Cv coco reine des tropiquesCoco, reine des Tropiques

Extrait du roman de Christine Sagnier

La vie est comme une noix de coco suspendue à la branche, elle se balance au gré du vent, jusqu’au jour où un courant d’air mauvais la jette à terre. La mienne de vie pesait bien moins lourd qu’une noix de coco, et je n’avais rien du charme tendrement exotique de ce fruit. Du charme, je n’en avais pas, le pelage rêche et terne, d’une teinte indéfinissable tirant vers le gris, grêlé de taches tout aussi indéfinissables, souvenirs des restes de nourriture que l’on m’avait lancés et qui avaient malencontreusement atterri sur mon dos. Mais mieux vaut recevoir une tête de poisson sur le poil qu’une pluie de cailloux. Pour finir, j’étais affublée d’une queue en accordéon – des angles droits en lieu et place des circonvolutions du seyant tire-bouchon – et de grandes oreilles, longues et plates, qui me valurent plus tard le surnom de Yoda, les amateurs de science-fiction comprendront. Comme le maître Jedi, j’étais de petite taille, sage probablement ; quant à mes origines, elles demeuraient mystérieuses : avait-on jamais vu ma mère prendre soin de moi ? Bref, j’étais une drôle de chienne, d’une race inconnue, qui survivait dans un trou creusé dans le sable au pied d’un palmier.

Mais je n’étais pas seule ni malheureuse. Pas heureuse non plus. À mes côtés, une tripotée de chiots tout aussi faméliques, mes frères, mes sœurs peut-être, bien que je fasse figure d’intruse au milieu d’eux qui se ressemblaient comme des gouttes d’eau – ou était-ce la couche de crasse qui les enveloppait qui maquillait leur différence ? Nous formions une bande, si ce n’était une fratrie, nous blottissant les uns contre les autres quand le vent faisait voltiger les palmes au-dessus de nos têtes décharnées. Ces jours de tempête, nous ne risquions pas le museau hors de notre abri. L’écume blanche de l’océan bouillonnait à quelques mètres de nous, des noix de coco déchues roulaient et bondissaient sur la plage, tels les boulets sortis de la bouche d’un canon. Sans parler du grondement des éléments qui s’engouffrait dans le pavillon de mes oreilles, irrémédiablement plates comme les ailes d’un avion. J’aurais souhaité les rabattre pour faire taire cet enfer, mais c’était impossible. Je n’ose imaginer ce qui serait advenu si je m’étais aventurée dans ce maelstrom tropical. Moi et mon petit kilo d’os nous serions envolés vers ces cieux rageurs, c’est certain.

Que dire d’autre, si ce n’est que le sort nous avait bien lotis en nous faisant naître sur une plage. Parce que la vie en ville n’est pas une sinécure, surtout sous un soleil de plomb. Le macadam brûle les pattes et la chaleur qui en exsude rôtit les flancs des plus petits. La ville est un four où l’espérance de vie est encore plus réduite pour les chiots qui, comme nous, sont livrés à eux-mêmes. Que faire sans le téton d’une mère auquel se raccrocher ? Se protéger du soleil sous une voiture, c’est risquer de s’endormir et finir écrasé par une roue ; boire se résume à laper la boue malsaine des ornières, souvenir d’un déluge passé ; manger pourrait paraître plus simple, si la lutte n’était si âpre auprès des poubelles. Restent les monceaux de détritus qui jonchent les marchés à la clôture, mais ils sont avalés par les bêtes les plus déterminées qui se déchirent le festin avec des hommes tout aussi féroces qu’elles. À coups de savates et de crocs, les agapes !

Alors oui ! nous étions chanceux sur notre plage où trois grands mâles se partageaient le territoire. Tous roux, tous en bonne santé, à part quelques misères : l’un était borgne, l’autre boiteux, et le troisième pelé comme un cochon, mais les trois s’entendaient à merveille et nous servaient de gardes du corps. Nourris par les pêcheurs de l’anse, ils nous cédaient des miettes que nous débusquions avec virtuosité. C’est fou ce qui s’insinue entre les grains de sable. Nous passions des heures la truffe au sol à nous pourlécher d’un minuscule lambeau de chair, d’un reliquat d’arête, d’un œil de poisson providentiel. La plage est un garde-manger ! Du moins pour qui a un bon flair et beaucoup de patience. Qu’avions-nous de plus urgent à faire que d’essayer de nous remplir l’estomac ? Ah oui, à propos, j’ai omis de décrire mon ventre, un gros ventre en forme d’outre ou de poire, enveloppé dans une peau rose à moitié translucide tant elle était tirée depuis les bosses de ma colonne vertébrale jusqu’à mon nombril.

Voilà pour les trois premiers mois de ma vie avant qu’un esprit ne s’égare et pointe son œil sur moi. Un esprit en scooter, avait-on déjà vu ça ?

L’esprit en question, casque rose, tongs, short jaune paille, barbe drue. Et son double, aux longs cheveux miel. Un esprit ou une nouvelle race d’hommes qui, comme nous autres créatures à quatre pattes, adoraient se prélasser au soleil. Plus sensés que mes congénères, ils préféraient s’allonger sur la plage plutôt que sur la route, réduisant considérablement les risques d’accident, quoique la chute d’une noix de coco puisse s’avérer fatale pour qui la reçoit sur la tête. Et pour mieux capter les rayons, ou s’attendrir la peau, ils s’enduisaient de cette substance odorante qui sert à frire les poissons, substance d’avant friture, hélas !

Ce genre de spécimen s’étant plus d’une fois égaré sur notre plage, l’envie d’aller lécher ne serait-ce qu’un mollet m’avait souvent taraudée. Mais qui se serait laissé approcher par une chienne aussi miteuse que moi ? Même minuscule, même squelettique, je faisais peur. Parce que j’étais minuscule et squelettique justement, galeuse aussi, à en croire les regards apitoyés qui convergeaient vers ma silhouette étique et les mains qui battaient l’air quand je m’approchais. Car oui, je m’approchais, et j’étais bien la seule au sein de notre petite bande à oser flirter avec des étrangers, mais j’avais tellement faim ! Et puis, ces hommes-là ne pouvaient pas être plus dangereux que les enfants du coin qui, les jours d’ennui, courraient à nos trousses avec leurs lance-pierres.

Mais cette fois-là, pas de moulinets des bras ni de cris effarouchés, des roucoulades en veux-tu en voilà, des oh !, des ah !, des genoux qui se plient, quatre mains tendues dans ma direction, et des bouches qui s’étirent largement. Ces deux-là parlaient un idiome qui m’était étranger, mais nul besoin de connaître une langue pour en saisir le message quand il est pétri de tendresse. Mes longues oreilles se firent encore plus longues pour profiter de ces douces sonorités tandis que j’avançais à pas menus, me tortillant de tout mon corps, la queue frétillante et les narines affolées par un irrésistible parfum de nourriture que je localisai à l’intérieur d’un sac à dos posé par terre.

C’est doux la main d’un homme, surtout quand il s’agit d’une femme, ça sait faire autre chose que jeter du poisson ou des cailloux. Un seul doigt vous frotte le crâne, et vous tombez en pâmoison. Oui, j’étais à la limite du vertige, subjuguée par cette pratique que j’ignorais jusqu’alors, les caresses. Le doigt tournait, tournait sur le sommet de ma tête, me donnant l’impression qu’il s’enfonçait dedans ; mes yeux, pourtant tout ronds, s’étiraient vers mes tempes sous cette douce pression, ils se fermaient sans que je puisse les en empêcher, mes paupières pesaient si lourd. Je frémissais d’aise de la pointe de mes oreilles jusqu’au bout de ma queue. Ce fut mon odorat qui me sortit de cette transe, et la divine fragrance qui fouetta l’air au moment où le sac à dos s’ouvrit. Là, je faillis m’évanouir pour la seconde fois.

Je n’avais jamais mangé de poulet de ma vie. Pour moi, ces volatiles qui péroraient, le cou tendu, toujours prêts à nous écharper, moi et mes compagnons, pour un misérable croûton de pain, étaient des durs à cuire. Le bec est une arme redoutable, et les poules et les coqs en jouent admirablement. Mais quand nos trois aînés à quatre pattes, le Borgne, le Boiteux et le Pelé s’aventuraient parmi eux, alors, la volaille moins fière s’éparpillait dans des piaillements et des battements d’ailes frénétiques. Bon débarras !

J’avoue n’avoir pas fait immédiatement le rapprochement entre nos ennemis à plumes et le pilon frit dégoulinant de graisse que la touriste fit bientôt jaillir d’un sac en papier. Toute méfiance envolée, je sautai quasiment sur ses genoux, griffes sorties pour m’accrocher à mon perchoir, gueule grande ouverte, quenottes offertes, prête à croquer un bout de viande. Dans le monde dans lequel je vivais, un tel sans-gêne m’aurait valu une bonne taloche qui m’aurait envoyée dinguer à des mètres de là, à la suite de quoi j’aurais déguerpi avec moult couinements. Mais les genoux que je griffais d’excitation étaient ceux d’un esprit protecteur, je fus donc récompensée par une lichette de chair exempte de toute graisse superflue afin de protéger mon estomac de dénutrie. Quelle fête, quelle incroyable fête !

S’il ne s’était agi que de moi, j’aurais avalé le pilon tout entier, peau, chair et os compris, quasiment un tiers de ma taille, et serais probablement morte sur-le-champ. Pas d’orgie donc, mais la becquée ou presque, des effilochages de viande donnés du bout des doigts. Bientôt – bien trop tôt à mon goût –, mon ventre fut délicieusement plein, rempli comme il ne l’avait jamais été, je me sentis glisser dans une douce torpeur, m’allongeant sans chichis aux pieds de ma bienfaitrice qui me gratouilla la panse d’un ongle. À ce stade de l’histoire, il est utile de dire qu’en dépit de son regard attendri, son compagnon restait à bonne distance de moi. L’effet repoussoir de ma maigreur exagérée, je suppose. A-t-on idée aussi d’avoir la peau sur les os ?

Et quoi, maintenant ? La satiété ne durerait qu’un temps, deux jours maximum, ainsi, en plus de crever la faim, j’allais mourir de désespoir pour avoir entraperçu le bonheur d’un repas salvateur. Non, non, et non ! Le bonheur se saisit quand il passe et ne se regrette jamais, qu’advienne le lendemain.

C’est le Borgne qui me réveilla en me reniflant de toutes parts. L’odeur de poulet frit probablement. Heureusement qu’il lui restait un œil, car son inspection menée jusqu’au bout – fesses, ventre, oreilles, tout y passa –, il se contenta de me lécher le museau. Et il faut croire qu’il était plus fringant que moi, vu que le grand barbu s’enhardit à le nourrir, lui ; du moins le gratifia-t-il des peaux croustillantes que sa pareille avait refusé de me donner malgré mes jappements stridents. Mais la solidarité était la clé de notre petite communauté, aussi trouvais-je tout naturel que la générosité des nouveaux venus profite à mon aîné. Le plus étonnant c’est le temps qu’il fallut au reste de la tribu pour oser approcher. Plusieurs minutes après le Borgne, ce fut le Pelé qui arriva, suivi du Boiteux. Trop tard. Tous deux durent se contenter de respirer l’air saturé de cette odeur de graisse.

Déjà les touristes s’apprêtaient à partir. La jeune femme enfila le tee-shirt et le short qu’elle avait dû ôter durant mon somme, elle s’agenouilla non loin de moi, tendit sa main, paume ouverte, tandis que je m’approchais doucement, les pattes à moitié repliées sous mon ventre qui touchait presque terre, prête à goûter une dernière fois à une caresse. Comme elle se releva et tourna les talons, je humai l’endroit où elle avait posé son sac à dos, imitée par mes trois compères, puis, les laissant à la triste constatation que, non, rien n’avait été oublié sur place, je galopai jusqu’au scooter, la démarche un peu lourde de toute cette nourriture, mais l’estomac bien arrimé. Mes deux bienfaiteurs s’étant installés sur l’engin, je sautai et aboyai par-dessus le vrombissement du moteur pour leur dire adieu. Adieu, merci et bon voyage ! Je bondissais en équilibre instable sur mes pattes-arrières. C’était la moindre des choses, un adieu à la hauteur de leur générosité. Quelques minutes plus tard, les casques roses s’évanouirent derrière les arbres qui bordaient le chemin de terre qui les avait conduits jusqu’à moi. Évanouis, comme les esprits s’évanouissent, en laissant derrière eux un souvenir incandescent.

Sur ce, je me retirai au creux d’une touffe de hautes herbes léchées par le vent. Je n’avais pas la force de retourner jusqu’à mon trou dans le sable, et peut-être pas l’envie d’y retrouver mes coturnes qui m’auraient flairée et léchée sous toutes les coutures. Je dus m’endormir très vite, et longtemps, car le soleil se levait lorsque je fus réveillée par des aboiements aigus. Les miens. J’ouvris un œil, surprise d’être roulée en boule dans mon nid de verdure, et non courant et jappant après les deux pilons évadés d’une marmite qui caracolaient devant moi une seconde plus tôt. Deux pilons sans ailes ni tête pour guider leur course. Étrange vision matutinale.

Légèrement déçue, je me levai pour rejoindre mes petits amis déjà occupés à fouiner dans le sable. Je m’étirai de tout mon long, puis les imitai sans franche conviction. Trop de croustillant sous la dent.

 

La vie reprit. Une journée ordinaire, mais pas tout à fait, mon champ de vision s’étant élargi ; au lieu de rester les yeux braqués sur des milliards de grains de sable, j’observais l’horizon, les barques au loin qui dérivaient sans capitaine à bord, des têtes enturbannées qui émergeaient soudain à proximité, pour replonger sous les flots quelques secondes plus tard, des épaules emmaillotées de rouge, de vert, de jaune, qui flottaient, de-ci de-là, à fleur d’eau. Les pêcheurs à l’œuvre, les mêmes qui, plus tard, débarqueraient leurs prises, secondés par les bras d’une marmaille surexcitée, et qui, avec un peu de chance, nettoieraient leurs filets à quelques mètres de nous, jetant de côté des détritus auxquels se mêlerait peut-être un poisson mort. Un cadavre sous un monticule de bouteilles en plastique, de tongs et de paille. Notre quotidien, réglé comme du papier à musique, à quelques tempêtes près. J’admirais ce beau tableau, tout ce bleu qui nous enveloppait, frangé du blanc crémeux de la plage et du vert des palmiers qui, eux aussi, semblaient vouloir se rafraîchir la tête dans l’eau.

Et la journée passa paisiblement.

Je rejoignis mes congénères qui, une fois leur chasse aux miettes achevée, s’étaient assoupis à l’ombre. N’étant pas d’humeur à dormir, je mordillai la queue de l’un, sautai à pieds joints sur l’autre. Débuta alors une partie de lutte sur deux pattes, de crocs gentiment plantés dans les oreilles, de roulés-boulés sur le sol dans un enchevêtrement de corps qui nous laissa bientôt tout pantelants. Le soir venu, je réintégrai notre trou, où je fis ma place au chaud contre les côtes saillantes de mes camarades. Puis le coq chanta et une nouvelle journée débuta, truffe à terre.

 

Je rêvassais, nez au vent, les pêcheurs ayant débarqué depuis longtemps leur lot quotidien de poissons et de déchets, quand un grondement sourd me fit tendre l’oreille. Le bruit d’un scooter sur le chemin de terre. De nouveaux touristes en perdition. Je tournai le dos à la mer pour les observer. Et… je n’en crus pas mes yeux. Deux casques roses apparurent, leurs propriétaires dessous. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Un bond de géant. Toute frétillante d’allégresse, je partis à leur rencontre, aussi vite que mes courtes pattes me le permettaient. Si vous croyez que mon estomac me dictait mon allure, vous vous méprenez, je n’avais pas très faim. Ou bien si, de caresses.

Parvenue à quelques mètres du scooter, je ralentis la cadence, allongeai le cou, baissai autant que possible les oreilles, pointant le museau au ras du sol. Les hommes sont d’une nature lunatique, voyez-vous, avec eux les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Une fois, ce sont les boyaux d’un poisson que vous recevez sur la truffe, la suivante une volée de bois flotté.

Sans même prendre le temps d’ôter son casque, la jeune femme sauta à terre, s’accroupit, paume ouverte, en gazouillant. Je n’ai pas la prétention d’être polyglotte, mais je jurerais qu’elle disait ceci : « Oh mon toutou, te voilà encore ! Que tu es mignon ! » Si, si, je vous jure, c’est ce qu’elle me dit tandis que je posais mes deux pattes sur ses genoux, mon attention légèrement détournée par l’odeur alléchante qui flottait dans l’air. Elle me gratta la tête et le cou et le poitrail, et ce fut délicieux.

J’eus droit une nouvelle fois à ma portion de poulet à l’ombre d’un palmier, griffant d’excitation ma cantinière, sautant carrément sur ses genoux, si avide de ces saveurs qui explosaient sur ma langue et tapissaient mon palais, souhaitant qu’elles ne se dissipent jamais. Mes fidèles compagnons lorgnaient la scène avec circonspection, mais finirent par s’enhardir, et tentèrent une approche du bout des pattes. Bien leur en prit, car chacun eut sa part, même nos trois aînés qui survinrent peu après pour gober les peaux qui leur étaient destinées.

Ainsi s’installa une nouvelle routine, ou presque, puisque les passagers du scooter apparaissaient quand mon ventre se remettait à gargouiller. Nous profitions tous de leurs largesses, je brûlais d’amour pour la touriste aux longs cheveux aussi dorés qu’un rayon de soleil qui flottaient en rideau devant son visage lorsqu’elle se penchait pour me caresser.

 

Et puis un jour, tout changea. La belle étrangère me prit dans ses bras en devisant tranquillement, elle me regarda dans les yeux avec la douceur du serpent qui veut endormir sa proie et me badigeonna d’une substance laiteuse fort désagréable qui me picota la peau et les narines et, tandis que je tentais en vain de lui échapper, elle m’emporta jusqu’à la mer et me plongea dedans. Oui, dans l’eau jusqu’au cou. Quelle trahison ! Les tambourinements de mon cœur faillirent s’arrêter net, je fermai les yeux, frappée de désespoir et de terreur, les deux sentiments s’entremêlant sans que je puisse discerner lequel des deux dominait l’autre. Le désespoir probablement. Cependant la traîtresse épargna ma tête qui resta à la surface. Je n’entendais plus ses roucoulades, je ne sentais plus la douceur de ses mains qui me frictionnaient tendrement, je battais frénétiquement des pattes dans ce liquide à la recherche d’un appui qui m’aurait permis de m’échapper. Puis, enfin, nous regagnâmes la plage, elle qui me serrait toujours aussi fort dans ses bras, et moi qui tentais toujours de m’en libérer. Elle eut le dernier mot évidemment, et acheva la torture en me vidant une bouteille d’eau tiède sur le corps. Toute cette eau sur ma peau, et autant de chagrin qui me submergeait. Ensuite, j’eus droit à une nouvelle séance de frictions dont j’aurais pu me régaler en d’autres circonstances. Mais quoi ! je venais d’échapper à un assassinat par noyade.

Quand ma tortionnaire me lâcha, je partis ventre à terre me rouler dans le sable et m’y fondre loin, très loin d’elle, mais suffisamment près pour la lorgner du coin de l’œil et lui signifier toute mon amertume. Bon, je n’ai pas la rancune tenace, car lorsque mon assassin en puissance et son barbu regagnèrent le scooter, je les suivis, à bonne distance, partagée entre l’envie de japper un au revoir et celle de bouder.

Pouah ! En plus de me coller à la peau, cette odeur indescriptible effaçait les discrets arômes de poulet qui chahutaient gentiment mes narines depuis quelques jours. Impossible de m’en défaire. J’eus beau plonger dans les détritus qui ourlaient la plage, me rouler sur les coussins d’algues en décomposition, rien n’y fit. J’étais plus que jamais le vilain petit canard de la bande, avec ma queue en forme de foudre, mes oreilles en ailes d’avion, auxquels s’ajoutaient désormais ces relents chimiques. Un corniaud qui sent l’homme ! Mes compagnons me flairèrent à qui mieux mieux, mais rechignèrent à se pelotonner à mes côtés. J’étais pour ainsi dire en quarantaine.

Au bout de deux nuits et de deux retours de pêche, je commençai à recouvrer mon intégrité. Mais voilà ! mes amis à deux roues firent leur retour, le sac à dos débordant de victuailles. Que faire ? Approcher mine de rien, toiser la traîtresse, l’ignorer ? j’avais le cœur trop gros, en manque de câlins. Je me ruai dans leur direction, ma colère digérée, volatilisée, et me tortillai comme le poisson qui gigote dans le filet tendu au-dessus de l’eau. Ah non, ne pas penser à l’eau ! il n’aurait plus manqué qu’elle m’y trempe à nouveau, dans ce grand bain salé. Hors de question.

Ni ablutions, ni shampooing au programme, mais un festin dont nous allions nous souvenir longtemps. Des pilons, des ailes et même des têtes frites.

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