A la découverte de Pierre Efratas et Gilles Pivard

Tous les jeudis à 15 heures, les éditions Zinédi vous donnent rendez-vous pour découvrir un auteur en vous proposant un extrait d'un livre de leur catalogue.

Les Deux Chants du CygneJeudi 16 avril, nous vous proposons non pas un mais deux auteurs : Pierre Efratas et Gilles Pivard, qui ont co-écrit Les Deux chants du Cygne, paru aux éditions Zinédi le 27 février 2020.

Pierre Efratas, conteur, nouvelliste et romancier a écrit plus de soixante récits – romans, nouvelles et contes – notamment sur le haut Moyen Âge (Vikings, Carolingiens, Anglo-saxons), la chevalerie et les XVIIe et XVIIIe siècles. Son travail a été récompensé par divers prix.
Il est sociétaire de la Société des Auteurs de Normandie et de Poésie et Nouvelles en Normandie.
Parmi ses derniers ouvrages, citons :
Les Chroniques de Maugis (Éditions Noir d'Absinthe, 2019)
Sagas des Neuf Mondes (Flammèche Éditions, 2014, puis réédition augmentée Éditions Noir d'Absinthe, 2019)
Marie Joly (Éditions Orep, 2018)
Sagas des mers grises T.1 (Éditions Noir d'Absinthe, 2018)

Gilles Pivard, professeur des écoles, a été détaché de 2000 à 2007 au service éducatif de la Tapisserie de Bayeux.  Autant dire que cette Tapisserie n’a pas de secret pour lui.
En 2009, il rencontre le professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à l’université de Caen, Jean Renaud, et le romancier Pierre Efratas qui lui proposent de réaliser les dessins d’une broderie longue de vingt mètres racontant la vie du fameux viking fondateur du duché de Normandie. Cette « Tapisserie de Rollon », réalisée par vingt-quatre brodeuses et un brodeur est finalisée en 2011 lors de l’anniversaire de la fondation de la Normandie et exposée à Rouen, Saint-Clair-sur-Epte, Bayeux, au Danemark et en Norvège.
Parmi ses ouvrages récents, citons :
Sur les chemins de l'histoire : la Guerre de Cent Ans en Normandie, avec M. Hourquet et JF. Séhier (Éditions Orep, 2019)
Sur les chemins de l'histoire : Guillaume le Conquérant, avec M. Hourquet et JF. Séhier (Éditions Orep, 2015)
Où est Turold ? (livre jeu, Éditions Orep, 2012)
La Tapisserie de Bayeux en bandes dessinées, avec A. Shelton (Éditions Orep, 2010)

Les deux auteurs ont également co-écrit :
Les Normands débarquent !, co-écrit avec Gilles Pivard (Éditions Orep, 2015).
La Tapisserie de Rollon (Éditions Orep, 2011 - en collaboration avec Jean Renaud, Marie-Catherine Nobécourt et Pierre Bouet)

Les Deux Chants du Cygne offre une version émouvante, intime, mélancolique, tragique, émaillée d’humour et terriblement humaine de la conquête normande de l’Angleterre. Nous vous en proposons deux extraits, deux chants des deux protagonistes :
"Amitié et Fidélité", voix d’Edith au cou de Cygne.
"Le Drame", voix de Wulfnoth Godwinson.

"Amitié et Fidélité", extrait de "Les Deux chants du Cygne", paru aux éditions Zinédi

Que la jeunesse est belle quand elle s’enivre de ses propres illusions ! L’un nous dit « amitié » et nous entendons « fidélité ». L’autre nous promet son aide en cas de péril et nous pensons qu’il nous est dévoué corps et âme. L’un nous affirme qu’il a une dette d’honneur envers nous qui l’avons libéré et nous, nous en tirons que, désormais, il nous est acquis. L’un met ses mains dans les nôtres, il reçoit des terres et promet de défendre celles qui nous appartiennent, et nous concluons qu’il est notre homme, notre obligé, notre vassal. Qu’importent dès lors ces nuances de clercs qui affirment, un index savant levé vers le Ciel dont ils prétendent tirer leur science, qu’en terre d’Angleterre, commende personnelle et investiture foncière ne sont pas forcément liées et que les serments conclus en terre franque n’ont pas cours en terre anglaise ! Qu’importent leurs arguties à mi-voix sur le danger qu’il y aurait à confondre serment de chevaliers amis et serment de féauté admise. Et même si nous osions le penser, nous aurions pour nous contredire notre charmant demi-frère Odon, le très influent évêque de Bayeux, un serpent à sornettes qui se charge de tout interpréter pour le bien de son seigneur duc.

Ah, le Bien ! Le brave homme s’est arrangé pour que la foi d’amitié soit pleinement jurée sur les saints anglais Raven et Rasiphe – et un tout petit peu par-dessus leurs reliques sacrées gentiment dissimulées sous un drap – dans la crypte de la nouvelle cathédrale de Bayeux, car ainsi, susurre-t-il à l’oreille de Guillaume : « l’Angleterre tout entière connaîtra la force inaliénable de son droit ». À Harold, couvert de cadeaux, il a fait remettre un chien supplémentaire, un superbe lévrier charnaigre élevé dans le comté de Toulouse.

« Qu’il coure aussi vite que votre fidèle épée s’élèvera pour notre duc, tel est mon souhait », dit-il avec un clignement de ses yeux chafouins aux paupières battues.

Ah, le Bien ! Guillaume est persuadé que, désormais, il possède un allié qui l’aidera à réaliser toutes ses ambitions. À l’occasion du dernier banquet qui les réunit sous les voûtes du palais de Caen avec force convives braillant et chantant, et sous l’œil amusé de la duchesse Mathilde et ceux, brillant d’espérance, de Wulfnoth Godwinson et de Hakon Svenson, il multiplie les bons mots et les affèteries. Le duc demande également des nouvelles de chacun de nos six enfants dont il connaît les prénoms. Là-dessus, sans la moindre pudeur, il lui présente sa fille Adelize, onze ans, de magnifiques cheveux brunets tout bouclés et de jolies étoiles dans ses yeux d’enfant, en lui disant que s’il voulait l’accepter un jour en mariage, il serait le plus heureux des hommes. Tout à son amitié, mais aussi et surtout à son désir de ne pas déplaire et de réussir la mission confiée par le roi Édouard, Harold répond sur un biais que oui, voilà une offre qui l’honore, mais qu’il ne peut y donner suite pour l’instant. Toute la tablée applaudit, surtout Odon arborant son sale sourire d’Odon.
Intelligent et diplomatique, non ?
Non !

Parvenue au crépuscule de ma vie, et au risque de vous paraître sinistre et sentencieuse, je pense et je dis qu’il existe des moments dans l’existence où il faut se méfier comme de la peste des paroles à double sens et des traditions jurées sur les reliques n’ayant pas la même signification selon qu’on soit d’ici ou de là-bas. D’après moi, mais je ne suis qu’une femme et non un paladin béni par les anges du ciel, le bien consiste à dire bien ses vérités pour garantir l’avenir et non à s’aveugler volontairement ou à laisser accroire à chacun ce qu’il veut entendre pour ne pas gâcher le présent. Par le sortilège des mots à deux issues, les amitiés et les amours se trahissent en croyant qu’elles se renforcent. Un jour, toute l’affection et toute la générosité qu’elles ont investies se transforment en détestations féroces et en guerres inexpiables.

Entre-temps, voici que les vantaux du donjon de Caen s’ouvrent sur un bel équipage. Après avoir assuré une nouvelle fois son frère cadet, Wulfnoth le Mélancolique, que sa libération était plus proche que jamais, et après avoir obtenu celle de son neveu Hakon qui l’accompagne tout frétillant de bonheur, Harold retourne en Angleterre, couvert de cadeaux et l’esprit serein. Dieu le puisse honorer ! Sonnez les trompettes romaines !

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"Le drame", extrait de "Les Deux chants du Cygne", paru aux éditions Zinédi

Et moi, dame Edith, à partir de cet instant, je me quitte moi-même. J’ai l’impression de flotter, de ne plus exister, d’être un nuage d’angoisse. Je ne sais pour quelle raison, je pense souvent à ce fameux puits de Bosham et à toutes ces histoires dont vous enchantiez mon enfance. Malheureusement, quand je m’endors mal à l’aise et tout suant, votre fameuse Godgyfu, celle-là même qui allait toute nue sur son cheval pour se venger de son ladre de mari, votre diseuse se transforme en une sorte de goule qui me blesse de ses ongles coupants et me jette au fond de l’eau sale où je me noie.
Oui, je me noie dans mes terreurs et ma solitude !

Depuis le départ de Guillaume, Mathilde m’évite. Pourquoi agissez-vous ainsi, aimable duchesse, gentille dame de mes pensées ? Mes origines et ma seule existence sont-elles donc devenues des insultes à l’absence de votre époux ? Ne niez pas : vous m’appréciez, mais aujourd’hui, par-dessus ce tissu quotidien de minauderies discrètes, les événements ont jeté une couverture de gêne et de méfiance. Sans avoir quitté ce château et sans avoir bougé le petit doigt, je suis devenu un corps étranger, un furoncle douloureux et pis : son ennemi, l’ennemi de tous les Normands qui m’entourent. C’est sans doute naïf à dire, mais le simple fait de vous voir, Mathilde chère, m’emplit le cœur de chants heureux et me rend supportable la vie entre ces pierres. Votre intelligence, votre beauté et votre bonté pour moi vous ont rendue indispensable les jours d’amertume. Et voici que vous passez devant moi comme si j’étais un objet de honte !

Bien sûr, vous n’êtes pas la seule. Tous ici me regardent comme un sujet de mépris : ne suis-je pas le maudit Englisc, de surcroît le frère d’un parjure et d’un usurpateur ? Quelle est mon utilité désormais dans cette détestation qui oppose nos suzerains ? Voyez ce doux spectacle : par-devant, des regards en biais ; et par-derrière les tentures, des respirations dissimulées, des yeux qui épient. Ce que je bois a le goût de piquette, ce que je mange empeste la carne mal rôtie.

Crevez tous, alors ! Je me referme sur moi-même et, pour ma tranquillité, je me crée une prison encore plus étroite. Les murs de ma chambre, jadis mes pires contempteurs, deviennent mes alliés. Ils me protègent des haleines mal sentantes et des méchantes remarques.

Je souhaite ardemment que mon frère rejette à la mer mon duc-geôlier. À la mer, le Bâtard ! Dans mes espérances je le vois déjà revenir tout penaud, tout crotteux, le marbre de sa bouche fendillé, s’enfermer dans la honte de sa haute tour. Alors, d’une main lasse, il signe ma libération et il accepte les conditions de Harold. Car j’ai confiance en toi, mon cher frère. Tu es un chef de guerre aussi habile que vaillant, et tes guerriers, les plus redoutables du monde chrétien. Viens et libère-moi, même s’il faut pour cela abandonner les yeux de Mathilde…

Mathilde, par tous les anges, qu’avez-vous fait ? Sans que j’en sois le moins du monde responsable, vous êtes devenue mon ennemie irrémédiable, et j’en viens à souhaiter que mille mers nous séparent !

Tais-toi, Wulfnoth, tu dis des bêtises qui pourraient te coûter cher. Les idées s’entrechoquent dans ma pauvre tête, tout s’emmêle.

Une roulade de sabots dans la cour du palais. Sur son destrier, un messager crie : « Guillaume ! Guillaume ! » On s’assemble, tous les hommes et toutes les femmes du château l’entourent. Du cœur du tumulte, je n’entends pas ce que rapporte le messager essoufflé. Soudain, l’un des valets le plus proche de lui se met à hurler : « Victoire ! Victoire ! Victoire ! » Aussitôt ce cri est repris en écho par la foule rassemblée. Mes jambes flageolent et mon ventre se déchire en deux.

La victoire ? La victoire de qui ? La victoire comment ? Je suis pétrifié : Guillaume aurait-il réussi à vaincre Harold ? Impossible, impossible ! Je descends les marches en tremblant, et la bise m’apporte une odeur de désastre.
Impossible, impossible… oh, j’ai si froid… les larmes, et cette douleur qui me poigne… Je chancelle, je m’appuie contre la muraille rêche pour ne pas tomber. Me voici au bas des marches, ombre glissée vers la rive des morts.
Une femme hideuse, une folle furieuse qui rit à grands gestes, s’avance vers moi. Subitement, elle se fige en croisant mon regard. Quelle haine, quel mépris, quelle condescendance. Une flèche dans l’œil ne ferait pas plus de mal. Wulfnoth, réveille-toi et écoute les arrêts du destin : le tyran de Normandie a escroqué la victoire. Mais toi, Harold, qu’es-tu devenu ? Et vous, mes frères ? Et toi, Hakon ?

Trop de questions, trop de tristesse. Je vous en conjure à deux genoux : terre, ouvre-toi sous mes pieds, ciel, brise-moi le crâne, Dieu, libère-moi de cette vie !

La cour se vide. Le groupe joyeux de la foule entourant l’émissaire disparaît dans la gueule noire de la tour comme font ces corbeaux qui emportent dans leur antre les chairs des cadavres. Les bras ballants, je reste seul au milieu de la cour. Il pleut mais je ne sens plus rien, car plus rien n’a d’importance.
*
C’est le soir seulement que Bérengère vient me révéler ce qui s’est passé. Les habitants du château se sont défaussés sur elle car, voyez-vous, Edith, de tous, cette généreuse servante se montre la moins farouche à mon égard… et même point du tout farouche.

Une catastrophe a frappé la pauvre Angleterre ! Après avoir débarqué, Guillaume s’était solidement retranché à Hastings. Là, il avait livré bataille à Harold venu à sa rencontre, poussé par tous les vents de la colère. En effet, déboulant du Nord où il avait écrasé l’armée du Norvégien, et après l’avoir tué, ainsi que mon frère Tostig, le dernier roi saxon avait immédiatement engagé le fer. Une terrible bataille, opposant l’armée du duc de Normandie aux Engliscs épuisés par une marche forcée depuis York, avait ensanglanté toute une journée. Mes frères Gyrth, Leofwine puis Harold furent massacrés sans pitié, et des centaines des nôtres achevés sans merci par les hommes du vainqueur.

Je suis anéanti.

Je me recroqueville sur moi-même en apprenant toutes ces funestes nouvelles. Ainsi, mes quatre frères sont morts ! Moi, Wulfnoth, je reste le dernier fils de Godwin vivant, et tous mes espoirs d’être libre un jour s’effondrent… Bérengère s’approche de moi. Je sens le parfum sucré de ses longs cheveux jais. Elle me prend dans ses bras et me berce comme un enfant éperdu de chagrin.

À travers mes yeux embués de larmes, je plonge dans son regard de nuit d’été qui me rappelle celui de la dame de mes pensées. Nous nous aimons toute la nuit, elle avec toute sa tendresse, moi avec le feu du désespoir...
*
Oubliez Wulfnoth ! Effacez jusqu’à mon nom, car je ne suis plus qu’un souvenir, l’ombre d’une gloire que le vent a drossée. Wulfnoth le Blond descendait d’une longue lignée de guerriers impitoyables que craignaient même les loups d’hiver affamés. Le sang de Harald à la dent bleue coulait violent dans ses veines. Son père et ses frères étaient si réputés qu’on affirmait qu’il suffisait qu’ils lèvent la hache ou l’épée pour avoir bataille gagnée. Et lui, mes beaux seigneurs, mes gentes dames, que fit-il, qu’était-il ? Rien. Gardé comme un pot sagement posé sur une étagère, Wulfnoth n’eut jamais l’occasion de lever les armes contre quiconque. Il ne disait rien à personne et lui non plus ne disait rien, car qui l’aurait entendu ? Parle-t-on à un objet ? Vous me rétorquerez que le dernier fils de Godwin aurait pu mourir avec ses frères à la grande bataille de Hastings, qu’il aurait dû tomber avec le roi Harold d’Angleterre. Mais comme il avait tout manqué, ce Wulfnoth, comme il était passé à côté de tout, il ne représentait plus que la valeur déclinante d’un otage, celle d’un colifichet de paix assurée à brandir les jours de fête avec les chiens courants et le hanap débordant d’hydromel. L’ennemi déchu et emprisonné devenait ainsi l’icône de la gloire du nouveau souverain normand. Il suffisait d’attendre le jour où Guillaume déciderait de s’en débarrasser. Oubliez Wulfnoth !
*
Un an, un jour, une heure, un instant, ne signifient plus rien, le temps qui passe m’indiffère. Ma dame silencieuse revient souvent me visiter dans mes songes. Elle m’apparaît désormais moins diaphane. Son visage familier que je découvre toujours plus aimable me réconforte dans ma solitude.

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