A la découverte d’Albert Bausil

Le Coq Catalan, prose et poèmes d'Albert Bausil, poète catalanTous les jeudis à 15 heures, les éditions Zinédi vous donnent rendez-vous pour découvrir un auteur en vous proposant un extrait d'un livre de leur catalogue.

Jeudi 9 avril, c'est Albert Bausil qui ouvre le bal. Mais qui est Albert Bausil ?
Jean Cocteau disait de lui : « Albert Bausil était un enfant et jouait aux grandes personnes. Il se donnait de l'assurance par des attitudes et par une sorte d'air de porter un monocle. Mais sous ce costume d'acteur se cachait une âme légère et profonde, un coeur de sang et d'or. »

Les textes d'Albert Bausil sont aujourd'hui quasiment introuvables. Grâce à Jean Edouard Barbe, dont les grands-parents étaient amis d'Albert Bausil, les éditions Zinédi ont pu rééditer Le Matelas de nuages, recueil de poésie, et publier des inédits parus uniquement dans le journal, fondé par Albert Bausil, Le Coq Catalan. Le tout est réuni dans l'ouvrage éponyme Le Coq Catalan, paru en novembre 2015 aux éditions Zinédi.

Comme extrait, nous avons sélectionné En wagon, texte paru dans le journal Le Coq Catalan entre 1927 et 1929.

"En wagon", texte en prose d'Albert Bausil, extrait de "Le Coq Catalan", paru aux éditions Zinédi

Bausil2 reduitNe t’en fais pas, va !
Tout s’arrange.
Il n’y a qu’une chose qui ne s’arrange pas. Celle-là, elle arrive toujours assez tôt.
Jusque là, vivre. Bien vivre. Savourer le vivre. Le minimum de soucis et le maximum de plaisirs. (Quand je dis : le minimum de soucis, je veux dire : ajouter aux soucis le minimum d’importance). Prendre toute la joie possible   à la condition de ne pas gêner les autres. Tu peux.
Ta vie ? C’est un wagon de chemin de fer. Troisièmes, secondes, premières ou wagon-lit ;   la seule différence est là.
Quelle que soit la classe que tes moyens te permettent de t’offrir, ne bouscule personne. Faufile-toi. Assieds-toi. Et sois bien content d’être assis. Il y en a tellement qui sont debout, dans le couloir !…
Un coin ?   S’il y en a un de libre, prends-le. S’il est occupé, installe-toi à côté et attends que le gros-monsieur descende. Le gros-monsieur descendra tôt ou tard. Si ce n’est pas à la prochaine station, ce sera à la suivante. Ou à la suivante.
Alors tu prendras son coin.
La sagesse, c’est d’attendre. C’est d’attendre son moment. Il vient toujours.
Précipiter le gros-monsieur par la portière, sous prétexte de prendre sa place plus vite, c’est imprudent. Pis, c’est maladroit. C’est là que l’immoralité commence, et que la sagesse finit. La seule sagesse. La seule immoralité.
Le train roule… roule… roule…
Toi tu préfères les trains de luxe, les grands rapides. Tant pis pour toi. On se casse plus facilement la figure, en faisant de la vitesse.
J’aime bien les omnibus. Ou encore mieux, ces charmants trains de banlieue qui s’arrêtent à toutes les gares devant le petit jardin de tournesols, et qui ralentissent devant la maisonnette du garde-barrière où il y a un puits, des roses trémières, un linge qui sèche, et un chien qui dort au soleil dans les fleurs de courge rampante.
Dans le petit train de banlieue, on voit mieux le paysage, on a le temps de faire causette avec Madame-la-Voisine ou avec Monsieur-le-Voisin.
Quoi de plus agréable ? Le voilà, le beau voyage ! Madame-la-Voisine est laide ? Monsieur-le-Voisin est sot ? La sottise et la laideur sont nécessaires. Sans elles, nous ne sentirions pas les avantages de l’esprit et les agréments de la beauté. C’est l’ombre qui fait la joie du soleil.
Le Voisin est sot, me dis-tu ?   Amuse-t-en, fais-le parler. Fais-le marcher. Il y a, à faire marcher les imbéciles, une distraction un peu perverse, j’en conviens, mais infiniment délectable.
Et les râleurs ! Faire râler le râleur ! Mettre hors de lui, par un mot, par une attitude, par le titre du livre ou du journal que tu lis, le vilain-bonhomme-à-face-crapaudine qui est en face ! Le vilain-bonhomme-à-face-crapaudine, bénis-le au fond de ton cœur. Tu ne sentiras jamais vraiment la fierté, la légèreté, l’espèce de contentement frais, allègre et profond d’être ce que tu es, un peu supérieur, par quelque point, à tous les autres,   s’il n’y avait, sur la banquette d’en face, la stimulante figure, envieuse ou haineuse, du vilain-monsieur-crapaudin.
S’il te gêne, ou simplement te dégoûte, ouvre ton livre. Ou bien regarde par la portière le paysage qui fuit, la course empanachée des fumées qui se dissolvent, la poursuite des peupliers affolés et des fils télégraphiques qui ne se rejoignent jamais, la promenade de la rivière sage à travers les souples prairies, et ces petites maisons de village qui passent si vite, à l’heure des premières étoiles, avec la fenêtre ouverte de la salle à manger, la lampe, la table mise, et la rapide lueur d’une chevelure blonde sous le rayon de l’abat-jour.
Il fait sombre ? La nuit est venue ?   Ferme les yeux, et pense. Réveille les belles images. Ah ! le défilé des belles images, les yeux clos, dans le wagon tiède, quand le train roule et que c’est le soir…
Souvenirs… regrets… projets… espoirs… rêves… Formes qui reprennent vie dans la nuit du songe, et qui parlent… Le mouvement du train rythme la pensée et en fait un poème. Chaque souvenir devient un chant intérieur bercé par la cadence amie. Ne dors pas tout à fait. Arrête-toi à l’orée du sommeil, à la fin de la réalité. Et savoure déjà la minute émouvante de tout à l’heure quand le train sera en gare, quand tu descendras du wagon et que tu chercheras, dans la houle des visages indifférents, la petite tête plus blonde, les yeux plus anxieux, le regard de tendresse et de ravissement de Celle-qui-vient-t’attendre.
La seule tristesse insurmontable, vois-tu ! le seul désespoir réel que je comprenne dans la vie, c’est celui du voyageur qui sait que personne, jamais, ne viendra l’attendre à la gare.

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