L'Affaire Julie ClainL’Affaire Julie Clain

Extrait

Une aurore printanière éclairait le vallon sur lequel planait encore une brume légère qui jetait, sur le paysage empreint de sérénité, son voile de poésie matinale que le chant des coqs du voisinage allait bientôt déchirer. La ferme de La Motte, solide bâtisse pourvue d’un pigeonnier, symbole, en d’autres temps, d’une prospérité affichée, se préparait à vivre une nouvelle journée de labeur. Dans la grande pièce commune celle qu’au village on nommait la veuve Clain, la dépossédant de sa propre identité pour la rattacher à celle de son mari défunt, s’activait devant l’âtre à réchauffer la soupe qu’elle servirait, comme tous les matins, à sa maisonnée. L’horloge faisait entendre le tic-tac impitoyable de son balancier, et la fermière, impatiente, guettait l’arrivée des journaliers et celle de sa fille Julie dont elle entendait les allées et venues à l’étage. La jeune femme de 26 ans, demeurée célibataire, secondait sa mère avec un courage jamais défaillant qu’elle faisait taire au réveil, le temps d’une courte toilette où, concentrée sur son visage, elle interrogeait son miroir pour se rassurer. Même s’ils étaient dépourvus de finesse, ses traits, par ailleurs réguliers, n’étaient pas sans charme. Des yeux noirs expressifs, une bouche pulpeuse, encadrés par une abondante chevelure bouclée aux reflets cuivrés, un corps généreux, faisaient d’elle une héroïne de littérature populaire, de celle qu’elle achetait au colporteur qui passait à La Motte. Celui-ci proposait des articles de mercerie mais aussi des romans, contre lesquels le curé fulminait, du haut de sa chaire, lançant l’anathème contre les femmes qui se laissaient séduire par les sirènes de l’immoralité. N’hésitant pas devant l’outrance, il les comparait à des prostituées, leur promettait des tourments infernaux et les exhortait au rachat de péchés qu’elles avaient commis par la pensée. Julie, fidèle paroissienne assistait tous les dimanches à la messe et parfois aux vêpres quand trop de solitude menaçait ses après-midi dominicaux. Si elle baissait la tête devant les sermons du prêtre, c’était par simple habitude et non par un sentiment de culpabilité qui l’aurait harcelée. Les amours malheureuses des cousettes et blanchisseuses abusées par des coquins qui les abandonnaient après les avoir déshonorées, apportaient à sa vie de labeur une part d’aventure par procuration dont elle demeurait innocente. Et puis, elle aurait eu tant de peine à ne plus s’attarder auprès de Julien qui lui parlait si bien des livres qu’il vendait sur les routes de campagne. D’un sourire, il savait la captiver et, sans même s’en apercevoir, elle se laissait embarquer pour des voyages au long cours dont chaque épisode enflammait son imagination. Au fil du temps, le colporteur était devenu pour elle un ami singulier, une sorte de magicien qui l’arrachait à sa réalité paysanne pour lui offrir des guinguettes au bord de l’eau, des valses romantiques et des javas canailles. Elle le suivait dans le Paris interlope où les hommes se battaient pour une fille des rues et devenait l’une d’entre elles, Julien l’aimait et la protégeait. L’appel réitéré de sa mère la tirait de sa rêverie. On allait tremper la soupe, et ce geste rituel, annonciateur d’une longue journée qui ne faisait que commencer, était pour Julie un sacrifice insupportable qu’elle aurait voulu fuir.
 
Sa première jeunesse s’en était allée sans qu’elle y prît garde et l’on murmurait qu’elle rejoindrait bientôt le clan des vieilles filles de Bazoches qui entretenaient l’église et formaient l’incontournable chorale dont le curé, à la fin des offices, se plaisait à souligner le dévouement. On la voyait sur le marché, le dimanche après la première messe, assise derrière son étal où le beurre et la crème voisinaient avec les œufs et les volailles dans une harmonie de couleurs onctueuses qui enchantaient les papilles. Les fermiers du coin s’attardaient souvent à lui causer, peut-être vantaient-ils les qualités d’un fils à marier et la prospérité du domaine familial sur lequel une bru serait la bienvenue. Julie écoutait, souriait distraitement et retournait à son commerce.
Ce jour-là, on déjeunait plus tard et le repas prenait des allures de festin, on y dégustait un poulet ou un morceau de veau au jus ainsi qu’un gâteau confectionné par la maîtresse de maison qui avait fait sa spécialité d’une pâtisserie roborative qui engendrait un assoupissement digestif accueilli avec béatitude. Après quoi, les deux femmes se livraient à quelques travaux d’aiguille, reprisant bas et chemises qu’elles portaient jusqu’à leur complète usure. Parfois, Julie brodait, à ses initiales, une pièce du trousseau qu’elle apporterait, un jour peut-être, en mariage, et sa mère évoquait le nom de jeunes gens dont la fortune ferait le bonheur de sa fille en lui apportant la considération de tous. Mais celle-ci ne répondait pas, se contentant de réprimer un soupir d’exaspération avant d’abandonner son ouvrage pour s’adonner à la lecture, parenthèse enchantée avant qu’on lui signifie que les vaches n’attendraient pas la fin du livre pour la traite.

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