Blog des auteurs de Zinédi

Billets d'humeur ou billets d'humour, chroniques, nouvelles, aphorismes, poèmes... par les auteures et auteurs des éditions Zinédi.

Petite Géographie Vagabonde - 5 de Martine Gasnier

Avenue de la gare, dans un de ces mornes immeubles noircis par une urbaine pollution, vivait Thomas. Il avait choisi cet endroit, non pour ce qu’il était, plutôt laid, mais pour ce qu’il représentait : la possibilité de voyages infinis. Petit, déjà, à l’école, il s’égarait dans les méandres des fleuves, et haletait au pied des sommets qu’il gravirait un jour. Il aimait ces cartes murales qui l’invitaient à l’évasion et rendaient plus feutrée la voix impérieuse du maître d’école. Il bâtissait ainsi, peu à peu, un royaume dont il serait l’héroïque aventurier. Quand son enfance s’acheva, il n’avait pas bougé de chez lui où des parents, peu curieux du monde, le maintenaient, mais il savait qu’il partirait bientôt et pour être tout à fait sûr, il avait opté pour le voisinage du chemin de fer. Chaque jour il retrouvait le hall où des êtres portant bagages se croisaient, se séparaient dans la tristesse ou se retrouvaient dans la joie. Lui, contemplait les tableaux des départs avec fièvre, sans vraiment élire une destination précise, toutes revêtaient pour lui le même charme et sonnaient à ses oreilles avec une poésie de lui seul appréciée. Dans son imagination, Verdun se confondait avec Nice, Roubaix avec Marseille, les noms qui s’allumaient étaient tous également promesses de bonheur. Il suffisait qu’il réunît quelques effets dans son sac de toile de baroudeur et qu’il prît un ticket pour l’inconnu. Il le ferait demain très certainement quand il aurait enfin renoncé à ce qui le retenait encore prisonnier.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie
Un prince mélancolique - À paraître le 24 septembre 2020

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Petite Géographie Vagabonde - 4 de Martine Gasnier

Thomas avait grandi Boulevard de l'Océan et, devenu jeune homme, y était demeuré parce que, disait-il, ce lieu ouvert sur l'infini marin serait pour lui un gage de liberté. Il s'installa dans l'idée que nul ne l'asservirait jamais et entreprit de vivre à sa guise. Quand les tramways vomissaient, dans l'aube glacée de l'hiver, la foule laborieuse, lui rêvait au rugissement des vagues et au vol des goélands. Doucement il s'habituait à l'idée que le vent du large altérerait sa respiration et brouillerait sa vue. Il différait sa sortie jusqu'au moment où il se sentait enfin prêt pour ce voyage à la fois si proche et si lointain qu'il accomplissait comme un rite sacré. Il croisait, sur son chemin, quelque vieille qui, à pas menus, promenait son chien ou bien un homme désormais sans âge qui rentrait chez lui lire le journal acheté au kiosque du coin. Lui était voyageur sans bagages que les entraves de la vie quotidienne ne concernaient pas. Lorsque l'été s'installait, il restait chez lui tout le jour dans l'attente de ce moment béni où les vacanciers replieraient serviettes et parasols, pour s'asseoir aux terrasses des cafés. D'une démarche hâtive, il se dirigeait vers la plage désormais vierge de toute agression. Il s'étendait sur le sable et laissait son esprit vagabonder en contemplant la fuite des nuages. Parfois lui parvenait l'écho de voix lointaines dont il ne cherchait pas à saisir le sens. Il était comme affranchi de tout lien social, entre la mer et lui était née une histoire qui le protégeait du monde. Il devait seulement ne jamais s'en éloigner. Le moindre faux pas lui eût été fatal, les autres l'enviaient et se tenaient en embuscade, prêts à fondre sur lui.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie
Un prince mélancolique - À paraître le 24 septembre 2020

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Petite Géographie Vagabonde - 3 de Martine Gasnier

Parce qu'elle voulait faire de sa vie une pièce de théâtre, Manon vivait rue de la comédie. Elle s'employait à tenir un rôle qu'elle ne lâchait jamais par crainte de sombrer dans l'anonymat qu'elle redoutait par dessus tout. A cinquante ans, elle possédait ce charme un peu vulgaire des femmes qui refusent de s'incliner devant le temps, arborent une tignasse faussement solaire et des lèvres hollywoodiennes. Elle régnait sur le cœur et l'imagination des hommes du quartier. Du boulanger au fonctionnaire, tous se sentaient les fiancés de cette voisine excentrique que ses congénères s'étaient tout naturellement mises à détester. Elle ne s'en souciait guère et se jetait dans les bras de celui qu'elle avait élu pour jouer le vaudeville de son choix avec une effronterie qui laissait pantois les bien-pensants. Tour à tour femme fatale vêtue de transparence soyeuse ou fausse ingénue en col claudine, elle déambulait, rire sonore et verbe haut, en compagnie de sa proie, attentive à ce qu'on la vît. Elle se plaisait à alimenter les ragots que de plus vieilles qu'elle colportaient de maison en maison et devenait, au fil des jours, une héroïne qui brillait sous les feux de la rampe, soucieuse que son étoile ne pâlit jamais. Fidèle à ses célèbres modèles, elle insistait pour qu'on l'appelât Mademoiselle et voyait dans cette exigence, un gage d'éternité.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie
Un prince mélancolique - À paraître le 24 septembre 2020

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Petite Géographie Vagabonde - 2 de Martine Gasnier

Les soirs d’été, Antoine s’attardait dans la rue du Paradis, une rue calme bordée de petits jardins noyés dans un fouillis végétal qui réchauffait son cœur prisonnier tout le jour du béton. Il humait l’air que parfumaient des rosiers anarchiques qu’aucune main criminelle n’avait taillés et se laissait envahir par une douce rêverie à peine troublée par le chant d'un oiseau ou le passage d’un chat qui, d'une démarche souveraine, regagnait son logis après une escapade dont il garderait le secret. Il y avait aussi la présence devinée d’une femme qui lisait en savourant la douceur de l’instant, le promeneur l’avait aperçue alors qu’elle levait les yeux de son livre et sa pensée ne l’avait plus quitté. De cette apparition, il avait fait la compagne de ses insomnies. Il se plaisait à imaginer sa vie solitaire au sein d’une maison toute vibrante des plus belles pages d’une littérature qu’un jour elle lui ferait découvrir. Elle lui raconterait des histoires éternelles d’amour et d’aventures qu’il ferait siennes pour devenir le héros qu’il n’avait jamais été. L’image d’une vie quotidienne, empêtrée dans les soucis mesquins s’effacerait peu à peu jusqu’à n'être plus qu’un souvenir intermittent. Il abandonnerait son logis dont la boîte à lettres dégorgerait d’un inutile courrier et ne franchirait plus jamais le seuil de son misérable bureau. Désormais, son avenir était là, près d’un être dont la réalité lui échappait parfois quand il voulait la saisir. Il persévérait pourtant, sûr qu’un jour il pénétrerait dans cet éden d’où le péché était banni. Il oubliait que la promesse du bonheur est un mirage aveuglant, la rue du Paradis en demeurerait l’antichambre mais aucune porte, jamais, ne s’ouvrirait sur la lumière.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie
Un prince mélancolique - À paraître le 24 septembre 2020

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Petite Géographie Vagabonde -1 de Martine Gasnier

Élise s’était installée « via dell'amore », une rue où le temps a refusé de poursuivre sa course pour permettre à l’homme de se sentir immortel. Insouciante, elle a oublié de surveiller son cœur qui s’est vite mis à faire l’école buissonnière. Il a d’abord écouté les mots sucrés murmurés par un voisin timide qui frémissait de son audace, peut-être même l’a-t-il encouragé à poursuivre avant de se lasser de ces interminables balbutiements. Quelques maisons plus loin vivait un peintre dont l’atelier apparut à ce cœur vagabond comme la promesse d’un miracle. Il entra et fut immédiatement fasciné par le désordre tout éclaboussé de couleurs qui régnait là. Des toiles inachevées côtoyaient de vieux chiffons saturés de taches et des piles d’annuaires téléphoniques poussiéreux, lien symbolique et peut-être rassurant avec le monde du dehors. Le maître des lieux l’invita à rester, il accepta et vécut dès lors une histoire peuplée des fantasmes de l’artiste. Les premiers temps, il en éprouva du bonheur ; attentif et doux il soignait des états d’âme qui, un jour pourtant, lui devinrent insupportables. Il s’enfuit un soir d’été, aiguillonné par la musique que déversait une fenêtre ouverte et prêt à tout pour quelque flirt sur l’une de ces chansons sentimentales qui lui faisait battre la chamade. Il se perdit quelque temps entre jamais et toujours, s’émut, pleura un peu et finit par songer au retour. Élise l’a retrouvé un matin sur le seuil de sa maison, elle lui a ouvert en souriant, l’air un peu coupable son cœur s’est excusé d'une aussi longue absence et a promis de ne pas recommencer.

Martine Gasnier vous livrera chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie

 

 

 

Vérité, poème de Claude Sarrassat

Vérité

Poème de Claude Sarrassat

La Vérité sortit du puits
On la croyait dans les étoiles,
Au bord des trous noirs de la nuit,
Dans le sillage d’une voile .

Sous un manteau, elle était nue
Et le visage à découvert.
Personne ne l’a reconnue,
Le long de son chemin désert.

On rêva de la détenir,
Depuis, frileuse, elle se cache,
Des philosophes, des émirs,
Des dogmatiques qui la fâchent.

Certains ont cru la reconnaître
Dans une symphonie de Mozart,
Le tableau d’une scène champêtre,
Un poème de Paul Eluard.

En vérité, Jésus l’a dit,
Elle est en marche sur la Terre,
Poursuivant la quête infinie
D’élever les hommes au rang de frères.

© Claude Sarrassat, mai 2020
Nous, les gosses - Un quartier de Paris sous l’Occupation

"Ma vie est tout ce que j'ai", nouvelle de Gilles Vidal

Nouvelle de confinement proposée par Gilles Vidal : « Ma vie est tout ce que j’ai »

Au réveil, je baignais littéralement dans mon jus, le tee-shirt me collait au-dessus des omoplates, trempant les cheveux gras qui retombaient sur ma nuque, et une odeur vinaigrée entêtante qui provenait de mon corps semblait saturer l’air ambiant. En voulant pivoter sur moi-même pour m’asseoir au bord du lit, je ripai et me retrouvai au sol, me faisant mal au passage au genou qui avait frappé le parquet où un troupeau de moutons de poussière ne sommeillait que d’un œil. Je me relevai difficilement et me traînai vers la douche avant de me souvenir, comme à chaque fois, qu’il ne fallait plus utiliser d’eau jusqu’à nouvel ordre – même pas pour se laver (si on tenait à sa peau). L’État ayant mis la clé sous la porte, il ne restait plus grand-chose en fait qui fonctionnait : quelques heures d’électricité par jour au coup par coup qu’il fallait mettre au maximum à profit, un internet intermittent, voire chevrotant – quant au téléphone mobile, il marchait encore quand on avait la chance d’avoir le bon opérateur et de l’argent sur son compte en banque.

Dans l’appartement oppressant, c’était aussi la fin. La fin des haricots. Ayant épuisé toutes mes ressources, je ne pouvais plus rester, il me fallait partir. Pour de bon. Et ce n’était pas à proprement parler un déconfinement (on en avait tant parlé, des semaines et des mois durant, plus d’un an même, comme étant imminent, que finalement il n’était jamais venu ce déconfinement, remplacé par un chaos indescriptible, un carnage, une sorte d’anarchie sans nom faite d’émeutes, d’incendies, de viols, de meurtres, et j’en passe).

Je versai le fond de mon avant-dernière bouteille d’eau dans la machine à capsule et me fit couler un jus bien noir. Eh oui, plus d’eau à boire, à part celle que j’emmènerais avec moi. Pareil pour la bouffe. Que dalle.

Tout en sirotant mon café, j’ai repoussé l’épais double rideau et j’ai jeté un œil par la fenêtre de la cuisine. En faisant gaffe, comme toujours, même si toutes les fenêtres de l’immeuble en face étaient aveugles, même s’il était inconcevable que l’on me devine (mais je ne savais pas ce qui se tramait derrière ces murs, combien d’apprentis snipers s’y trouvaient). La rue était déserte pour l’heure. Quelques voitures en travers de la route avaient leurs portières arrachées, des pillards avaient abandonné ce qui ressemblait à des hardes le long des trottoirs. Hier, il y avait plus d’agitation : quelques ombres floues apparaissaient brusquement sous une porte cochère ou au bas de caisse d’une auto pour disparaître aussitôt par un tour de passe-passe sidérant – de quelle engeance étaient constituées ces ombres ? Je ne sais. Quelques drones, aussi, étaient venus fouiner comme des mouches à merde sans toutefois qu’un de ces hélicoptères vautours lourdement armés ne vienne menacer le quartier comme c’était souvent le cas après leur passage. J’avais également observé deux chiens efflanqués se battre sauvagement pour un morceau de viande sanguinolent dont l’origine semblait indécise (animale, humaine ?). D’autres chiens avaient hurlé au loin des heures durant comme des loups, à plusieurs rues de là, à vous glacer les sangs.

Je me suis ensuite minutieusement préparé, comme un homme part au combat. Sur le sentier de la guerre, mais sans tunique cousue de perles, de colliers en os ou de peintures au visage. Rien que du solide, de l’épais, lames affûtées aux pointes des godillots, gants avec armature, minerve, mentonnière et genouillères de protection, masque à filtres interchangeables, casque de motard, couteau japonais à la hanche gauche et le Manurhin MR73 que j’avais hérité du grand-père, nettoyé, huilé et chargé jusqu’à la gueule à la hanche droite. Sans oublier le sabre court dont j’avais aiguisé la lame durant de longues heures.

J’ai pris mes papiers d’identité aussi, et deux cartes bancaires sans savoir si elles fonctionnaient encore. C’était comme pour ma femme : était-elle encore vivante ? Et mon fils se trouvait-il encore avec elle ? Il y avait plus de six mois que je n’avais plus de nouvelles, je m’étais fait une raison. Qu’avais-je dit au fait à ma femme quand nous nous étions séparés ? Je n’en avais plus aucun souvenir ; aujourd’hui, je lui dirais peut-être quelque chose dans ce goût-là : « Un jour nous nous retrouverons, ma chère, je te reconnaîtrai et tu me reconnaîtras malgré les années passées, tu m’aideras à reconstruire ma vie et je t’aiderai à affirmer la tienne, jusqu’au bout nous irons. » J’ai ri tout haut à cette bêtise qui m’était passée par la tête, un rire sardonique à faire peur.

Il ne me restait plus qu’à retirer un à un les meubles que j’avais entassés devant la porte d’entrée – une véritable barricade. Et d’affronter l’inconnu. Je fermai les yeux quelques minutes et, pour me donner de la force, me remémorai les nocturnes tristes et déchirants de Gabriel Fauré. J’étais prêt.

À peine avais-je mis le pied dans le couloir qu’un imposant salopard vêtu de noir se jeta sur moi dans un rugissement. Je le repris de volée avec mon sabre tenu à deux mains avec toute la puissance possible dans mon coup, ce qui fit que la tête de mon agresseur que je venais de trancher, après avoir dodeliné une micro-seconde, tomba sur le sol dans un éclair ensanglanté et dévala l’escalier tel le ballon échappé des mains d’un enfant.

Ce n’était que le début, bien sûr. D’autres épreuves, bien plus conséquentes, m’attendaient. Le destin s’amuse des hommes. Tenir le temps qu’il faut. Mais de toute façon, c’est le temps qui nous emporte tous sur son dos.

© Gilles Vidal, avril 2020
Romans de Gilles Vidal publiés aux éditions Zinédi :
Ciel de traîne (2018)
La Boussole d’Einstein (2019)

Chronique d'une grève interminable

Je ne savais pas que les grèves du 5 décembre allaient avoir un tel effet sur ma vie, qu’elles me prendraient en otage et me mettraient le moral dans les chaussettes. Les stations fermées de Porte de Bagnolet, Gambetta, Pelleport, Saint-Fargeau et Porte de Lilas me procuraient le sentiment étrange de vivre une sale époque avec son lot de mutations imprévisibles et de violences urbaines. Le pays me donnait de plus en plus l’impression d’être un vieil avion piloté par des fous dangereux qui le poussaient sciemment dans une zone de grandes turbulences histoire de le précipiter dans les abysses du chaos. Semaine après semaine, le mouvement durcissait, chacun campait sur ses positions, et un éventuel retour à l’état qu’on qualifiait de normal relevait désormais du miracle.
Privé du métro, mon unique moyen de transport à Paris, je ne savais plus que faire de mon passe Navigo senior 5 zones. Quelques bus de la RATP roulaient encore, mais ils étaient tellement bondés, et sentaient à ce point toute la misère humaine qu’on leur préférait la marche à pied, même si on avait une dizaine de kilomètres à parcourir sous un ciel lourd et menaçant. Quand on me demandait comment je me débrouillais avec ces grèves, je répondais, non sans une flagrante ironie, que je n’avais aucun problème pour me déplacer, que le ciel était toujours bleu et que les oiseaux chantaient l’Internationale dans les bosquets. Je poursuivais en affirmant que marcher, galérer des heures durant sur les trottoirs noirs de monde ou attendre sur les quais du métro, tout cela n’était pas pour moi. Dans un élan de générosité syndicale, le camarade Martinez, Philippe pour les intimes, de la CGT, m’avait fait cadeau de deux poils de sa moustache. Dès que je les frottais l’un contre l’autre, je trouvais devant moi les ailes déployées, immenses et puissantes, de Simorgh, l’oiseau des contes merveilleux de mon Orient si peu glorieux par les temps qui courent. Je n’avais alors qu’à formuler mon vœu et je me trouvais à destination en un clin d’œil.
Au fil des jours et des semaines, la situation empirait, s’envenimait. Les cégétistes proféraient la menace à peine voilée de lancer une grève générale, qui reviendrait à la paralysie totale des infrastructures du pays. Ils avaient d’ailleurs entamé des opérations coup de poing en coupant l’électricité sur certains quartiers et en bloquant l’accès des raffineries. Le dialogue social n’avait jamais été le point fort des syndicats français, en particulier lorsque la CGT menait la danse. Quant aux gouvernements qui se succédaient, c’était bonnet blanc et blanc bonnet. Macérant dans la sauce de l’inanité, ils pratiquaient tous le même laxisme et jouaient la carte du pourrissement.
Dans mon entourage, certains jubilaient à la vue des moustaches de Philippe Martinez à la télé ou en tête des manifestations. Le soir, ils faisaient de beaux rêves pleins de slogans appelant à la reconduite et même à la pérennisation de la grève. D’autres, comme moi, faisaient des cauchemars toutes les nuits et pourtant, beaucoup des revendications syndicales étaient justes et mettraient un peu de beurre dans mes épinards de retraité déclassé. Selon moi, c’était une question de principe et la fin ne devait en aucun cas justifier les moyens. Je n’aimais pas qu’on nous prenne, qu’on me prenne, en otage dans une ville où je ne pouvais plus bouger, une ville que je commençais à détester, et moi-même avec.
Chaque soir, vautré sur mon canapé, la télécommande à la main, je me plaçais devant les chaînes d’information en continu et assistais alors à l’hystérie collective, la débandade du bon sens. Les intervenants donnaient l’impression de débattre avec courtoisie sur la retraite, le régime universel, l’âge pivot, le pourcentage des grévistes, mais c’était de la poudre aux yeux, un dialogue de sourds. Briefé en amont par les spécialistes de leur camp, chacun ergotait, débitant le même discours et se bouchant les oreilles aux arguments et statistiques du camp opposé. Les faux débats étaient assez régulièrement interrompus par la niaiserie de spots publicitaires mensongers ventant les qualité des voitures françaises, des mutuelles parmi les plus avantageuses et des barres chocolatées. Ce qui m’intéressait, c’était les prévisions du trafic de la RATP et elles restaient chaque soir presque inchangées. Les deux lignes automatiques, la 1 et la 14, fonctionnaient normalement, mais, munie de bâtons de fumigène, la CGT faisait sporadiquement des raids sur les quais dans l’intention de les bloquer aussi. Certaines lignes fonctionnaient, mais mal, très mal, et uniquement aux heures de pointe. Celles de mon quartier restaient hermétiquement closes, cadenassées, verrouillées.
 Au réveillon de Noël, je me suis ennuyé chez moi comme un rat mort. Pour la Saint-Sylvestre, j’ai été sauvé par un ami habitant tout près de la place Édith Piaf, la chanteuse qui voulait voir le monde en rose et qui avait passé sa vie à encaisser les coups bas des hommes. Nous étions sept autour d’une jolie table ronde couverte d’une nappe rouge à nous régaler d’un couscous boulettes, agneau et merguez préparé par un Séfarade natif de Bab-el-Oued et sa femme ashkénaze. Comme il fallait s’y attendre, la conversation a longuement roulé sur le bras de fer entre les syndicats et le gouvernement. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que tout le monde semblait approuver les revendications,  et même les méthodes que je trouvais si peu démocratiques des grévistes. On reprochait au gouvernement de vivre dans une bulle et de fermer les yeux devant le spectacle de la détresse grandissante de la population.
Quand ce fut mon tour de donner mon avis, je me suis d’abord plaint de me sentir pris en otage, et puis il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas. Quand on élisait un candidat à la présidence de la République, on élisait avec lui son programme politique et social. A ma connaissance, on savait d’où venait le président actuel et où il voulait en venir avec sa suffisance. On devait malgré tout lui laisser la possibilité d’aller jusqu’au bout de son mandat, sans lui mettre continuellement des bâtons dans les roues. Si l’on n’était pas content de lui, on pouvait l’éjecter lors des prochaines élections présidentielles. L’Oriental qui sommeillait en moi s’était réveillé avec le vin rouge et le champagne. J’ai conclu alors avec une parabole à la fois acerbe et croustillante.
« Quand le bon Dieu a créé le monde, les Anglais, les Allemands, les Espagnols et les Italiens ont demandé à le voir. Omniscient, le bon Dieu savait la raison de leur mécontentement, mais il a joué le jeu. Alors chaque nation a dit dans sa langue que ce n’était pas juste que le bon Dieu ait tout donné à la France en la créant comme un paradis sur terre, ce qui n’était pas le cas pour leur pays respectif. Il l’avait dotée du mont Blanc, la plus haute montagne en Europe, de la Côte d’Azur, des Champs-Élysées, la plus belle avenue au monde et bien sûr de la tour Eiffel, qui attirait chaque année des millions de visiteurs.
« Tout en les écoutant, le bon Dieu caressait la pointe de sa longue barbe blanche et souriait sous cape. Puis, sa sentence est tombée : “Je comprends votre requête, vous les Anglais, les Allemands, les Espagnols et les Italiens. Mais attendez un peu, car je n’ai pas encore créé les Français… et leurs grèves.” »  
Fawaz Hussain

Fawaz Hussain est l’auteur de plusieurs romans dont Les Sables de Mésopotamie (Seuil-Points 2016), Le Rêveur des bords du Tigre (les Escales, 2017) Le Syrien du septième étage (le Serpent à Plumes, 2018) et Le Kurde qui regardait passer les nuages (Zinédi, 2019).