Aroun

Cv arounRoman de Pascal Dupin

ISBN 978-2-84859-028-8
236 pages - 19 €
Broché - grand format

Édition imprimée : 19 € Édition numérique : 7,99 €

Présentation

Inventer une machine à voyager dans le temps est un thème largement abordé et apprécié. Pascal Dupin le revisite sous un angle inhabituel. Car dans cette intrigue palpitante, nul besoin de machine pour retourner dans le passé : l’absorption d’une substance bien connue des Indiens d’Amazonie et une séance d’hypnose vous transportent aux moments forts de votre existence. Aroun, l’hypnotiseur magicien, se voit déjà en haut de l’affiche avec sa fabuleuse invention, jusqu’au jour où un de ses clients, de spectateur devient acteur et réussit à interférer dans son passé. À partir de là, tout se dérègle, les modifications du passé interagissent sur le présent, des destins qui n’auraient jamais dû se croiser s’entremêlent. Aroun se transforme en apprenti-sorcier mais saura-t-il rester maître d’un jeu où le bien et le mal s’affrontent dans un combat sans merci ?

Lire la chronique de Lire ou mourir.

Extrait

Prologue
« Aïe ! » Cette douleur dans le bras. La piqûre. Tout était confus et se bousculait dans ma tête.
Avais-je de nouveau huit ans ? Il me semblait reconnaître cet endroit, cette odeur, cette époque. J’étais en train de jouer dans ce jardin comme avant… Cela faisait bien longtemps déjà.
Quelle sensation bizarre de me retrouver là, dans ce lieu où j’avais passé mes dernières vacances d’enfant ! Malgré l’état de torpeur dont j’émergeais doucement, les informations affluaient par vagues successives et désordonnées.
Je me rappelais vaguement que ma tante et mon oncle avaient prêté leur maison à mes parents pendant leur séjour au Portugal pour une quinzaine de jours. Située à Saint-Maurice L’Exil, dans l’Isère, celle-ci ne possédait rien d’extraordinaire. Un simple « T4 » dans une cité où tous les pavillons avaient été construits à l’identique pour le logement du personnel de la centrale nucléaire, mais entouré d’un terrain clos, arboré, recouvert d’une pelouse verte et drue au milieu de laquelle se trouvait une piscine. C’était tout ce que pouvait souhaiter une famille avec deux enfants en bas âge vivant à longueur d’année au quatrième étage sans ascenseur d’un bâtiment en copropriété. Une voix familière me tira de mes réflexions.
— Océane, fais attention à Jérémie.
Ma mère se tenait sur le pas de porte de la cuisine, ma mère, tellement jeune.
— Il va encore manger des feuilles de laurier et attraper la gastro.
L’image de sa dernière couche-culotte fit revenir un sentiment de dégoût aussi précis que si mes pensées dataient d’hier. Pareille à un automate, je sentis mes petites jambes me porter jusqu’au coin de la terrasse bordée par d’immenses lauriers roses qui masquaient en partie la piscine. Curieusement, je ne maîtrisais pas mes mouvements. Quelqu’un d’autre agissait à ma place.
Le garnement était là, assis par terre, occupé à décortiquer un à un les pétales d’une fleur. « Très toxique », avait dit mon oncle. « Cette plante dangereuse, il ne faut surtout pas en avaler ». Les souvenirs remontaient de ma mémoire, fourmillant de détails depuis longtemps oubliés. Jubilant de me sentir grande, je me vis taper sur les doigts de mon frère en criant tel un adulte responsable :
— Pas bon ça ! Mauvais ! Mets pas à la bouche.
Feignant de ne m’accorder aucun droit, le rejeton se releva indifférent et courut en se dandinant dans l’herbe dans l’espoir d’attraper Junior, le chien de la maison dont on assurait la garde pendant notre séjour.
Junior était un terrier blanc, de la race des Westies, les toutous qu’on voit dans la pub à la télé pour la pâtée César. Compagnon joueur et docile, il n’aimait pourtant pas les bébés, du moins jusqu’à une certaine taille ou un âge suffisamment avancé, capable de lui procurer quelques friandises. Cela devait tenir à son passé de chiot où quelques bambins s’étaient servis de lui comme de leur peluche, à tirer sur les poils et la queue, même les moustaches. Il fallait donc veiller à ce que Jérémie ne puisse pas l’acculer dans un coin car le cabot aurait pu le mordre sérieusement.
La douleur de mon bras devenait plus diffuse, le produit se répandait dans tout mon être et m’apportait la sérénité nécessaire à la situation. Une voix sourde, celle d’Aroun, parvenait à mes oreilles :
— Soyez tranquille ! Tout va bien. Restez calme. Tout ceci est déjà terminé. Ne vous impliquez pas, détendez-vous.
Calme pour qui, pour quoi ? Il s’agissait de ma vie ! Qu’étais-je en train de faire ici, si loin dans ce passé, ce passé du bonheur ? Petit à petit, la lumière commençait à poindre dans mon esprit, mais je n’arrivais pas à remettre mes idées dans le bon ordre. Les détails des souvenirs de mon enfance se précisaient pourtant.
J’entendis rire ma mère au premier, un rire éclatant, sans retenue, de ces rires qui vous font marrer à eux tout seuls par contagion, un rire que je n’avais plus entendu depuis longtemps. Là-haut, mon père devait lui raconter des bêtises ou une blague salace sur un monsieur belge, comme il savait si bien le faire. Un de ces petits riens qui font tout dans la vie d’un couple. La communication est le ciment du mariage et ils avaient construit de solides fondations.
Le béton avait vraiment pris à la naissance du petit dernier, ce garçon tant désiré et qui s’était fait attendre. Mais depuis, le bonheur régnait en maître même si les temps étaient durs. Le revenu financier de la famille permettait à peine de boucler les fins de mois. Nathalie, ma mère, travaillait comme secrétaire comptable à mi-temps dans un minuscule garage automobile sans concession et Pascal, mon père, gérait des systèmes réseau dans une boîte d’informatique. Il venait pour cela de laisser son ancien emploi d’outilleur en mécanique pour s’investir dans ce nouveau métier d’avenir, du moins le pensait-il, après une formation au GRETA, espérant ainsi améliorer le train de vie du foyer. Mais rudes étaient l’apprentissage et la concurrence entre collègues.
Jérémie était arrivé comme le messie au sein de la famille, porteur de la génération future des Perrot, il était le dernier à pouvoir permettre à la branche généalogique de ce patronyme de ne pas s’éteindre. À ce titre, il était choyé par tous les ascendants encore vivants. Il le méritait et savait charmer son monde. Il arborait sous sa tête blonde, de grands yeux bleus rieurs et polissons, un sourire enjôleur qui pourrait faire fondre la plus irascible des grands-mères, ce qui n’était pas le cas. Moi, une fille et son aînée de six ans, j’estimais ne pas recevoir les mêmes attentions que lui. Quelquefois, une colère infantile, sourde et pleine de jalousie, me remplissait.
La petite Océane s’appliquait à présent à faire le tour de la piscine à la recherche de sa poupée :
— Où te caches-tu Amandine ? hurlai-je avec ce plaisir d’enfant retrouvé de pouvoir exercer mon autorité sur un être inférieur.
Amandine. Ce prénom aussi, je l’avais oublié. Ce jouet reprenait pour moi toute sa valeur et son importance : ma confidente et mon réconfort dans les moments de chagrin.
Le bassin occupait pratiquement la moitié du terrain et en imposait avec son mètre vingt de haut, trop haut pour moi. C’était une piscine hors sol du genre de celles qui sont vendues en kit dans les magasins de bricolage, ovale et assez grande pour pouvoir effectuer quelques brasses. On y accédait par un petit escalier de bois qui rejoignait un plancher sur lequel on pouvait disposer deux chaises longues, le tout clôturé par une barrière. L’ensemble donnait une sensation assez agréable de bien-être et de détente. Avant notre arrivée, mon oncle, prudent, avait fermé le passage avec une planche en aggloméré, fixée en haut de l’escalier par un vulgaire serre-joint. Il avait bien recommandé à mon père de ne pas oublier de le mettre hors période d’utilisation afin que nous, les enfants, mais aussi le chien, ne puissions y accéder et tomber à l’eau.
— Ah ! Te voilà coquine ! dis-je en apercevant l’effrontée dissimulée sous un des renforts de la tôle de la piscine.
— Tu as froissé toute ta robe et ton bras est tout sale.
En examinant de plus près la poupée, on pouvait distinguer des marques de dents à l’avant-bras du jouet. Une colère soudaine s’empara de moi.
— Papa, papa, Junior a mordu Amandine. Elle est tout abîmée !
Mon père descendit tranquillement et sortit dans le jardin. À son air amusé, je compris tout de suite le sérieux qu’il accordait au problème. Il prit un air grave et consterné pour feindre d’attacher de l’importance aux soucis de l’enfant.
— Fais voir ! Oh ! la sale bête ! Viens, on va le gronder !
Nous partîmes à la recherche du chien qui n’avait pas demandé son reste. En entendant crier, il s’était déjà enfui chez les voisins par un trou dans le grillage, courant après un pigeon posé sur une des branches du cerisier. Il détestait les oiseaux qui venaient manger dans sa gamelle et lui frôlaient la tête en rase mottes en lui piaillant aux oreilles.
— Ça ne fait rien, rassura mon père. On le disputera tout à l’heure quand il aura oublié. Et puis, il sera bien obligé de revenir, s’il veut manger !
Frustrée et rancunière, je me promis de venger l’infamie plus tard, imaginant toutes sortes de tortures morales et physiques que je pourrais bien faire subir à ce stupide animal. Sur ce, Jérémie arriva cahin-caha au bord de la terrasse, un morceau de bois dans la bouche. Pascal le souleva comme un paquet de plumes, lui retira l’objet gluant et posa un gros bisou sur sa joue encore humide.
— Tu t’en payes ici, hein ! On est bien chez tonton ! lui murmura-t-il à l’oreille.
Il le fit tournoyer en l’air comme dans un manège et le reposa dans un atterrissage en piqué, ce qui fit éclater de rire le bambin et déclencha mon amertume.
« Océane, reprends-toi. Tu sais maintenant pourquoi tu es là ! Ne te laisse pas envahir par tes pensées de petite fille ! » me rappelai-je. Le but de ma présence ici s’éclaircissait, soutenu et confirmé par le murmure inquiet d’Aroun. Mais étions-nous le bon jour ? Comment savait-il précisément quand cela devait arriver ? Mon voyage était limité.
« Le produit agira pendant peu de temps », avait-il averti pendant la préparation de l’intervention. Or je voulais savoir avant mon retour pour éteindre à jamais tous les reproches.
Depuis quand étais-je revenue maintenant ? Le temps passait si rapidement et j’étais toute à la joie de pouvoir revivre ce passé heureux, comme par magie. Tout était tellement réel, tellement vivant. Qui n’a pas rêvé de pouvoir revenir à tel ou tel instant de sa vie antérieure en ayant conscience de tout ce qu’il a vécu jusqu’alors, avec l’expérience et la sagesse qu’apporte l’âge. En d’autres circonstances, j’aurais pu apprécier ces instants-là, mais… Tout à coup, mon cœur s’emballa. Aroun avait réussi, malheureusement.
Je le sentais au fond de mon âme, mon inconscient mettait mon cerveau en alerte maximum. L’événement que ma mémoire avait effacé, pour lequel j’étais revenue, allait se reproduire, me tétanisant et me glaçant le sang. Océane ressentait-elle mon anxiété et mon effroi ? Probablement pas. La peur me faisait divaguer, pour elle le cauchemar n’avait pas encore commencé. L’angoisse me tordait de douleur, mais j’étais là dans un but précis : savoir. Une partie du scénario seulement était effacée ; mais je devais revivre l’horreur entièrement. Maintenant, confrontée à l’imminence du drame, je regrettais amèrement ma décision, mon obstination malgré tous les avertissements. Je paniquais, peut-être pouvais-je encore y échapper ? Aroun… !
Trop tard.
Tout se déroula inexorablement. Les souvenirs douloureux resurgirent du néant pour venir s’inscrire cette fois de manière indélébile dans ma mémoire. Cette fois, j’étais certaine de ne plus jamais l’oublier. Jamais. Tout se déroula très vite.
Par jeu, un merle vint se poser sur le rebord de la barrière de la piscine. Agacé, Junior se précipita alors dans l’escalier, tentant d’escalader la planche en bois qui en défendait l’accès et aboyant à tout va. L’aggloméré vermoulu par l’humidité s’émietta autour du serre-joint et s’écroula sous le poids du chien, libérant le passage. Alerté par la scène et voyant l’accès dégagé, Jérémie s’empressa de gravir les quelques marches qui le séparaient de l’étendue liquide où flottait gracieusement son dernier cadeau, une bouée canard. Il se pencha sur le bord pour l’attraper quand Junior repartit en trombe à la poursuite du volatile et heurta l’enfant qui tomba, déséquilibré, tête la première dans le bassin.
Alertée par le bruit, Océane surgit à son tour sur le plancher et vit, pétrifiée de stupeur, son frère disparaître sous l’eau. Je voulus appeler à l’aide mais aucun son ne sortit de sa bouche. Je voulus me jeter en avant pour le rattraper, chassant ma jalousie, mais ses muscles restaient complètement figés sous le choc et la vue de la scène. Le petit corps remonta deux fois à la surface, se débattant de toutes ses forces, mu par ses réflexes de bébé nageur tant de fois pratiqués. Mais la couche-culotte détrempée endiguait ses mouvements. Il perdit rapidement ses forces et, épuisé, finit par boire la tasse. Le balancement du bec de canard rieur scandait ses derniers soubresauts au-dessus de lui, comme pour se moquer.
L’impuissance me chavira la tête. Je voulais me jeter à l’eau moi aussi, mourir avec lui, effacer toutes ces années de douleur et de tristesse qui m’avaient imposé ce retour. Ce retour pour un ultime espoir. Mais quel espoir ? Je venais seulement de réaliser que rien n’allait changer, tout au contraire. La douleur fut plus forte et plus insoutenable que dans mon cœur d’enfant. Je ne voyais plus que l’image de Jérémie, dans un dernier tressaillement, les yeux écarquillés d’incompréhension, qui m’appelait à l’aide à travers le temps, s’enfonçant à jamais dans la nuit noire de mes cauchemars.

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