Nada, presque rien

de Laurence NEIGE
Roman

 
Nada, presque rien
240 pages
ISBN : 978-2-84859-025-7
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Résumé

Une nuit, l'évidence s'impose à elle : partir ! Quitter son mari, son confort... sa vie ? Nada fait sa valise, referme la porte de l'appartement, laisse les clés à l'intérieur. Mais ce non-être qu'elle fuit lui colle à la peau comme la poisse qu'elle semble porter, jusqu'au jour où sa route croise celles de Rose et Simon.
Ce récit relate la quête d’une femme à la recherche de son identité et le parcours douloureux qui mène à la connaissance de soi, mais c'est aussi une très belle histoire de rencontres, rencontres entre des êtres que rien ne semblait réunir, rencontres avec des émotions fulgurantes, inattendues, puissantes, envahissantes.
Illustration de la couverture : Chris Nahon et Cecilia Reynal O Connor


L'auteur : Laurence NEIGE

Dans la vie réelle, Laurence Neige est responsable de projet informatique, et webmaster à ses heures perdues. Elle a créé et anime avec passion le site de Christophe Miossec
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Salon de lecture

Chaque jour quelques pages à feuilleter


Je ne me résous pas à me coucher, je tourne en rond en jetant des regards navrés à mon carnet de croquis. L’espace d’un instant j’envie ce veinard de Simon… Il est gaucher.
Du coup j’ai une pensée pour son roman qui m’attend dans le deuxième tiroir de la commode. Tourner des pages devrait être à la portée de ma main droite.
J’éteins le plafonnier et allume la lampe de chevet, je m’assois confortablement sur le lit, oreiller dans le dos, couvre-lit sur mes pieds pour qu’ils n’attrapent pas froid, j’allume un bâton d’encens… en tout cas j’aurai fait le maximum pour installer une ambiance détendue. Et Dieu sait comme j’en ai besoin, puisque l’idée de lire les mots qu’écrit Simon me met dans un drôle d’état… Pourtant où est le risque ? Qu’est-ce que ça peut faire si je déteste ? Ou est-ce l’idée d’aimer ce que je lis qui m’effraie ? C’est curieux mais dans les deux cas, j’ai l’impression de me laisser embringuer dans un truc que je ne pourrai peut-être pas gérer. Je sens Simon juste dans mon dos à me surveiller. Je voudrais pouvoir me dégager de sa présence pesante d’un mouvement d’épaule.
J’ouvre le livre, première page : blanche, bien, jusque là ça va… Pages suivantes : titres du même auteur chez le même éditeur, adresse de l’éditeur, etc.… jusque là ça va toujours… Ça se lit vite finalement… Encore une page et ça se complique, les mots sont là, ils m’attendent sagement en lignes, j’ai un peu peur que leur apathie soit feinte et qu’ils n’attendent qu’un regard pour m’agresser et m’entraîner où bon leur semble.
Je lis le premier mot, puis les suivants, une phrase, un paragraphe, je rougis, j’ai le cœur qui bat (c’est bon signe)… j’ai l’impression d’être indiscrète, de lire au-dessus de l’épaule de Simon au fur et à mesure qu’il écrit.
À la page suivante, j’ai oublié Simon, je suis entrée dans l’histoire, je me laisse aller contre l’oreiller, je détends mes muscles crispés par l’appréhension, je m’abandonne aux mots.
Quand je relève les yeux, il est plus de trois heures du matin. Il me reste environ quatre heures de sommeil avant que le radioréveil ne se déclenche, ce n’est pas énorme… La lumière tamisée de la lampe de chevet blesse mes yeux fatigués. Je les frotte et éteins. J’ai gardé le livre ouvert contre moi, je réfléchis dans l’obscurité. C’est curieux, maintenant que j’ai lu plus d’un tiers du bouquin, je n’arrive plus à faire le lien entre son auteur et Simon. S’agit-il vraiment du même homme ? Comme pour Jacky, je me suis trompée, Simon ne peut pas être si lointain (et hautain, et arrogant) et écrire des trucs pareils.
J’ai aimé ce que j’ai lu.

Je descends l’escalier au radar, je ne sais pas si j’ai dormi, j’ai fermé les yeux trente secondes et l’instant d’après il était sept heures, juste le temps d’un battement de paupières. J’attrape la rampe, un petit soutien n’est pas négligeable. Je croise Simon, il a dû passer une partie de la nuit à écrire, son sourire est fatigué, je me demande lequel de nous deux a le plus les yeux cernés. J’ai encore ses mots plein la tête et je songe qu’on n’a jamais été aussi proches qu’à cet instant précis, au beau milieu de l’escalier.
La journée est longue, trop longue. J’ai envie de finir mon bouquin ou de dessiner ou de dormir. En tout cas, je perds mon temps au rez-de-chaussée, je suis malheureuse d’avoir tout laissé en suspens là-haut.
J’évite de me servir de ma main, je regarde ma paume droite et lui glisse quelques petits mots d’encouragement. J’ai trouvé un baume cicatrisant dans la trousse à pharmacie et je m’en badigeonne allègrement à chacun de mes passages en cuisine. La coupure me gêne toujours mais la douleur s’est effacée.
Avant dix-sept heures c’est toujours très calme, une limonade par-ci, un lait fraise par-là, mais rien de sérieux. Je fais un saut au premier pour chercher mon livre et je redescends avec mon matériel à dessin. Lire en bas, avec Simon qui peut débarquer à tout moment, me paraît hors de question.
Je tire un tabouret de l’autre côté du comptoir et m’installe de façon à appuyer mon carnet contre le rebord du bar. D’où je suis, j’ai vue sur la porte du garage grande ouverte. Une femme attend, elle a posé son sac et sa veste sur le banc près des pompes. César arrive au volant d’une voiture, elle lui fait signe, il s’arrête, sort, lui tend les clés. Elle range ses affaires à l’arrière de la voiture tout en discutant. Paulus arrive, lui offre son poignet pour la saluer, ses mains sont noires de cambouis.
Je souris et mes doigts se referment autour du crayon avec l’idée de ne plus le lâcher. Je sens la tension de ma peau au niveau de l’entaille mais je passe outre, parce qu’au fond c’est beaucoup plus douloureux de ne pas dessiner.
En quelques jours, j’ai retrouvé les principales règles de composition, les ombres, la notion de profondeur, de volume… Je dessine le trottoir, le bâtiment, la voiture de la femme… Maintenant le capot est ouvert, César lui désigne quelque chose à l’intérieur et elle acquiesce. J’essaye d’inclure César sur mon croquis mais il bouge et je ne sais pas dessiner ce qui est vivant… Je finis par le gommer de ma feuille, ça me fait un peu mal d’avoir à l’effacer, la sensation de le dégommer en quelque sorte.
Paulus sort du garage, la femme et sa voiture ne sont plus là, il rejoint César qui prend le soleil sur le banc et ils traversent, côte à côte, d’un même pas. Je me lève, pose mon carnet sur le tabouret, commence à les servir avant même qu’ils soient là.
— Ça c’est du service ! s’exclame César en voyant les deux pressions, fraîches et mousseuses, qui les attendent à leur place habituelle au comptoir.
— C’est bien, constate Paulus, comme ça on ne perd pas de temps en formalités.
Il commence à boire, la mousse lui fait deux petits traits aux commissures des lèvres, il les efface d’un coup de langue et termine son verre, César n’a même pas encore soulevé le sien. Paulus me fait penser à un des personnages du livre de Simon, une de ses phrases tourbillonne dans ma tête.
Des pas dégringolent l’escalier et Simon apparaît. Je rougis comme si j’étais prise en flagrant délit. C’est idiot, lui ne peut pas me lire, alors je souffle et je me détends, mes pensées m’appartiennent. Ses cheveux sont humides, il a bien meilleure mine que ce matin. Il sourit à César et Paulus, s’approche pour leur serrer la main.
— Un café ?
Je me trouve vraiment bien dans le rôle de la serveuse, très convaincante.
— Merci, je veux bien.
Il se penche pour attraper le journal du jour sur une table pendant que je leur tourne le dos pour manipuler une des poignées du percolateur.
— Nada, ça va ta main ? me demande César.
Tiens, je l’avais oubliée celle-là. Je fais bouger mes doigts « ça va ».
— C’est quoi ?
Je me tourne vers César, il est penché au-dessus du comptoir, il regarde mon croquis, le carnet grand ouvert sur le tabouret. Je deviens écarlate, je me frotte le front en fronçant les sourcils.
— C’est rien…
— C’est toi qui as dessiné ça ? insiste César.
Je me rends compte que je ne supporterais pas une seule raillerie venant de l’un d’entre eux. Je referme mon carnet. J’ai envie de m’asseoir dessus pour que personne n’y touche.
— Tu dessines bien… constate César.
Je respire à nouveau.
— C’est pas fini, j’ajoute.
— Fais voir… dit Paulus. Je n’ai pas vu.
— C’est pas fini… je répète, il semble que ce soit ma nouvelle phrase fétiche.
Je sers son café à Simon, lui rapproche le sucrier.
— Il ne manque que nous… ! ! ! explique César.
Il a reconnu ce que j’ai dessiné ! Je suis si contente, je pourrais lui sauter au cou et l’embrasser…
— Pourquoi nous ? demande Paulus. C’est quoi ?
— C’est nous… sans nous… lui répond César avec une logique vacillante.
— Je ne sais pas dessiner ce qui respire.
— Pourquoi… ? ? C’est pareil que ce qui ne respire pas…
— Ben non… (je fais un geste vague pour exprimer mon incapacité) Je ne sais pas dessiner les corps, leurs attitudes… L’expression du mouvement, c’est difficile… Il faut être attentif à toutes les réactions musculaires qu’entraîne le moindre geste…
Je m’anime à parler du dessin, comme si je n’attendais que ça depuis des années. Simon pose son journal, touille son café en m’écoutant. Paulus pousse un peu son verre vide, je connais le signal. Je m’exécute sans arrêter de parler :
— Par exemple dans ce geste tout con (je remplis son verre à la pompe) il y a ce muscle, là, dans mon avant-bras qui se tend à mesure que le verre se remplit, les doigts se crispent… le mouvement se répercute dans toute l’épaule… enfin bref pour saisir une attitude il faut la ressentir soi-même pour pouvoir guetter la réaction de chaque partie du corps, chaque muscle, chaque tendon…
— C’est vrai que dit comme ça, ça a l’air compliqué ! constate César, Mais les habits… tu peux dessiner les habits… ? ! ?
Je pose le verre devant Paulus qui commence à se dessécher. Je songe à ce que je viens de dire. Est-ce que j’ai des doutes sur ma capacité à me mettre à la place des autres… à ressentir ? ! ?
— Et les couleurs ? ! ? ajoute César qui décidément se pose beaucoup de questions aujourd’hui.
— Pardon ? ! ?
— Les couleurs… T’en mets jamais… ? ?
— Non… mes crayons sont en deuil.
Je suis troublée d’avoir dit ça, j’ai l’impression d’avoir touché quelque chose d’essentiel. La phrase n’en finit pas de résonner dans ma tête. Je répète « mes crayons sont en deuil » à haute voix, juste pour l’entendre à nouveau. Ça me rappelle cette phrase « un enfant est mort » entendue à Paris la nuit de mon départ.

Je monte me coucher de bonne heure, j’ai fermé plus tôt que d’habitude. J’appréhendais d’avoir à croiser à nouveau la clientèle de fin de journée, mais mes craintes n’étaient pas fondées. Je ne pensais pas revoir Jacky de sitôt, mais il est venu, il ne m’a pas approchée, il m’a poliment saluée de loin.
Je termine de brosser mes cheveux humides, je trouve qu’ils ont beaucoup poussé ces dernières semaines, enfin… peut-être pas plus que d’habitude mais aujourd’hui je le remarque. Il faut dire qu’avoir replacé le miroir dans le bon sens ça aide à voir ce genre de trucs. Je me tourne de profil et je suis étonnée de constater qu’ils descendent plus bas que mes omoplates. Je les ai mal essorés, des gouttes d’eau ruissellent dans mon dos, je presse à nouveau les pointes dans une serviette, puis quitte la salle de bains. Je referme soigneusement la porte et par ce geste j’ai le sentiment de mettre un point final à quelque chose, peut-être aux débordements de la veille, peut-être à plus que ça.
Je m’allonge sur mon lit à plat ventre et attrape le roman de Simon, je me demande si j’aurai le temps de le terminer avant que le sommeil ne m’emporte. J’étale mes cheveux dans mon dos pour les laisser sécher à l’air libre et je retrouve ma page cornée. J’ai envie de reprendre quelques pages plus tôt, juste pour le plaisir, puis je me dis qu’il est temps d’aller de l’avant.
Et ça ne me gêne plus si au détour d’un mot ou d’une page, l’image de Simon en train d’écrire s’impose à mon esprit. J’entends la porte de sa chambre s’ouvrir et son pas sur la marche du haut, celle qui grince. Sa présence dans l’hôtel devient rassurante, c’est nouveau comme sentiment. Je ne me sens plus seule. Malgré toutes nos différences, je nous trouve un peu pareil. Il y a quelque chose dans son écriture qui le rapproche. C’est comme s’il m’aidait à analyser des parties jusque-là obscures et inaccessibles, en fouillant dans des sentiments auxquels j’évite en principe de toucher. Je me demande si ses phrases résonnent de la même façon dans la tête de tous ses lecteurs. Avec moi, ça fonctionne parfaitement, ses mots me touchent.

Je me réveille brusquement, gênée par la lumière que j’avais oublié d’éteindre. L’ampoule de la lampe de chevet semble éclairer davantage que ses quarante watts. La phrase tourne dans ma tête : mes crayons sont en deuil. J’ai la sensation d’être proche de quelque chose, mais de quoi… ? ! ? J’aimerais bien être comme Simon. On dirait que tout est bien rangé dans sa tête, un tiroir pour chaque truc, mais en même temps il a l’air si souvent mal, décalé… Au fond est-ce qu’on n’est pas tous pareils… ? ? ?

******

Lundi arrive, déjà le jour du retour de Rose. Je m’attends à la voir arriver à chaque moment de la journée mais la nuit commence à tomber sans elle.
Je sers les premiers apéros. Le lundi est toujours une journée amorphe, l’apathie est générale. Claude et Jeanjean arrivent. Ils font le tour de la salle, serrent les mains qui se tendent vers eux. Ils restent un moment au comptoir à discuter avec César et Paulus. Tous ceux qui arrivent me posent la même question : « Rose est rentrée ? » César s’inquiète, demande régulièrement à Simon ou à moi si on ne se trompe pas de jour et pourquoi elle n’a pas téléphoné pour donner de ses nouvelles. Je fais comme lui, je soupire, je hausse les épaules, je n’en sais pas plus qu’eux.
Nono arrive à son tour, rejoint ses potes au bar. Il y a un manque d’énergie ce soir dans l’air, personne ne m’a réclamé le tapis vert pour faire rouler les dés. La télévision est allumée mais le son est coupé. J’écoute d’une oreille distraite la radio, les infos, souhaite ne rien entendre à propos d’accidents sur l’autoroute. Moi aussi le retard de Rose m’inquiète un peu.
Jacky arrive en courant :
— Rose est là ! Elle se gare.
— Aaahhh !
Tout le monde fixe la porte d’entrée, elle débarque par la petite porte sur le côté, pose sa valise devant son appartement et entre dans la salle.
— C’est tristounet ici ! Qu’est-ce qui se passe ?
Tout le monde l’entoure, parle en même temps, elle éclate de rire, elle a un mot pour chacun, elle embrasse des joues et serre des mains. Je ne me souviens pas avoir reçu un tel accueil de toute ma triste vie…
Rose me cherche des yeux et c’est bon. Comme si j’étais importante moi aussi. Je m’approche et elle me serre dans ses bras. On s’étouffe en rigolant.
— Ça s’est bien passé avec Simon ?
— Aucun problème.
Je lui souris, Simon arrive de la cuisine, se penche vers elle pour l’embrasser.
— T’étais où ? lui demande César.
— En vacances.
— Où ça ? D’habitude tu ne pars pas.
— Primo, en Italie, secundo, j’avais quelqu’un pour me remplacer et tertio, les habitudes sont faites pour être bousculées de toute façon.
— Simon, tu veux bien apporter trois ou quatre bouteilles de champagne ? Nada, aligne des coupes… tournée générale.
Ovation pour Rose. Elle se débarrasse de son manteau et me donne un coup de main. L’atmosphère a changé du tout au tout en cinq minutes. Je compte le nombre de verres nécessaires, environ une quinzaine. La vie ressemble à une fête depuis que Rose est là, elle augmente le son de la radio et fredonne.
Simon revient avec les bouteilles. Les bouchons sautent, les femmes poussent un cri, les hommes rigolent, on ne s’entend plus parler. Les verres se remplissent, en quelques secondes c’est la beuverie ! J’essaye de suivre le rythme, de passer des verres aux mains qui se tendent. Quand tout le monde a une coupe, Simon nous sert Rose et moi. On trinque tous les trois, puis Rose s’éloigne pour trinquer avec César et Paulus. Je crois que ce soir les dés resteront à leur place. Pour une fois, les groupes se mélangent, le champagne délie les langues. Les premières gorgées me tournent un peu la tête, je n’ai pas eu le temps de dîner, j’allais passer en cuisine me préparer un sandwich quand Rose est arrivée. L’alcool me coupe les jambes, je tire un tabouret et m’y installe. Je profite du spectacle. Je me souviens de ma dernière soirée en banlieue parisienne avec mon mari, personne ne me parlait, j’avais envie de mourir, d’être n’importe où ailleurs que là-bas, j’étais tellement mal ! Je me sentais laide et sale, une potiche abandonnée sur un buffet poussiéreux.
Cette évocation me fait sourire. Là, si je me tiens à l’écart sur mon tabouret, c’est de mon propre chef. Je peux me lever et rejoindre le groupe formé par Rose, César et Paulus. Je sais qu’ils s’écarteraient pour me laisser entrer dans leur conversation, ils ne me tourneraient pas le dos comme si je n’existais pas. Je peux aussi faire le tour de la salle, dire un mot à chacun, je connais tout le monde.
Je regarde Simon rassembler ses blocs de papier et ses stylos pour aller les mettre à l’abri dans la cuisine. Il a raison de protéger son travail avant que la soirée ne dégénère, on se sait jamais, mais l’ambiance est à la détente, les barrières tombent avec l’alcool, les gens qui ne se parlent pas d’habitude trouvent des trucs à se dire.
Je bâille en oubliant de me cacher derrière ma main, je m’en rends compte, m’excuse moi-même pour mon inélégance. Simon revient, retrouve son verre, voit le mien vide, me propose de le remplir, je dis « d’accord » d’une voix mal maîtrisée.
Deuxième et dernier verre ! Je me gronde mentalement, sinon je vais m’étaler derrière le comptoir, je vois ça gros comme une maison, même si le champagne a tendance à réduire mon champ de vision. Simon est tout proche de moi, je cherche un truc à lui dire, mais je ne trouve pas, il a plus d’imagination que moi parce qu’en me voyant tenir la coupe de champagne de la main gauche, il se penche pour me dire :
— Ça va ta main ?
C’est d’une banalité affligeante pour un écrivain, surtout après l’avoir lu, je sais qu’il peut trouver beaucoup mieux. Je baisse les yeux sur ma paume, incline un peu la tête, comme pour apprécier la jolie cicatrice, elle ne me gêne plus du tout… Je l’avais prévenu, je cicatrise vite.

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