Couverture du livre "Des arbres déracinés" de Lazare Domniez, préface de Serge KlarsfeldDes arbres déracinés

Extrait du récit de Lazare Domniez

Chapitre premier.
Invitation au voyage

 

La pleine lune éclaire la nuit, une multitude de petites lumières nous regardent, dernières demeures, peut-être, de ces passagers éphémères du voyage de la vie, qui ont accompli et achevé leur séjour terrestre… Le passage de la vie n’est que transitoire, la solitude astrale éternelle. Saurons-nous un jour ce qu’est l’univers de l’au-delà ? C’est une question à laquelle seuls ceux qui sont entrés dans le monde inconnu de l’immortalité peuvent répondre. Le passage sur terre n’est qu’une escale dans le grand voyage vers l’éternité. Un univers obscur !

On naît, on construit, on passe, on s’en va.

La chaude atmosphère de cette nuit d’hiver est feutrée. Voyou et Chérie, les chats noir ébène d’Hilanah, aux yeux jaune soleil, assoupis près de l’âtre, ronronnant de bien-être, jettent par intermittence un œil vigilant, un regard complice. Le bois brûle, crépite en se consumant et fait danser les flammes dans la cheminée. Les chats ont accompagné Hilanah fidèlement tout au long de sa vie. Elle les aime, les félins en général, et tous les êtres vivants. Il fait bon dans sa maison du Bois des Moines qu’aucun souffle ne traverse ni ne dérange. Les seuls bruits sont ceux du tic-tac de l’horloge qui égrène les heures et du léger vent nocturne qui caresse les feuilles des bambous sauvages. À travers les vitres du salon, on peut admirer le jardin éclairé par une intense lumière lunaire, et entendre le bruit sourd du jet d’eau du bassin où dorment les poissons.

Cette nuit, commence l’écriture d’un récit qui va perpétuer une vie passée, éviter la disparition ad vitam aeternam de ceux qui ne sont plus. Cette nuit, le passé revient à la vie. Il déroule un long métrage en noir et blanc, le périple d’une famille juive ordinaire pendant plusieurs décennies dans le siècle de l’horreur, les secrets d’êtres disparus, inconnus ou incompris mais qui ont été aimés. Les bûches se consument et les flammes tremblent au moindre souffle. La nuit sera longue, troublée par tous ces drames du xxe siècle sanguinaire qui reviennent à l’esprit. Toute une vie, celle racontée par Ruchla à son fils cadet Lutek dans les confessions intimes qu’elle lui fit, aux rares moments où mère et fils se retrouvaient lorsqu’elle éprouvait alors le besoin de s’épancher pour revivre les joies et les peines d’autrefois.

Elle parlait, racontait et pleurait.

La chance et le destin, tout aussi imprévisibles, permirent à Lutek de traverser ces dernières soixante-dix années malgré les épisodes dramatiques des guerres. Le destin lui a probablement laissé la vie pour qu’il puisse transmettre…

Fugitif et gibier pendant les années du nazisme, dernier témoin et acteur d’une famille décimée pendant les années noires de l’enfer nazi, le narrateur, se devait de laisser un « Mémorial ». Dernier témoin vivant, orphelin déraciné, engagé dans une course contre la montre, il éprouve le besoin de laisser un témoignage. Les « Assassins de la Mémoire », négationnistes et révisionnistes contestent l’horreur, les chiffres et jusqu’à l’évidence même du martyre.

Les disparus de la Shoah ne sont pas revenus. Eux ne peuvent plus parler.

Les survivants du camp d’Auschwitz-Birkenau, « symbole » de l’enfer terrestre, pressentaient que le calvaire ne s’achèverait pas avec eux. De nombreux rescapés du génocide savaient qu’à la violence barbare de l’élimination planifiée succéderait le poison du doute. Il y eut d’abord celui de l’indifférence, l’Europe en ruine ne voulut pas entendre la parole des Miraculés. Eux-mêmes préféraient d’ailleurs se taire. Comment se faire entendre quand on revient de nulle part ?

Les premiers témoignages suscitèrent une indifférence gênée et, pendant une longue période, la chape du silence étouffa « la mémoire endormie ». Libérant les camps, Eisenhower prophétisait : « Filmez, car un jour, certains diront que cela n’a pas existé. » On ne doit pas leur laisser la tribune libre. Il faut continuer à transmettre, il faut créer une mémoire référente afin que nul n’oublie ces martyrs disparus sans sépulture. Ils ont disparu, asphyxiés puis brûlés dans les fours crématoires. Les descendants des victimes y retrouveront quelques racines, car si nous oublions notre histoire, nous ne pourrons jamais faire le « deuil de notre deuil ». La souffrance appartient non seulement à ceux qui en ont été les victimes, mais aussi à leur descendance.

Aujourd’hui, une écoute plus attentive se développe. Les témoignages directs d’acteurs et de survivants sont essentiels, car les historiens ne peuvent que relater sans empathie les épreuves de ces familles errantes du xxe siècle. Il est à craindre qu’on ne perçoive pas le souffle trop court et saccadé, la tension à fleur de peau, le nœud d’émotion qui étouffe la voix de ceux qui ont parlé. L’écriture peut être le relais.

Dans la dernière ligne droite de la vie, on mène une double vie, la banale et quotidienne, « vivre ou mourir », et celle qui, enfouie à l’intérieur de soi-même, ne se réveille qu’avant le « dernier voyage ». Alors, on stimule la mémoire endormie. Ne pas écrire, c’est se rendre coupable de vouer à l’oubli ce qui doit être dit. Se taire c’est rejeter et oublier « Nuit et Brouillard ». Ne pas raconter, ne pas écrire, essence du Peuple du Livre, c’est se rendre coupable du « Crime du Silence ».

Certains d’entre nous ont été épargnés pour qu’ils transmettent. C’est à ce voyage que vous êtes invité.

Chapitre II.
Les racines

 

Quelle route parcourue depuis Mir-Lituanie, via Varsovie !

Mir, une petite cité des faubourgs biélorusses de Grodno, où la Diète polonaise signa avec la Russie le partage de la Pologne, est le berceau des aïeux paternels de Lutek. La communauté juive s’y agrandit durant les xvie et xviie siècles, créant sa propre organisation communale. De nombreux Juifs, qui gagnèrent leur vie comme charretiers, devinrent un rouage important du négoce local où ils tenaient des foires aux chevaux. Les marchands juifs de toutes les régions de Lituanie et de Pologne se rendaient aux foires de Mir.

La communauté s’étendit grâce au développement d’un commerce important de chevaux et bovidés, d’épices, de graines et de tabac, de textiles et de fourrures ; elle déclina ensuite à cause de l’augmentation élevée des taxes qui lui fut imposée. Le recensement effectué au milieu du xviiie siècle dénombra environ un millier de Juifs qui payaient des impôts.

Mir devint un centre important du judaïsme où s’établirent des centres d’études, des yechivot, dirigés par des rabbins très érudits. La fameuse Yeshivah créée à Mir acquit une influence considérable dans toute la communauté. Tout autour de Mir, une soixantaine de villages regroupait également un demi-millier de Juifs exerçant divers métiers. La population juive de Mir comptait au milieu du xixe siècle plus de trois mille trois cents personnes, soit environ les deux tiers de la population de la ville ! Une belle synagogue tout en bois fut érigée ; elle fut malheureusement incendiée au début du xxe siècle.

Menacés par les pogroms, les Juifs de Mir organisèrent une milice d’autodéfense. Pendant cette période d’instabilité, différents mouvements juifs se développèrent. C’est au début de 1914 que se créa un mouvement sioniste. La situation économique se détériora. La communauté avait créé de nombreux commerces, des écoles et des bibliothèques, des centres importants d’études qui, à mesure de la montée de l’antisémitisme, commencèrent à disparaître… Durant la Première Guerre mondiale, la grande Yeshivah fut transférée en Palestine, à Jérusalem.

Mir, qui joua un rôle important dans la vie spirituelle de la communauté, connut alors une renommée jusqu’au-delà des frontières.

À cette époque, Morderaï et son épouse, Liba Maranc, décidèrent de quitter Mir. La vie y était devenue impossible, dangereuse, et sans avenir. Leur commerce de tissus, jadis florissant, périclitait. L’antisémitisme faisait des ravages et la récession économique altérait les relations déjà difficiles entre les communautés juives et chrétiennes ; l’émigration était la seule solution. Nombreux furent ceux qui réussirent à rejoindre la Palestine, ce furent les premières Aliyah aidées par les organisations sionistes. D’autres ne voulurent pas quitter l’Europe Centrale, où ils étaient enracinés depuis des siècles. Ils partirent pour la Pologne.

C’est donc vers Varsovie, que Morderaï émigra, en compagnie de son épouse Liba et de Jacob, leur fils aîné, le seul enfant né en Lituanie. Ils abandonnèrent tous leurs biens. Sans argent, avec pour tout bagage quelques livres pieux et quelques vêtements dont le précieux talit – châle de prière qu’on doit porter à chaque office –, mais habités par l’énergie de vivre, ils partirent s’installer à Varsovie, Dzika 44, où naquirent deux autres fils, Mendel et Moshé, et deux filles, Bronia et Fela. Ils recommencèrent une nouvelle existence dans la capitale d’un grand pays, qui semblait accueillante, et où la communauté juive déjà très importante vivait en harmonie et en toute liberté parmi les autres citoyens.

La Pologne comptait environ trois millions de Juifs, dont près d’un demi-million habitait Varsovie. Ils y exerçaient toutes les professions, médecins, ingénieurs, artistes, commerçants, ouvriers, tailleurs, chausseurs, restaurateurs, professeurs, musiciens. Ils étaient présents partout et faisaient partie de la population polonaise. Ils s’intégrèrent tout en conservant leur identité et leur culture ancestrale.

Morderaï, ouvrit un magasin d’articles de cuir dans la rue commerçante du quartier juif de Varsovie, et ainsi débuta une nouvelle vie, loin des pogroms. La famille au complet s’installa en espérant enfin un avenir meilleur, car la capitale semblait épargnée par les pogroms, les persécutions racistes, antisémites et religieuses qui sévissaient un peu partout en Europe centrale.

Dans le même quartier, à Gesia 17, habitaient déjà Eliezer et Marjen-Myriam Gostowska. C’est là que naquit Ruchla en 1899, l’aînée d’une famille nombreuse de neuf enfants, cinq garçons et quatre filles. Cette famille vivait certainement en Pologne chrétienne depuis des générations.

Dans les shtetls, villages à majorité juive, sortes de ghettos organisés autour des synagogues, des yechivot où l’on étudiait la Torah, des heders où l’on parlait et enseignait le yiddish, la vie s’écoulait pleine de spiritualité loin du modernisme naissant. La crise économique allait modifier le comportement des Polonais, l’insécurité allait s’installer durablement et inciter la communauté à s’exiler.

Installée à Varsovie, la famille Gostowska possédait un magasin de vente de tissus dans une rue commerçante située près du grand cimetière juif Zamenhof, (nom du linguiste polonais qui inventa la langue universelle, l’espéranto) et où existe encore le caveau familial. Malgré leur nombre, les gens se connaissaient, se rencontraient dans les synagogues, aux fêtes et aux manifestations culturelles organisées par les centaines d’associations dans les centres communautaires et par les mouvements politiques issus de la première révolution russe de 1905.

La jeunesse juive était très active dans la mutation de société qui se préparait. Socialisme, communisme, sionisme faisaient des adeptes, un avenir encore incertain se dessinait, et personne ne pouvait imaginer ce que serait la vie dans les prochaines années. Amplifiée par l’antisémitisme de la très puissante et influente Église catholique polonaise, pour qui le peuple juif était le peuple déicide, la crise économique réveilla l’animosité contre les Juifs. Les pogroms se multipliaient dans les campagnes et la sécurité était difficilement assurée dans les grandes villes. Les religieux hassidim, reconnaissables à leur tenue traditionnelle – caftan noir et schtreimel, grand chapeau bordé de fourrure, culottes à la française, chaussettes blanches, talit-tsitsit sous la chemise, papillotes et longue barbe –, étaient constamment attaqués et rackettés.

La Première Guerre mondiale faisait des ravages, car la crise économique provoquait un rejet de la population « étrangère », « différente », « occupante », « solidaire ». L’insécurité faisait de plus en plus d’adeptes de l’émigration vers la Palestine, qui était devenue une destination de survie. Beaucoup pensaient qu’il fallait quitter ce pays où la communauté juive était implantée depuis des générations. Pour les jeunes, l’avenir n’était plus en Pologne. Il fallait partir, malgré le sentiment de culpabilité engendré par le fait de laisser les parents dans un environnement hostile et sans avenir. Les départs s’organisèrent aussi vers d’autres pays où la liberté semblait accessible et les droits de l’homme reconnus.

De cette époque lointaine, il reste peu de traces, seulement quelques photos vieillies couleur sépia. Un brouillard épais enveloppe ce passé inconnu, dont Lutek cherchera à reconstituer le puzzle, passant difficilement du souvenir à l’Histoire. Sa mère n’en parlait que très rarement, c’était une période presque occultée.

Vingt ans plus tard, toute la famille restée à Varsovie sera totalement exterminée dans l’enfer de la Pologne, déportée vers les camps de la mort. Le siècle avait déjà vécu un premier génocide avec l’extermination de plus d’un million d’Arméniens. Un second se tramait ! : la Shoah.

Les Allemands envahirent donc la Pologne, l’occupèrent tout au début de la Seconde Guerre mondiale en 1939, et regroupèrent dans un premier temps toute la population juive de Varsovie, cinq cent mille personnes qu’ils parquèrent comme des bêtes immondes et contagieuses dans l’enceinte d’un ghetto construit à Varsovie. Les conditions de vie inhumaines y firent rapidement des ravages.

Les déportations commencèrent, par vagues de plusieurs milliers de personnes chaque jour. Une résistance s’organisa et plusieurs milliers de Juifs participèrent à l’insurrection. Le combat contre les Allemands serait inégal et désespéré ; les résistants le savaient. Les combats furent acharnés. Certains voulurent éviter la capture et la déportation, ils se suicidèrent : c’est ce que fit le chef de l’Organisation Militaire Juive, Morderaï Anielewicz, 24 ans, après une défense obstinée mais sans espoir. Cet acte le plus spectaculaire de la résistance juive polonaise, la révolte d’une poignée d’hommes et de femmes contre l’armée allemande, fut connu grâce au témoignage des quelques résistants qui réussirent à s’échapper par les égouts. Ces derniers sont entrés dans l’Histoire comme symboles de combattants pour la liberté. La majorité des Juifs du ghetto de Varsovie furent dirigés vers le camp d’extermination de Treblinka. Une sorte d’amnésie collective avait envahi les esprits.

C’est uniquement par bribes que Lutek apprit d’où venait sa famille, où étaient ses racines. Il allait peu à peu reconstituer son parcours comme un puzzle inachevé, mais il lui manquera toujours des éléments. Ce n’est qu’au fil des années qu’il découvrit le parcours sinueux de ses parents et comprit pourquoi et comment, après un si long périple, ils se retrouvèrent en France, à Paris, au milieu du village juif du 20e arrondissement, à Ménilmontant.

En Pologne, Morderaï, le grand-père paternel, impotent, atteint d’une tuberculose osseuse, passait ses journées de souffrance allongé sur un lit, dans l’attente de la mort. Deux ans avant la déclaration de la Première Guerre mondiale, Moshé, le plus jeune de ses enfants, naquit dans une famille désargentée, troublée à la fois par la maladie du père et une situation politique polonaise chaotique. Les bruits de bottes et de guerre s’amplifiaient, les pogroms devenaient monnaie courante. La communauté juive accusée de tous les maux de la terre, redevint le bouc émissaire habituel de l’Histoire. Un malaise grandissant mina la vie des Juifs, les rendant responsables de la crise économique et des difficultés du pays. Cette situation ruina jour après jour une grande majorité des familles. Les commerces des grands-parents de Lutek subirent les contrecoups des malaises ambiants.

Le fils aîné de chaque famille devait être conscrit pour de longues années. Le père de Lutek, Jacob, refusa ; après avoir été emprisonné quelque temps pour refus d’obtempérer à la conscription, il décida de quitter le pays. Il n’avait plus le choix. C’était soit fuir à l’étranger soit rejoindre l’armée pour plusieurs années. Tous ces événements l’incitèrent à envisager de quitter la Pologne pour la Palestine, qui commençait à se construire pour devenir un jour, espérait-on, le Yishouv, le foyer national juif.

Entre-temps, Jacob, âgé de 20 ans, avait épousé Ruchla. Nath et Motek naquirent dans cette atmosphère d’incertitude. Suite au décès de Marjen-Myriam, Ruchla, l’aînée des filles, eut la charge de ses huit frères et sœurs. Jacob envisagea de quitter la Pologne où la vie n’était plus possible et où l’avenir était peu sûr. Mais comment partir avec une femme et deux enfants en bas âge ? Comment laisser seuls les anciens vieillissants et sans ressources ? Ce cas de conscience le tourmenta et sa décision le culpabilisa bien longtemps.

Comme ce fut le cas dans de nombreux foyers, l’homme, le mari, partait en premier, afin de préparer l’arrivée de sa famille qui devait ensuite le rejoindre. Sans argent, sans pouvoir s’exprimer dans une langue étrangère, tout choix paraissait difficile : Allemagne, France, Amérique du Sud, États-Unis, Palestine, où aller sans papiers ? L’Aliyah, la montée vers la Palestine, était devenue une destination incontournable. La majorité des Juifs de Varsovie, même s’ils n’étaient pas très religieux, étaient traditionalistes, leur identité juive leur collait à la peau. Les organisations juives sionistes, socialistes et révolutionnaires, encadrées par les idéologues de la nouvelle société en gestation, encouragèrent de nombreux jeunes à penser à l’émigration. Seule la Palestine pouvait donner un avenir aux Juifs maltraités, brimés, et leur rendre leur dignité.

Au début du xxe siècle, Théodore Herzl, Juif assimilé, journaliste, envoyé spécial d’un journal autrichien à Paris pour suivre l’affaire Dreyfus, traumatisé par l’antisémitisme qui se manifestait, lança l’idée de la création d’un État juif. Nombreux furent ceux qui, convaincus de sa vision et de son projet, lassés d’être des étrangers dans leur pays, prirent le chemin de la Palestine. Jacob décida, lui aussi, de partir pour tenter d’y créer un foyer et d’y faire venir ensuite son épouse et ses deux fils.

Il venait de passer quelque temps à Pawiak, la prison de Varsovie, condamné pour insubordination et refus d’obtempérer à la conscription militaire. Libéré, il s’enfuit. Le voyage dura une éternité… jusqu’à son arrivée à Jaffa, petite bourgade sise près de Tel-Aviv.

Pendant des semaines, silence complet, aucune nouvelle. La Palestine était éloignée. Sans téléphone, sans moyen de communication, la vie devint pénible pour Ruchla, seule avec deux enfants dans une ville où les exactions antisémites étaient quotidiennes et où elle attendait chaque jour l’arrivée d’un courrier. Elle demeurait provisoirement chez un beau-père impotent ; sans argent, séparée d’un mari épousé contre la volonté de ses futurs beaux-parents, elle vécut l’angoisse. En effet, à cette époque, une fille devait apporter une dot en mariage, ce qui ne fut pas son cas, car Eliezer Gostowska, veuf et ruiné, n’avait pu la doter. Le mariage de Jacob et Ruchla n’avait été scellé que par de grands sentiments d’amour, ceux du premier amour. Ils avaient tous les deux 20 ans. Ils s’aimaient. Elle était belle, il était beau, ils venaient d’unir leur vie et leur destin pour le meilleur et pour le pire. Pour tout bagage, Jacob emporta son violon.

C’est ainsi que Jacob quitta la Pologne pour ne plus jamais y revenir, y laissant son passé, ses parents, ses frères et sœurs, son épouse et ses deux enfants. Le déracinement commençait.

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