marche. En revanche, tu peux encore faire le choix de rester sincère, avant que la médiocrité et le cynisme ne te bouffent. Mais il faut que tu saisisses ta chance.

Carfentan comprend de façon paradoxale les propos de son patron. Ils provoquent en lui tout à la fois une euphorie propre à dissiper ses doutes et un abattement proche de la résignation. Il ne peut céder si vite et souhaite obtenir un véritable adoubement qui chasserait ses dernières réticences. Il fait mine de résister.

- Bien entendu... Pourtant, je me vois mal profiter de cette opportunité, de mon amitié pour servir ma carrière.

Le patron abandonne le ton de la confidence, pour une tournure bien plus hostile. Il répond sèchement :

- Je suis fatigué... et je me suis égaré dans mes pensées, mais l'essentiel est de faire ce que tu as à faire sans te poser de questions ! Je devrais te communiquer l'enthousiasme mais je ne peux plus que te transmettre la compromission et le calcul. Que veux-tu que je te dise d'autre ? Tu feras l'opinion si tu le souhaites : l'innocenter ou lui trouver des circonstances atténuantes, de toute façon la vérité n'intéresse plus personne. Tu as un travail et tu dois l'assumer !

Ses mains sont prises d'un tremblement nerveux, saccadé, qui témoigne de son impatience à voir se terminer l'entretien et de sa volonté de voir Carfentan se rendre à ses arguments. Carfentan le remarque et en conclut que la résistance ne doit pas durer plus longtemps, sauf à risquer un véritable conflit dont il sortira perdant. Il se plie à l'avis autoritaire.

- Bien. J'accepte, mais je m'autorise la liberté de donner ma propre interprétation et de suivre l'enquête et la procédure suivant mes méthodes.

Le patron, soulagé de ce revirement, accepte les conditions posées par Carfentan et abrège la discussion sans ménagement. De retour dans son bureau, Carfentan hésite un instant à essayer d'obtenir des nouvelles de Santac. Il est en garde à vue depuis la veille et doit être en toute logique présenté à un juge d'instruction. Il imagine ce qu'il doit ressentir en ce moment, alors que lui-même vient de marchander le désastre de son ami comme on vend la peau d'un animal mort. Santac est tombé dans le domaine public, il appartient aux lecteurs, à la haine collective. Sa vie doit être analysée, auscultée, étudiée aussi sûrement que celle d'un rat de laboratoire. Carfentan peut être honnête, n'avoir jamais tué personne, mais pourtant il se voit devenir charognard, se nourrissant du courage suicidaire de ceux qui ont su donner la mort ou se l'infliger. L'idée, inhumaine, lui fait horreur mais ne le détourne pas pour autant de son devoir professionnel. De son devoir de survie. Il volera donc au dessus des dépouilles qui appartiennent désormais à la vindicte populaire qui n'a plus de mémoire, qui ne veut plus ni savoir, ni comprendre, qui ne pense plus le complexe mais se repaît de la simplification et de ses instincts primaires. Le néant est proche.

Sur ces réflexions résignées, Carfentan donne quelques coups de téléphone afin d'obtenir enfin des nouvelles de Santac. Les informateurs habituels lui annoncent qu'il est à l'heure actuelle toujours en garde à vue. Toujours silencieux, plus que jamais enfermé dans son mutisme. Ses collègues ont cependant fait le rapprochement avec Rapho et cerné l'identité de la victime de Santac : Jean-Philippe Adrien, artiste peintre et illustrateur, quarante ans, marié, sans enfant.

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