Les Petits Matins

Les petits matins, nouvelle de Jean-Louis Azencott, éditions ZinediLes Petits Matins
Nouvelle de Jean-Louis Azencott

ISBN 978-2-84859-011-0
80 pages
Broché 10,50 €
Numérique 4,99 €

Présentation

Rencontre en demi-teinte entre un fils et sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Une relation s’installe au fil des visites. Jamais le nom de la maladie n’est évoqué ou ne paraît. De courts moments intimistes et pudiques durant lesquels quelque chose semble interférer avant la dérive inéluctable de la conscience.
L’écriture poétique de Jean-Louis Azencott transcrit jusqu’à l’épure les silences, les fragments de vie et cette atmosphère diaphane et secrète dans laquelle il nous invite à pénétrer, loin des schémas habituels et des pièges du mélo.
Illustration de la couverture : Jean-Louis Azencott.

Extrait

Le soleil brille dans la pièce. Il envahit le visage de Mother. Court sur le buffet pour faire danser les fleurs qui débordent du vase ; celui que je lui ai offert.
 Par moments, Mother cligne un œil, car le soleil est entré par la fenêtre pour  inonder ses yeux. Je dis : « Mother, pousse un peu le rideau ».  Elle rit. « Le soleil ne me gêne pas, mon fils ». Son sourire est miel. Il est lumière. Il guérit tout. Comme lorsque j’étais petit. Je ne dis plus rien. Je rentre dans sa mémoire pour y chercher ses souvenirs. En fouillis. Les raviver. Ils ne veulent pas sortir en ordre. Epars. Clairsemés comme des feuilles mortes en équilibre sous le vent. Elle est près de moi, mais loin. À une année-lumière. Elle revient parfois au détour d’une conversation. Quand je lui parle dans les yeux, je capte son regard perdu. Je prends son pilulier pour choisir le bouton coloré qui va la guérir. Lui redonner sa vie passée avec nous, avec Father. Elle est inoffensive et reine. Ses cheveux roux ont des reflets d’argent parfois. Elle est là, se décide à pousser le rideau. Regarde en bas la rue qui grouille. Dit : « Il y a du monde sur les trottoirs. »
 Je l’embrasse.
 Elle est oubliée dans sa tête, égarée, mais tranquille. Son histoire est enfouie. Très loin.
 Mother se lève doucement pour aller chercher des rafraîchissements. Son pas est vague. Inconsistant. Les verres tintent sur le plateau de bois. L’eau a le goût de javel. « L’orangeade va en changer la saveur, mon fils. »
 J’ai le teint de Mother, clair et taché par endroits de grains de beauté. Les plis des yeux aussi. Peut-être à cause du climat. Au Maroc, où je suis né. La chaleur qui burinait les visages. Le vent chargé de sable qui cinglait.
 Je lui ressemble.

 Mon père est mort l’autre jour. Il avait cette expression distante depuis déjà longtemps. Une démission. Des ondes qui n’émettent plus. La vie qui part doucement, invariablement. En catimini. Son visage s’est transformé. Il se farde de cernes profonds. Se referme. La vitalité qui s’écoule comme par un trou. Un retrait fragile, subtil, à petits pas. On écoute sa résistance. Passif, sans comprendre. Sans pouvoir intervenir. Son aventure se dissipe. Elle s’éloigne dans la nuit éternelle, implacable. Quatre-vingt-trois ans. Une odyssée. « La vie », disait-il, « ne fait que fulgurer, puis elle s’éteint. Elle passe. D’autres arrivent, et la poursuivent. Un relais, rien de plus. Notre traversée est éphémère, mon fils, fugace. Puis on change d’état. Comme l’eau qui devient glace puis vapeur.
 On se volatilise dans l’espace et le temps. »

 Dehors la rue s’anime. Les autos crépitent. Pétaradent. Les radios et  télévisions des voisins s’ajoutent aux bruits des trottoirs. Des échos sans importance...
 Mon père autrefois immense comme une tour. Il portait tout sur ses épaules larges et voûtées.
 Un pilier.
 Il était vivant. Fort. Habité. Il a réjoui mon enfance et réchauffé mon cœur de petit enfant de ses yeux doux.
 Mon père.
 Un monument. Une citadelle. Un chemin qu’il nous montrait. L’exemple. La force qui tient les êtres. La clef de voûte. C’est Father, jadis, là-bas, au Maroc de mon enfance. L’homme-roi. Il est de pierre et béni. Inculque les notions de droiture et d’abnégation. La gravité du ton se mêle à l’aisance de son laxisme. Il pardonne aux enfants. Il rit. Ce n’est jamais grave pour lui. Ne pas briser l’enfance, le caractère. Les enfants, toujours innocents. Naïfs. Pas responsables.

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