A la découverte de Jean-Pierre Croset

1557Tous les jeudis à 15 heures, les éditions Zinédi vous donnent rendez-vous pour découvrir un auteur en vous proposant un extrait d'un livre de leur catalogue.

Jeudi 30 avril, nous vous proposons de découvrir Jean-Pierre Croset, dont les éditions Zinédi ont publié le roman historique 1557 en 2016.

Ancien élève du cours Simon, Jean-Pierre Croset voulait devenir comédien, mais il s’est d'abord orienté vers la musique, avec le groupe les « JP-PLL » au sein duquel il était guitariste, puis vers la chanson. Avec Alain Féral, (fondateur des « Enfants terribles ») ils montent un duo, « Les Mandragores », et font les premières parties de chanteurs comme Gilbert Bécaud, Serge Reggiani, Guy Béart. Il prend goût à l'écriture et produira plus de 300 textes de chansons. En 1963 il reçoit le prix international du disque de l’Académie Charles Cros.
Sa corde artistique n’a jamais cessé de vibrer et après 30 ans de vie professionnelle comblée, il revient à ses premières amours : la musique, le chant et l’écriture.
Plusieurs de ses textes ont été publiés : chez Jean-Claude Lattès, Sur tous les tons, recueil des textes de ses chansons, puis un premier roman, Écris-moi, chez Liriade en 2014. En 2016, Zinédi publie son deuxième roman, 1557, pour lequel Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France et ancien maire de Saint-Quentin, a écrit la préface. Le troisième roman devait paraître chez Zinédi cette année, mais les muses en ont décidé autrement. Entre-temps est paru en 2017 chez Lame Vague éditeur un recueil de contes et nouvelles, Et si l’Oubli avait un trou de mémoire ?.
La même année, il est lauréat du prix Jean de La Fontaine, organisé par la ville de Château-Thierry et l’Académie Charles Cros, pour lequel il a obtenu le premier prix, avec sa fable intitulée La Tuile et l’estragon.

1557, quand l’amour et l’aventure mettent en lumière l’Histoire de France

En 1557, Saint-Quentin est assiégée par l’armée espagnole venue des Flandres, mais ses habitants sont bien décidés à résister. Sous l’impulsion de l’amiral Coligny, la ville se bat avec acharnement durant vingt-sept jours, sacrifiant ses « Enfants » devenus de véritables remparts humains devant l’assaillant. Ces semaines gagnées affaiblissent l’ennemi : Philippe II, roi d’Espagne, renonce à venir assiéger Paris.
Sur fond de vérité historique, Jean-Pierre Croset nous conte l’histoire d’amour d’Anne Dassonville, jeune résistante à la pointe des combats, et de Guillaume de Rhuis, chevalier au service du roi Henri II, qui vont servir de fil rouge pendant les deux dernières années du règne d’Henri II.
Mêlant Histoire de France, aventure et histoire d’amour. L’auteur entraîne le lecteur dans une aventure romanesque pour mieux lui faire revivre les événements de cette période historique, jusqu’au tournoi fatal qui causa la mort du roi de France Henri II et à la déchéance de sa favorite, Diane de Poitiers.
Personnages historiques et fictifs se rencontrent au fil des mots : Guillaume de Rhuis est l’envoyé du roi en Italie et auprès des gouverneurs de province pour renflouer les caisses du Trésor, tandis que l’héroïne, Anne Dassonville, deviendra l’apothicaire attitrée de Diane de Poitiers et sera accusée d’espionnage par Catherine de Médicis. Deux passions, l’une fictive, l’autre réelle (Henri II et Diane de Poitiers) vont s’entrecroiser tout au long du roman.

 

Extrait de "1557", paru aux éditions Zinédi

Après la défaite de Pavie en février 1525, François Ier demeura prisonnier des Espagnols durant un an. La régence du royaume revint à sa mère Louise de Savoie. Le roi négocia finalement sa liberté contre celle du Dauphin François, duc de Bretagne, et de son second fils Henri, duc d’Orléans, alors âgé de sept ans. Ils furent emprisonnés - conformément aux termes du traité de Madrid - par Charles Quint, sans les ménagements dus à leur rang, pendant quatre longues et éprouvantes années. Henri en fut traumatisé. Elle fit de lui, plus tard, un homme taciturne, ne riant jamais ou presque, hypocondriaque et très souvent indécis. Il accordait difficilement sa confiance, mais pour qui l’obtenait, elle devenait indéfectible. Ayant appris le castillan durant sa captivité, il lut et relut, au point de le savoir presque par cœur, un ouvrage romanesque, Amadis de Gaule. L’œuvre lui révéla le rôle de « la dame d’excellence » et par là même lui fit endosser, avec toute la ferveur de son jeune âge, celui de « chevalier servant ». Il sera le dernier roi de France à prôner les valeurs de la chevalerie.

Au moment de quitter les siens, Henri, livré en otage à la frontière espagnole, vit Diane de Poitiers sortir seule du cortège conduit par Louise de Savoie pour venir le serrer dans ses bras et l’embrasser sur le front. Ce geste maternel d’une dame de la cour de vingt ans son aînée le marqua à vie. Deux ans après son retour au royaume, il participa à un tournoi qui honorait le couronnement d’Éléonore de Habsbourg, sœur de Charles Quint, devenue la seconde épouse de François Ier. Alors que le Dauphin de France saluait la nouvelle reine sa belle-mère, Henri inclina sa lance devant Diane. Cette inclination ne se démentit jamais.

En juillet 1557, l’empire conquis par les Habsbourg, d’abord par Charles Quint puis par son fils Philippe II grâce à son mariage avec Marie 1re d’Angleterre, comptait dix-sept provinces des Pays-Bas au nord du royaume de France. Des places comme Bruxelles, Lille, Douai, Lens, Valenciennes, Arras, pour n’en citer que quelques-unes. L’archevêché de Cambrai, sous domination espagnole depuis 1543, à cinq lieues au nord de Saint-Quentin, constituait l’enclave territoriale ennemie la plus proche de la capitale. Cerné par l’Espagne, l’Italie en partie, l’Allemagne, les Pays-Bas, le royaume d’Henri II, dont les caisses sonnaient le creux, ne subsistait que d’emprunts. Paradoxe de cette situation : malgré les dépenses énormes engendrées par les campagnes successives jusqu’à l’actuelle onzième guerre d’Italie, la cour d’Henri II et de Catherine de Médicis s’avérait l’une des plus fastueuses d’Europe. On menait là grand train et plaisirs : chasses, joutes, jeux, fêtes, bals, comédies et concerts où chacun rivalisait d’élégance, de bon goût et de bonnes manières à l’image des souverains.

****

En vue de son voyage, par précaution, Anne modifia son apparence. Elle s’habilla comme un homme, avec cape, chemise de dessous fermée, pourpoint sobre très serré dissimulant les rondeurs de sa gorge, hauts et bas de chausses, bottes de cavalier et autres attributs masculins : large ceinturon de cuir, braguette tenue par des aiguillettes. Ses longs cheveux bruns furent teints en roux et raccourcis pour tenir sous un toquet de laine à bords relevés.

Pluie d’été porte chance. Elle fit un brin d’escorte à ceux qui s’en allaient vers Arras. Avec leurs deux solides chevaux et une mule de bât, Anne décida que Julien et elle emprunteraient des chemins de traverse le plus souvent possible. Ils éviteraient les routes directes fréquentées par des déserteurs, mais également par les brigands, pendards, coupe-jarrets et autres gens de sac et de corde. Nos voyageurs emportaient de quoi se défendre : épées, dagues, pistolets, mais une saine prudence consisterait à éviter les mauvaises rencontres.

Les conflits religieux nés de la montée du protestantisme, venu principalement d’Allemagne, gagnaient de nombreuses cités. Arras, depuis longtemps sous domination espagnole, demeurait ville ouverte et profondément catholique. Les troupes cantonnées du Saint-Empire romain germanique participaient à la vie locale. Les habitants, artisans, marchands ou gens d’Église, n’avaient pas, comme dans d’autres localités, déserté l’endroit, de sorte que l’activité des uns et des autres se déroulait comme par le passé. La vie dans les campagnes également.

Les journées à cheval semblèrent longues tant pour Anne que pour Julien. Ce dernier se faisait difficilement au nouveau prénom de son « compagnon » : Claude. Les gîtes en campagne s’avéraient malaisés à trouver. Toutefois, en sortant quelques sols, des paysans consentaient à les héberger. Après un repas le plus souvent sans viande, ils gagnaient une grange sommairement aménagée où dormir, non loin des montures et des armes.

Julien connaissait un prieur dominicain du couvent des Jacobins de Saint-Quentin. Il put ainsi obtenir de lui une recommandation auprès de leurs frères d’Arras. Au terme d’un voyage de trois jours par de petites routes, les cavaliers et leur mule furent accueillis dans la vieille abbaye de Saint-Vaast ; ils s’y installèrent en sécurité. Grâce aux religieux, Claude localisa rapidement le moulin sur la Scarpe, lieu de fabrication du billet filigrané retrouvé sur le corps de Charles. Montcalm devait vraisemblablement utiliser ce papier particulier pour authentifier ses messages. Claude se rendit à la fabrique sous le prétexte d’une commande prochaine de l’abbaye.

L’artisan patenté qu’elle rencontra, ventru, malicieux, passé maître dans l’art de vanter son savoir-faire, lui expliqua les principes de la fabrication du papier, sans dévoiler les secrets qui en faisaient sa renommée. Il l’amena au-dehors pour lui montrer l’énorme roue à pales, actionnée par la rivière lorsqu’on détournait son cours naturel au moyen d’un haut et fort rabat de bois. Remarquant à l’écart, sur l’autre berge, une bâtisse tout en longueur, Claude questionna : cette construction jouait-elle un rôle dans son industrie ? Les traits légèrement ambigus du « jeune homme », son sourire charmeur, incitèrent l’artisan à la confidence :

– Nullement. L’endroit est très retiré. Je loue cette maison depuis plusieurs mois à un Anglais, élégant, parlant un français sans accent. Absent depuis près de deux mois, il réapparut voici une bonne semaine, après avoir hérité, semble-t-il, d’un beau pactole. Il mène grand train : ce ne sont que beuveries et repas fins, suivis de fornications avec quelques haussières de la croupe ! Il donne une soirée dimanche pour fêter son retour. J’en serai. Croyez-moi, je ne vais pas m’ennuyer !

Anne pensa tout de suite à Montcalm. Elle devait s’en assurer. Sans éveiller l’attention de son interlocuteur, Claude demanda :

– Il habite cette demeure en permanence ?

– Non pas. J’ai appris qu’il occupait l’étage d’une maison bourgeoise sur la grand’place d’Arras... Toutefois c’est ici, loin des indiscrets, qu’il mène sa vie de débauche. Mais, impénitent que je suis, me voilà à parler à tort et à travers. N’allez surtout pas rapporter ces dires à l’abbaye.

– Rassurez-vous. Je m’en tiendrai uniquement au sujet concernant le papier. Rentrons parler des conditions.

Elle savait où et quand revenir. Restait à imaginer, s’il s’agissait de lui, comment interroger l’espion avant de lui faire payer sa traîtrise. Elle dormit peu cette nuit-là, s’interrogeant sur la pertinence d’entraîner Julien dans l’aventure. Au matin, elle l’écarta du projet, ne voulant pas en faire un complice. Cependant, elle ne pouvait pas affronter seule et directement Montcalm, car, malgré sa nouvelle apparence, Anne craignait qu’il ne la reconnût. Le dimanche, elle se dissimula à proximité du logis qui recevrait bientôt la fête. Elle eut confirmation de ce qu’elle pressentait. Au crépuscule arriva « le traître élégant » dans un attelage à demi fermé d’où s’échappaient des rires aigus et les cris émoustillés d’une galante compagnie.

Revenue en ville, Claude s’engagea dans une sombre ruelle et attacha son cheval dans la cour d’une modeste taverne. Peu éclairée, elle exhalait une bonne odeur de cuisine. Mises à part la maîtresse des lieux et une servante, aucune femme ; des Arrageois attablés par deux, trois ou quatre, mangeant, buvant ou jouant aux cartes. Visiblement des habitués. Claude s’installa à la table d’hôte occupant le centre de la pièce et commanda la moitié d’un poulet qui cuisait sur la broche. Elle avait réfléchi durant le retour et devait rapidement trouver deux ou trois gaillards pour le travail qu’elle envisageait si possible dès cette nuit. Le hasard fut complaisant. À la fin de son repas arrivèrent deux reîtres revêtus d’un bustier d’armure noircie, présentant des hauts-de-chausses fatigués sur des bottes avachies. Les cavaliers s’installèrent en face de lui. Ils parlaient un français parfois difficile à comprendre à cause d’un fort accent allemand ou hollandais. Malgré la différence de corpulence des arrivants, elle remarqua que leurs visages affichaient un air de famille. Affamés, ils dévorèrent un porcelet, ponctuant leurs agapes par nombre de bruits de bouche et rasades de vin. Rassasiés, ils rotèrent dans un bel ensemble, sans aucune retenue, satisfaits du repas.

Claude, les ayant longuement observés, se posait la question cruciale : seraient-ils les hommes de main indispensables à sa vengeance ? Quelques pintes de rouge plus tard, elle savait que les demi-frères se nommaient Hans et Joos, respectivement âgés de vingt-quatre et vingt-deux ans ; déserteurs de l’armée espagnole, ils étaient prêts à se louer au plus offrant. Claude, à voix basse, expliqua le travail, assurant que celui-ci serait bien rétribué. Pour finir de les convaincre, car il fallait agir cette nuit même, Claude laissa entendre que le traître avait touché, pour les informations fournies, une très forte somme. Il faudrait lui faire avouer la cachette, puis partager l’argent la besogne accomplie. Pour cette paire-là, même à jeun, l’idée de torturer un homme et le forcer à avouer son larcin avant de l’occire semblait chose banale. En soldats aguerris, l’affaire ne présentait aucun risque. Il faudrait compter avec le peu de cervelle mais la force de Hans. Également avec Joos, plus petit, à l’esprit vif et rusé. Le pacte fut conclu au sortir de la taverne, moyennant une avance sonnante et trébuchante prélevée sur les fonds du voyage.

****

Lune montante. La nuit avançait doucement, à peine troublée par les cris de petits rapaces se répondant. Avec leurs montures, le trio reconnut prudemment le terrain. Lorsqu’une fête pareille bat son plein, où l’on boit, mange, se livre à mille excès et paillardises des heures durant, la fatigue vous prend sans coup férir au petit jour. Un sommeil aviné est sans fond. Ce serait le moment d’agir. Le moulin se fondait totalement dans l’obscurité. De la longue bâtisse faiblement éclairée leur parvenait l’écho, porté par la brise d’été, des chansons paillardes d’hommes ivres et des cris de plaisir de femmes bélutées ou déjà prises. Par précaution, les acolytes laissèrent leurs chevaux en amont de la Scarpe. Ils devinaient l’orgie, plus qu’ils ne pouvaient l’entrevoir. Toutefois, il arrivait qu’un libertin et sa ribaude sortent poursuivre à l’air libre sous la pâle lueur du ciel, les assauts commencés à l’intérieur. On distinguait alors le corps bestial d’un soudard besognant sa putain qui s’agitait en tous sens sous lui, les cuisses nues largement ouvertes, dans un concert de cris, de mots salaces et de jurons, jusqu’au râle final. Un tel spectacle mettait en transes Hans et Joos. Claude ne cessait de les exhorter à voix basse pendant les ébats :

– Le plan ! Le plan ! Pas de folies ! Demain, cousus d’or, vous allez pouvoir culbuter toutes les dépravées de la terre et vous régaler d’elles à en mourir !

Claude savait qu’au petit jour ce joli monde, les sens rassasiés, serait occupé à cuver et ronfler. Elle pourrait alors se risquer dans la maison avec ses sbires et désigner Montcalm que Hans assommerait dans son sommeil. Quand l’endroit fut silencieux, les flammes éteintes, ils s’avancèrent, telles des ombres. Par la porte restée ouverte, à la faveur d’un maigre rayon de lune filtrant d’une croisée, Claude vit l’espion ronflant parmi les autres, pratiquement nu, affalé sur le dossier d’une chaise haute. Hans se fit une joie de l’assommer ainsi que l’on tue un bovin, le poing adroitement enveloppé du tissu épais de sa manche. Dans le bruit ambiant, le choc assourdi ne dérangea personne. Hans le chargea sans effort, comme un sac de sable sur son épaule, jusqu’au moulin. En passant devant la roue arrêtée à cette heure, Joos trouva l’idée susceptible de faire parler le traître :

– C’est là-d’ssus qu’on va ligoter solidement la canaille. Puis on envoie la flotte. Pas sorcier, suffit d’ouvrir l’gros rabat d’planches pour amener l’eau à la roue ! C’te machine va s’mettre à tourner avec lui d’ssus ! Quand y passera dans l’fond d’la rigole, on va bloquer, histoire qu’y boive aut’chose que d’la vinasse. Moitié noyé, on y r’met la tête au-d’ssus d’l’eau, et toi, Claude, tu fais chanter l’oiseau ! Si ça suffit pas, on continue… ça m’plaît bien, moi, c’t’idée-là… Hans, tu paries une pistole qu’y f’ra pas plus d’trois tours avant d’gazouiller ?

Le contact de l’eau réveilla plus ou moins Montcalm, mais son esprit encore englué se demandait à quel jeu on jouait. Le corps arrêté au fond du bief, il réalisa soudain que l’on cherchait à le noyer. Remonté suffocant, devant les trois « hommes », d’une voix étranglée à peine audible, il demanda :

– Fous furieux, arrêtez ! Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

– Vos aveux.

– Mais je n’ai rien à avouer !

– Vous croyez ? Parlez-moi de Saint-Quentin. D’un certain Montcalm, qui sut se faire valoir au mieux auprès d’une tenancière d’auberge, pour séjourner tranquillement en ville et parcourir les alentours, afin de renseigner l’ennemi. Dites-moi comment vous avez fait périr dans les marais un homme sur le point de vous démasquer. Ma question avant, faute de réponse, de vous faire encore goûter l’eau de la rivière est très simple : quand, comment et pourquoi Saint-Quentin sera attaqué ?

– J’ignore tout de ce que vous racontez, jeune homme. Je ne suis qu’un Anglais, un modeste dessinateur.

La roue se remit à tourner et s’arrêta plus longuement sous l’eau. Au sortir, il vomit, paniqué.

– Déjà bien entamé, s’esclaffa Hans.

– La Scarpe vous rafraîchit-elle la mémoire ?

– Pitié, pitié ! Je n’ai été qu’un simple agent, ignorant les intentions des Espagnols.

– Je suis persuadé du contraire… Un nouveau tour ?

– Non, non, je vous en prie ! Je vais parler. Mais jurez-moi de m’épargner et je m’engage à rentrer en Angleterre sur-le-champ.

– Parlez !

– Une armée venue de Bruxelles, forte de trente-cinq mille hommes et d’environ douze mille cavaliers sous le commandement d’Emmanuel-Philibert de Savoie, va se diriger vers Saint-Quentin. Elle fera brièvement le siège de la ville avant que celle-ci ne se rende, car la bourgade se trouve pauvre en ouvrages de défense, en armes, en vivres et en soldats de métier.

– Pourquoi Saint-Quentin plutôt que Guise dont parlait la rumeur ?

– Diversion ! Il paraît que les clefs de Saint-Quentin ouvrent les portes de Paris ! Maintenant, je vous en supplie, détachez-moi.

Claude s’éloigna sans répondre, laissant à Hans et Joos le soin de poursuivre.

– Paraît qu’ça remplit bien lourd l’escarcelle, la traîtrise ! Nous aut’es, on veut juste savoir où t’as caché l’magot.

– Quel magot ? J’ai juste de quoi vivre petitement de mon art.

– Encore des ment’ries ! Comme à c’te minute où qu’t’avais tout oublié avant qu’sous la flotte ça t’revienne ! Tu crois qu’on t’a pas r’luqué, avec ton train de monte-en-l’air, ton haras de putains ? Y’a un moment qu’on a pas goûté à leurs croupes, Joos et moi, mais j’peux pas croire qu’elles font ça pour rien maint’nant !

– C’est un petit pécule que j’avais reçu voilà peu. J’ai tout dilapidé avec elles.

– C’est chance et pas d’chance… Tu veux r’faire un aut’e tour ?

– Non, non ! Je vous jure : je suis sans rien, je n’ai même plus le sou pour payer cette maison.

La roue reprit son mouvement, mais cette fois sans s’arrêter au fond du bief. Elle tourna régulièrement. L’espion attaché s’ankylosait, s’épuisait, n’arrivait plus à croire que ce mouvement infernal pût s’arrêter. À chaque passage, il entendait toujours le même refrain : « Où c’qu’y s’cache le p’tit héritage ? » Montcalm, en proie à la peur, au froid de l’eau et de l’aube, épuisé, s’évanouit. Les deux reîtres ne lui laissèrent aucun répit, sitôt revenu à lui, ils le harcelèrent de nouveau. Le Flamand est terriblement têtu ! N’en pouvant plus, et sous la promesse de sa vie sauve, l’Anglais dévoila l’endroit : à l’intérieur du puits qui se trouvait à l’arrière de la maison, une cache, trois rangées de pierres au-dessous de la margelle.

Comme Charles, il périt noyé. Claude, revenue sur les lieux alors que la compagnie d’en face tardait à s’éveiller, vit le corps de l’amant de sa mère, l’assassin de Charles, l’espion maudit d’une ville partir nu, plus blanc que la lune, au fil du courant de la petite rivière. Récupérer la cassette fut un jeu. Le trio, fatigué mais satisfait d’avoir fait triompher « une juste cause », s’éloigna sans demander son reste. Le butin s’élevait pour chacun des frères à deux années de solde ! Le soupesant, ils riaient comme des enfants. Tous trois, au terme de cette aventure, ressentaient une fierté, un respect réciproque, pour ne pas parler précocement d’amitié. Claude, vis-à-vis de Hans et Joos, se devait de redevenir Anne. Elle raconta. Les deux déserteurs n’en crurent pas leurs oreilles et pas vraiment leurs yeux. Aussi étonnés qu’émus du courage de cette fille, ils choisirent définitivement son camp.

Avec Julien, Anne voulait rejoindre à bride abattue Saint-Quentin. Avertir le mayeur, s’il en était encore temps. Sinon, elle participerait de toutes ses forces à la défense de la ville. Les Flamands jurèrent d’aller se battre à ses côtés. Toutefois Joos, avec sa malice coutumière, lui rappela ses mots prononcés dans l’ombre du moulin, quand ça s’agitait chaudement des fesses dans la maison. Ils exigèrent trois jours de liberté afin de calmer leurs ardeurs. Profiter, à leur tour, d’écus bien gagnés. Ils se séparèrent après qu’Anne, les ayant fraternellement embrassés, eut désigné l’auberge de sa mère comme lieu de ralliement.

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