La Boussole d'EinsteinLa Boussole d’Einstein

PROLOGUE - QUE ME CHANTEZ-VOUS LÀ ?
 
Elle n’avait pas très faim, mais sortir prendre l’air lui faisait toujours du bien, une belle cassure dans ces journées monotones mais accaparantes où son cerveau était tendu vers des montagnes de chiffres, de statistiques et d’évaluations de dossiers clients à passer au peigne fin. Elle détestait surtout apporter son déjeuner au travail et l’avaler avec les autres dans la pièce qui était allouée aux employés, même si en cette période une bonne partie du personnel était en vacances. Non pas qu’elle fût misanthrope, mais elle avait peu d’atomes crochus avec la plupart d’entre eux.
Quand elle arriva sur le trottoir, la chaleur et le soleil aveuglant lui tombèrent dessus avec bienveillance, et après la fraîcheur aseptisée de la climatisation c’était bon pour le moral. L’été était là pour encore un bon bout de temps. Comme elle était célibataire sans enfant, elle devait laisser la place aux autres en juillet et en août et ne prendrait ses congés qu’en septembre, mais cela lui convenait très bien.
Elle cala la bandoulière de son sac dans le creux de l’épaule et au moment de chausser ses lunettes de soleil elle sentit un regard peser sur elle. Elle pivota et vit un jeune type, debout sur le trottoir un peu plus loin, qui la dévisageait avec insistance. Pas très grand, les cheveux bruns bouclés, ni moche ni beau, vêtu d’un jean propre, d’un tee-shirt blanc immaculé et d’une veste en toile noire qui devait lui tenir chaud. Il était par bien des côtés assez insignifiant. Le style à passer totalement inaperçu. Il tourna vivement la tête, faisant mine de scruter l’animation de la rue.
Elle haussa imperceptiblement les épaules et se dirigea vers le passage clouté afin de rejoindre l’autre côté de l’avenue.
Le feu passa au rouge et elle traversa. Avant de bifurquer sur la gauche pour se rendre à la brasserie La Fourchette, qu’elle avait choisie ce jour-là et où elle comptait manger un panini au saumon – et où surtout elle était sûre de ne pas tomber sur des collègues, ce qui l’aurait presque obligée à se joindre à eux (parfois, elle préférait acheter un sandwich dans un kebab ou autre boui-boui et le manger au petit parc tout proche, taillé au carré et bien propret) –, elle se retourna vivement et s’aperçut que le gars la suivait.
C’est pas vrai, pensa-t-elle, encore un qui cherche sa maman. Car elle aurait pu en effet presque être sa mère. Mais ce n’était pas son truc, elle ne donnait pas dans le jeune. Quand bien même elle aurait eu des envies de parties de jambes en l’air – ce qui n’était actuellement pas le cas –, c’est dans un autre registre qu’elle aurait tapé. Elle décida de l’ignorer et continua son chemin comme si de rien n’était.
La terrasse de la brasserie était bondée, alors elle se replia à l’intérieur, où elle trouva une place sur le côté non loin de la baie vitrée grande ouverte. À peine fut-elle installée qu’elle vit l’homme s’avancer vers elle d’un pas décidé et, sans même demander la permission, prendre la chaise qui se trouvait en face d’elle et s’y asseoir sans autre forme de procès.
Elle en fut soufflée.
– Ne vous inquiétez pas, lui dit-il aussitôt d’une voix apaisante, je ne veux pas vous importuner, vous ne risquez rien.
Elle allait protester, mais il fit un geste lent de la main et souffla un chut traînant de ses lèvres boudeuses.
Alors, d’un geste appuyé, il sortit de la poche intérieure de sa veste une enveloppe gris souris assez épaisse, sur laquelle rien n’était écrit, et la posa sur la table devant elle.
Elle vrilla son regard dessus.
– Laissez-moi vous expliquer, dit-il.
Elle poussa un long soupir, tenta de se calmer et laissa le jeune homme parler.
Cela dura une bonne dizaine de minutes.
Puis il se tut et la regarda droit dans les yeux, impassible.
– Mais que me chantez-vous là ? marmonna-t-elle en fronçant les sourcils.

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