Sur Mars, dans un futur relativement proche : l’atmosphère est respirable et la colonisation bat son plein. Mais tout n’est pas idyllique, loin s’en faut : entre autres dangers, la Planète rouge est régulièrement traversée par des tempêtes dévastatrices.
C’est dans ce contexte, alors qu’une nouvelle perturbation d’une extrême violence vient d’éclater, qu’une brigade de sauveteurs est appelée sur une intervention : une explosion a eu lieu sur l’unité Planète-Bleue, il faut retrouver les survivants avant qu’il ne soit trop tard. S’il n’y a plus rien à faire pour le responsable de l’unité, son jeune fils Camille, en revanche, est récupéré dans des conditions miraculeuses. Un peu trop miraculeuses, peut-être…
La tempête continue de sévir, les sauveteurs sont coincés sur place, condamnés à attendre la fin des intempéries. Un par un, mystérieusement, ils disparaissent.
« Ce que cachaient les ténèbres » est une mise en scène de l’alchimie secrète du libre arbitre.
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Salon de lecture
Chaque jour quelques pages à feuilleter
Il n'écoute personne, s'exclama Augusta en désignant son collègue.
- Qu'est ce qui te fait croire qu'il est dehors ? demanda Solange.
- Enrico était somnambule. Il parlait dans son sommeil et, parfois même, il se levait. Je l'ai vu faire plusieurs fois quand on était de contrainte ensemble au CI. Je parie que tes recherches n'ont rien donné en bas, hein ?
Solange secoua la tête.
- J'en étais sûr. Moi, je dis qu'Enrico est quelque part dans la tempête et il faut que quelqu'un se décide à aller le chercher.
Il s'avança vers la porte mais Solange lui barrait la route.
- Et qui ira te chercher, toi ?
José tenta d'écarter du bras la jeune femme de son chemin. Vive et précise, celle-ci entraîna l'homme vers l'avant. Déséquilibré, il s'écrasa le nez contre la baie vitrée. Solange lui saisit la nuque et maintint sa tête contre la paroi transparente.
- Regarde bien ce qui se passe, lança-t-elle d'une voix sourde.
Dehors, le souffle dévastateur des éléments déchaînés balayait l'espace et emportait avec lui des débris de toutes tailles arrachés sur son passage. La pluie labourait la terre. Le ciel était plombé. Les lourds nuages charriaient dans leur traversée chaotique des lueurs sporadiques et funestes. L'atmosphère était opaque. Silhouettes fragiles et incertaines, les véhicules semblaient perdus dans la tempête.
- Tu finiras comme notre brancard si tu sors maintenant. Tu ne retrouveras pas Enrico, et nous ajouterons ton nom à la liste des disparus.
José se dégagea rageusement et recula d'un pas pour toiser son supérieur. Son visage était blanc et lorsqu'il pointa une main accusatrice vers Vo-Din, celle-ci tremblait légèrement.
- Et le Doc, il est bien sorti jusqu'à la Chenille.
- Il a utilisé le filin.
- Et pour aller chercher le môme, tu avais un filin peut-être ?
- C'était hier. Les conditions ont empiré.
- Elle a raison, tu sais, renchérit Nasdine. Les vents soufflent à près de trois cents à l'heure aujourd'hui.
José marqua un temps d'hésitation. Ses joues reprirent peu à peu leur couleur ambre. Les mouvements de sa poitrine se firent moins amples.
- Je comprends ce que tu ressens, reprit Solange d'un ton désincarné, glacial, définitif. Mais même si Enrico est dehors, personne ne sortira aujourd'hui pour aller le chercher. C'est un ordre, José.
L'homme secoua la tête de frustration et se débarrassa de son casque qu'il jeta sur la table.
- Enrico était mon pote, mon frère. On se connaissait depuis le lycée et je...
Mais il ne put en dire plus et, franchissant le cercle de ses compagnons ébahis, quitta la salle commune en coup de vent et disparut dans la galerie.
- Je crois que je ferais mieux de lui parler, déclara Vo-Din.
Il se tourna vers le robot.
- Andro, préviens la psy et reste avec les enfants.
Solange s'assit sur un coin de table et alluma une nouvelle cigarette. La fumée s'éleva en méandres éphémères au-dessus du petit groupe silencieux. Augusta s'avança alors vers la jeune femme.
- Tu as bien fait de l'en empêcher, dit-elle en lui posant une main maladroite sur l'épaule. C'était un suicide annoncé.
- C'est clair, approuva Boris. Rien à tenter avec ce temps.
Solange grimaça l'amorce d'un sourire puis tira une nouvelle bouffée.
- Si on savait où chercher, reprit Augusta. C'est vraiment pas de bol que la montre d'Enrico soit en carafe.
- Cette saleté de série ne tient pas le choc, soupira Nasdine. Rappelle-toi ce qui s'est passé avec ce pauvre Youssef...
- La montre d'Enrico n'a rien à voir là-dedans, coupa Solange. On a tous pensé - moi la première - qu'elle était HS puisque le signal qu'on avait indiquait que son porteur était encore dans sa chambre.
Elle fouilla dans l'une de ses poches et exhiba la montre GPS qu'elle venait de récupérer.
- Je viens de la trouver coincée entre le meuble de chevet et le mur et elle fonctionne parfaitement.
- Ah ! merde ! jura Augusta.
- Nom de Dieu, si je m'attendais... s'exclama Boris.
- J'ai vérifié l'historique des déplacements, précisa Solange. La montre n'a pas bougé de la chambre depuis hier soir vingt-trois heures dix.
- Pourquoi il a enlevé sa montre, bordel ? maugréa Augusta. C'est contre le règlement.
- Il n'aime sans doute pas être pisté jour et nuit, répondit la jeune femme. Ça se comprend. On est tous venus sur Mars un peu pour échapper à ça.
Elle lança la montre en direction de Boris qui la réceptionna dans ses mains démesurées.
- Je ne savais pas qu'on pouvait avoir l'historique des déplacements, commenta ce dernier en faisant défiler l'affichage du cadran.
- Comme tu vois, c'est possible, dit Solange. Le hic, c'est qu'on ne peut pas accéder à l'historique d'un copain à partir de sa propre montre. Il faut celle du porteur pour ça.
Boris prit une expression songeuse.
- Ça me fait penser à quelque chose. Tu sais, quand je t'ai trouvée au niveau zéro et que tu as contrôlé la position de tout le monde, il était aux alentours d'une heure et demie, non ?
- À peu près.
- Mais en fait, Enrico a très bien pu sortir avant cette heure-là, alors qu'on le croyait toujours dans sa chambre.
- C'est possible, effectivement, puisqu'il a quitté sa montre n'importe quand à partir de vingt-trois heures et des poussières.
Boris considéra un instant le problème puis fixa sa collègue avec intensité.
- Tu crois vraiment qu'il est sorti de la résidence dans son sommeil ?
Le bruit du vent dans les tuyaux, ce bruit qui ressemblait si étrangement à des cris de terreur, revint en mémoire à la jeune femme.
- Comment savoir ?
Autour d'elle, ses compagnons la dévisageaient, semblant attendre un signal de sa part.
- Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? interrogea Augusta avec anxiété.
Solange amorça une réponse, abruptement interrompue par un vacarme inattendu provenant de l'extérieur. Tous se précipitèrent vers la baie vitrée et, la gorge nouée, ne purent qu'assister en témoins impuissants au spectacle épouvantable qui se déroulait devant l'entrée.
Le combat acharné de la tempête contre la haute structure de l'Araignée avait payé. La machine s'était écroulée sur l'avant des deux véhicules garés à proximité, brisant les habitacles et tordant les tôles tandis qu'elle glissait. L'engin s'écrasa ensuite lourdement sur le sol et, autour de sa carcasse de métal, les bourrasques tourbillonnantes entamèrent une danse triomphale.
Chapitre XV
La tempête s'acharnait sur les vitres tremblantes. Elle rageait de ne pouvoir entrer, dépêchant en avant-garde son sifflement agressif et frustré qui occupait en conquérant l'espace sonore de la salle commune.
Assise à la table avec ses compagnons, Solange resta quelques secondes les yeux dans le vague, frappant de ses ongles le tempo d'une marche discontinue et sans joie sur le Formica.
- Bien, récapitulons. D'une part, Enrico est introuvable. Où il est, je n'en ai aucune idée. Pas encore du moins. D'autre part, nos moyens de transport en ont pris un sérieux coup. Enfin, les mômes doivent être ramenés au Centre d'Intervention dans la matinée. Il faut gérer notre départ en fonction de ces trois paramètres.
- Pour moi c'est simple, répondit José qui était revenu.
Encadré par le docteur et la psychologue, il semblait avoir trouvé un exutoire provisoire à son amertume, passant ses nerfs sur l'innocent chapelet de boucles de son oreille gauche qu'il tirait à s'en faire venir le sang.
- On s'occupe de retrouver Enrico. On verra pour notre départ après. Il n'est pas question de l'abandonner.
- Qui te parle de l'abandonner ? réagit la jeune femme. On va tout faire pour savoir ce qui s'est passé. S'il le faut, on fera un ratissage autour de la résidence quand la tempête sera tombée. On aura peut-être de la chance.
- Et si on ne le retrouve pas ? Qu'est-ce qui se passe après ?
- Que voudras-tu qu'on fasse de plus ? intervint Nasdine. On n'est pas franchement équipés pour la recherche extensive.
- Je ne peux pas imaginer qu'on puisse partir sans Enrico, c'est tout, répliqua José avec véhémence. C'est comme si on le laissait tomber.
- Personne ne laisse tomber personne, objecta tranquillement Vo-Din. S'il le faut, les copains du Groupe de Recherche et de Récupération prendront la relève. Tu sais bien comment ça se passe.
- Dans ce cas, je demanderai à rester avec eux. Vous partirez sans moi, les gars.
Il y eut un silence.
- Je comprends ça, notez bien, confessa Augusta. Moi aussi ça me fout les boules de partir si on n'a pas mis la main sur Enrico.
- En attendant de savoir de quoi demain sera fait, reprit Solange, j'attends de tous sang-froid et professionnalisme. Notre mission est de préserver des vies, pas d'en sacrifier inutilement.
Elle posa un regard insistant sur José. Celui-ci rougit légèrement puis hocha la tête en signe d'assentiment.
- Tu disais que tu n'avais pas encore idée de l'endroit où se trouve Enrico. Tu n'es donc pas sûre qu'il soit dans cette tempête ? interrogea Nasdine à l'adresse de son lieutenant.
La jeune femme eut un geste évasif.
- Peut-être qu'il est sorti, effectivement. Mais j'ai trouvé une salle sous la trappe au niveau zéro. La porte est blindée et protégée par un code.
- Si la pièce est sécurisée, je vois mal comment Enrico aurait pu y entrer, fit remarquer Eva.
- Il n'y a aucune raison valable pour qu'il soit là-dedans, concéda Solange. Mais il faudra quand même passer la pièce au renifleur, par précaution.
- Et puisqu'on parlait de partir, comment va-t-on s'y prendre demain pour ramener les enfants ? poursuivit la psychologue. La route est un peu longue pour rentrer à pied.
Vo-Din leva un sourcil en direction de la constitution imposante de sa collègue.
- Un peu d'exercice physique n'a jamais fait de mal à personne, trouva-t-il opportun de remarquer.
La psychologue lui jeta un coup d'œil en coin et se tassa sur sa chaise.
- On ne peut pas se servir du tracteur de l'Araignée ? hasarda Augusta.
- Négatif, répondit Boris. Tu sais bien que c'est un monoplace. On peut loger à deux à la limite mais c'est tout.
- Il va falloir faire un check-up de nos véhicules, poursuivit Solange. S'ils sont hors service, on peut toujours essayer la Fourmi que j'ai remarquée dans le garage en bas. J'imagine que Pierre Tonnequin comptait l'utiliser pour partir.
Augusta roula des yeux.
- Il faut espérer qu'elle est bien en état de fonctionner.
- Je peux aller vérifier tout de suite, offrit Boris.
Solange approuvant d'un signe de tête, l'homme se leva et quitta la pièce.
Eva récupéra alors l'offensive.
- Et le capitaine Sirtakos ?
La jeune femme leva les yeux au ciel.
- Parce que tu crois qu'il changera vraiment quelque chose ?
- La moindre des choses c'est de le mettre au courant, quand même.
- Eh bien ! Si tu veux savoir, c'était précisément mon intention de...
La mélodie stridente du combiné posé sur la table résonna soudain dans la pièce, couvrant les sifflements de la tempête et laissant la réponse de Solange en suspens. Celle-ci grogna une phrase inintelligible et activa l'appareil.
Parcouru par de nombreuses interférences, l'hologramme du capitaine Sirtakos apparut contre le mur, occupant la place du chef de maison au bout de la table ovale.
- Dites-moi ! Ce n'est pas trop tôt, Lieutenant, déclara sèchement l'officier en guise de salutations.
- Désolée, Capitaine. Nous avons été assez occupés ce matin et le transmetteur n'a été activé que dernièrement.
- Lieutenant, votre conduite d'hier soir est inqualifiable. Je dois vous informer que je vais en référer auprès du Conseil disciplinaire.
- Référez, Capitaine, référez. J'ai quant à moi des problèmes plus urgents.
Le capitaine fronça les sourcils.
- Quels problèmes ?
- Le Major Santini est porté disparu.
L'homme marqua un temps d'arrêt.
- Disparu ? Que voulez-vous dire ?
- Il est introuvable depuis ce matin. Nous avons passé la résidence au peigne fin sans résultat. Peut-être est-il sorti cette nuit. Sans l'utilisation du filin de sécurité, il aura été balayé par la tempête.
- Mais enfin, vous vous rendez compte de ce que vous me dites ! s'emporta le capitaine. Santini. Disparu !