L'Affaire Julie Clain

L'Affaire Julie Clain, roman de Martine Gasnier, éditions ZinediL'Affaire Julie Clain
Roman de Martine Gasnier

ISBN 978-2-84859-179-7
152 pages
Broché 14,90 €
Numérique 6,99 €

Paru le 24 mai 2018

Revue de presse

Septembre 1860 dans le Perche, la gendarmerie du paisible bourg de Bazoches-sur-Hoesne s'émeut : la rumeur accuse Julie Clain, demeurant à la ferme de La Motte, d’être coupable d’infanticide. Une affaire reposant sur le seul rapport d’expertise d’un médecin local et quelques témoignages à charge qui conduiront l’accusée devant la Cour d’Assises de l’Orne. Son avocat, Maître Léon de la Sicotière, personnalité ornaise dont le souvenir est encore très vivace, sera son défenseur...

En s’appuyant sur ce fait divers, l’auteur livre un roman où prédomine l’analyse d’une certaine société. Elle emboîte ainsi le pas à d’illustres prédécesseurs et nous invite à méditer sur la fragilité de la justice humaine.

Préface d’Henri Leclerc, avocat pénaliste

Le Journal de l’Orne du 8 mai 1861 relate sur une petite colonne une audience de la cour d’assises d’Alençon : la « fille Clain », une paysanne de 27 ans, y est accusée d’avoir dissimulé sa grossesse et tué son bébé. Elle nie les faits. Son avocat, un as du barreau d’Alençon, Maître de la Sicotière plaide l’acquittement. Voilà une vilaine affaire de l’ancien temps. Pourtant le nôtre connaît de tels procès, et périodiquement les médias enflamment l’opinion contre des mères accusées d’avoir fait disparaître leurs nouveau-nés après avoir accouché en cachette, puis dissimulé leurs petits cadavres, parfois, modernité oblige, en les mettant dans leur congélateur. Sous le Second Empire, au fin fond du Perche il n’y avait ni télé, ni radio, et la nouvelle de l’infanticide circulait au travers des ragots chuchotés, des grasses plaisanteries de bistrot, des médisances d’idiots de village qui clouaient au pilori la mère monstrueuse avant même que les juges, confortant la rumeur, ne l’envoient en prison dans l’attente de sa comparution devant les jurés de la cour d’assises.
C’est ce qui va arriver à la lumineuse Julie dont Martine Gasnier nous livre l’histoire telle qu’elle l’imagine dans ce court roman émouvant et captivant, écrit dans une langue limpide. Julie qui travaille comme un homme à la ferme de sa mère, la veuve Clain, est néanmoins belle et coquette et sait préserver sa liberté, ses amours clandestines avec un jeune et charmant colporteur et refuse, malgré les manigances du curé, d’épouser le rejeton d’une riche famille paysanne, bossu, bègue et quasi-débile. Sa vie s’écoule dans la sérénité de Bazoches-sur-Hoesne au rythme des saisons et des rites annuellement renouvelés lors des fêtes carillonnées. C’est un conte, certes, mais aussi une chronique relatant un monde presque disparu : les veillées autour de la cheminée où grillent les châtaignes et se racontent d’effrayantes histoires de loups-garous, les lourds chevaux percherons tirant lors des épuisantes moissons les charrettes surchargées de blé ou de foin, et la vie animée du village avec son bistrot, son église, son curé, ses commerces, ses artisans et ses papotages.
Et voilà que la justice, cette terrifiante et lointaine institution fait irruption dans cette sérénité. Julie voit avec effroi s’enfler des commérages selon lesquels, sans que nul n’ait constaté une grossesse ou connu son accouchement, elle aurait tué son bébé pour échapper à l’opprobre qui s’abattait alors sur les filles-mères. Elle n’en revient pas de cette méchante fable. Le bruit en étant venu jusqu’aux oreilles des autorités, la procédure criminelle commence par une perquisition à la ferme de La Motte menée conjointement par le garde champêtre et un gendarme. Ils ne trouvent pas le moindre indice susceptible de fonder la rumeur, mais leur venue ne fait qu’amplifier le terrible soupçon.
Laissons le lecteur cheminer au long de cette aventure judiciaire qui est aussi un récit de ce qu’était la justice un demi-siècle après sa codification par Napoléon, l’oncle du nouvel Empereur qui dirigeait alors le pays depuis dix ans. Il y avait encore un tribunal de plein exercice à Mortagne avec un procureur impérial et un juge d’instruction qui, malgré ses efforts, ne put obtenir d’aveux mais désigna un médecin qui lui fit rapport affirmant qu’il avait décelé sur la présumée criminelle les traces d’un accouchement récent. Voilà qui suffit au juge pour faire emmener Julie à la maison d’arrêt de Mortagne dans la voiture hippomobile où chacun peut la voir parcourant la campagne assise entre les gendarmes. Il est convaincu de la culpabilité de celle qu’il a fait emprisonner. Pourtant, quand il demande à ceux qui répandent la nouvelle de qui ils tiennent leurs informations, il se contente de leur réponse peu éclairante : « de tout le monde » ! Ce juge d’instruction était-il donc si différent de ceux que nous connaissons aujourd’hui ? Certes, ils étaient obligatoirement des hommes alors que ce sont souvent aujourd’hui des femmes, mais c’est la fonction qui les fait tels qu’ils sont et non le genre. Et le rôle central qui leur est attribué par le Code d’instruction criminelle de 1808, les chargeant de faire tout ce qu’ils peuvent pour concourir à la manifestation de la vérité, semble leur imposer d’abord de confondre ceux qui nient, comportement habituel non seulement des innocents mais aussi des coupables.
La prison de Mortagne que Julie découvre est-elle si différente de celles que nous connaissons aujourd’hui, dont le Sénat disait il y a peu qu’elles étaient « une humiliation pour la République » ? En tout cas elle brasse les classes sociales, et Julie y trouve un autre monde, fraternisant avec sa compagne de cellule, qu’elle n’aurait jamais rencontrée si sa vie avait suivi son cours normal, une prostituée qui a exercé au début de sa carrière dans une maison close de la petite ville normande qui n’est pas sans nous évoquer la Maison Tellier de Maupassant. Les vicissitudes de la procédure amènent finalement Julie à Alençon, le procureur général près la cour impériale de Caen ayant fait appel de l’ordonnance de non-lieu finalement rendue faute de charges suffisantes par le juge d’instruction de Mortagne se souvenant qu’il était non seulement un enquêteur mais un juge. La cour impériale la renvoie devant la cour d’assises, et elle reste enfermée dans l’effrayante prison d’Alençon aménagée dans les restes du château des Ducs pleins d’histoire et de légendes et qui n’a d’ailleurs fermé ses portes que tout récemment.
La justice criminelle n’a pas fondamentalement changé, et ce n’est pas la preuve que les mécanismes de ce temps-là étaient parfaits mais plutôt que les nôtres sont archaïques. Quant aux personnages qui la rendent, du garde champêtre au président de la cour d’assises, s’ils se sont depuis beaucoup féminisés, ils sont toujours semblables avec leurs petitesses et leurs grandeurs. Au village véritablement possédé par le crime imputé à Julie, que chacun connaissait et estimait, le débat fait rage entre ceux qui la croient coupable et ceux qui la défendent. Tous vont faire en charrette le long voyage jusqu’au chef-lieu pour assister aux audiences qui se déroulent, comme aujourd’hui, dans ce palais de justice construit sous la Restauration en style néogrec comme c’était alors la mode. Dans la salle, avant que les juges fassent leur entrée solennelle, les langues vont bon train jugeant non seulement l’accusée mais la justice et ses acteurs. C’est plus convivial qu’une avalanche de tweets sur un réseau social après une chronique à la radio ou à la télévision.
Le récit s’est fait chronique judiciaire. On y voit Maître Léon de la Sicotière qui défend l’accusée et dont l’assemblée se demande comment il peut bien faire un métier pareil. C’est un bon avocat et un homme bon qui parle avec ses clients pour mieux les défendre. Il travaille aussi ses dossiers. Il s’est fait savant en consultant les plus éminents médecins pour ridiculiser le rapport qui prétend avoir trouvé les preuves de la naissance de ce bébé que nul n’a revu ni vivant, ce qui est une charge, ni mort, ce qui sème le doute ; à l’audience il plaide l’inanité des preuves. Puis, comme dans une pièce de théâtre, on attend l’épilogue.
Chacun va le découvrir au terme de la lecture de ce roman qui constitue un moment de bonheur, nous laissant le souvenir fort de la tranquille beauté des paysages percherons, de la rude vie de ses habitants au XIXe siècle et des avatars de la justice. Nul n’oubliera Julie qui prendra sans aucun doute sa place dans le panthéon personnel de ses lectures.

 

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