Fête du livre et des éditeurs à Céret

Le 05/09/2021 de 10:00 à 19:00

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Centre-ville de Céret - Céret Gratuit

Ne manquez pas cet événement incontournable de la rentrée littéraire : La Fête du livre et des éditeurs à Céret, capitale du Vallespir. Les éditions Zinédi, comme chaque année, seront heureuses de vous y retrouver avec Robert Azaïs qui dédicacera ses livres et vous parlera du grand poète catalan, Albert Bausil, dont vous trouverez ci-dessous un extrait du recueil Le Coq Catalan. A la librairie Le Cheval dans l’arbre, vous trouverez également les nouvelles de Didier Goupil, Brûler le Louvre.

https://www.citoyensdeceret.fr/les-commissions/culture/f%C3%AAte-du-livre/

salon du livre robert azais zinedi céret

Centre-ville de Céret 66400 Céret France

SOUVENIRS DE CUISINE CUBISTE par Albert Bausil (extrait du recueil Le Coq Catalan)
À Céret.

On a parlé d’« École de Céret ». Parce que Picasso, Braque, Juan Gris, Max Jacob, quelques disciples d’Apollinaire, entraînés par Manolo, sont venus tour à tour s’installer à l’ombre du Boularic, on a voulu faire de Céret un centre du cubisme. Certains sont allés jusqu’à prétendre que le cubisme était né à Céret.
La vérité, c’est que Déodat de Séverac, l’admirable musicien du Languedoc, avait choisi la douce petite ville catalane pour y écrire son Héliogabale, qu’il devait livrer le printemps suivant au docteur Charry, organisateur des fêtes aux arènes de Béziers. Séverac prit une chambre chez Armand, à l’entrée de la rue Saint-Ferréol, et se mit au travail.
Manolo, le sculpteur catalan, vint le voir et s’enthousiasma pour ce petit coin privilégié, bâti au creux des montagnes d’Albère, dans cette vallée du Vallespir que le Tech arrose et où le printemps précoce fait s’épanouir autour d’adorables fontaines les premiers cerisiers de France.
Fontaines de Céret où l’ombre de Virgile
Erre sous les pins bleus et les cyprès rêveurs,
Jardins du mois de mai qui faites à la ville
Un ciel tout étoilé de cerisiers en fleurs…
De retour à Paris, Manolo parla de Céret à ses amis et leur communiqua son enthousiasme. C’est alors que, l’hiver suivant, les paisibles joueurs de manille du café Michel virent défiler, dans d’inimaginables tenues pré-montparnassiennes, sous les platanes ombreux du boulevard Saint-Roch, Max Jacob et sa calvitie mo-nacale, Picasso et son pull-over jaune, Chagall et son cartable d’écolier, le pauvre Juan Gris et ses pâleurs maladives, Braque et sa pipe, Manolo, son foulard rouge, son béret basque, sa grosse canne et son petit chien.
Un jour, j’ai rencontré Manolo sur la place du Barri, à l’endroit même où s’élèvera plus tard son petit monument à Séverac, que j’aurai l’honneur d’inaugurer.
– Cogn ! m’en donat una gallina, la Totote, l’a fet coure  , vindras la manja amb’ nos altres ! (« On m’a donné une poule, Totote vient de la faire cuire, tu viendras la manger avec nous ! »)
Au cours de sa promenade, Manolo rencontra Séverac et sa femme, le peintre Brune, Picasso, Louis Bausil, Pierre Camo, deux ou trois autres amis, au nombre desquels se trouvait, je crois, un jeune avoué de la localité, Joseph Parayre, qui a mal tourné, puisqu’il est devenu député de Céret. À chacun d’eux, Manolo renouvela son invitation :
– On m’a donné une poule ; viens la manger avec moi !
La poule était une poule comme les autres. Mais une poule normale peut, à la rigueur, suffire à l’appétit de cinq ou six personnes. Et nous étions douze. Manolo, dans ses invitations désinvoltes, ne s’était pas aperçu qu’il organisait, numériquement, un véritable banquet. Un banquet avec une poule pour tout menu !
Qui son aileron, qui sa cuisse, qui son bout de croupion,   chacun, peu ou prou, eut sa part. Mais une fois la poule dévorée jusque dans ses moindres tendons, nous nous trouvâmes nez plongeant sur notre assiette vide.
– Je vais chercher quelque chose, pour achever de dîner… proposa timidement Séverac.
– Je vais voir chez l’épicier d’en face… murmura de son côté Camo.
Bref, toute la tablée se leva et s’éparpilla dans le voisinage.
Trois minutes après, nous étions tous de retour avec notre petit paquet. Chacun le déposa sur la table : c’était un camembert.
Nous avions eu, sans nous le dire, la même idée.
De telle sorte que nous déjeunâmes, ce jour-là, chez Manolo, d’une poule et de douze camemberts.

À quelque temps de là, Manolo voulut avoir sa revanche. Il nous invita à déjeuner dans un petit restaurant de la Côte Vermeille, entre Argelès et Banyuls. Le repas, cette fois, fut somptueux. Atroce¬ment cuisiné, mais impressionnant par le nombre de plats. Au rancio, Manolo demande l’addition. Le garçon la lui présente. Les yeux de Manolo courent au total. Il doit être imposant. Un léger mouvement de sourcil marque à peine l’étonnement de notre amphitryon, qui s’adresse au garçon :
– Fais-moi venir le patron, tout de suite.
Le garçon fait demi-tour. Une minute après, le patron est devant la table, la toque sur le chef, le tablier relevé, les yeux modestement baissés, dans l’attente des compliments ravis qui ne peuvent manquer de pleuvoir.
– Embrassez-moi ! dit simplement Manolo, en ouvrant ses bras au cuisinier ahuri.
Et comme le cuisinier ne bouge pas, Manolo insiste et profère, d’une voix lente, solennelle et pathétique-ment émue :
– Embrassez-moi, cogn ! car vous ne me reverrez plus !
Le coup de fusil avait porté,   mais dans un sens que l’hôtelier n’avait pas prévu.

Je dois à la vérité d’ajouter que tous les hôteliers des Pyrénées ne ressemblent pas à l’hôtelier de Manolo.
… pas plus, d’ailleurs, que Manolo, chef incontesté de la soi-disant « École de Céret », artiste imprévu, paradoxal, spirituel, cynique, odieux, terrible et charmant, ne ressemble aux autres artistes !