Code Victoria

Cv code victoria 1Roman de Thomas Laurent

ISBN 978-2-84859-160-5
260 pages - 20 €
Broché - Format 15,5 x 23,5

En librairie le 15 juin 2017. Achetez le livre chez votre libraire habituel.

Revue de presse

Présentation

Rochehauh est un village médiéval, perché en montagne, oublié de tous. Seule une navette mensuelle s’y rend pour déposer des vivres aux habitants. Selon un manuscrit crypté, le monastère abandonné recèlerait la prison du diable.

Un sujet parfait pour Victor, journaliste, parti enquêter trois mois plus tôt. Mais le jeune homme disparaît en montagne et la gendarmerie le déclare mort. Victoria, sa compagne, veut comprendre et décide de partir à Rochehauh. Rapidement, elle est obligée d’admettre que quelque chose ne tourne pas rond. Pourquoi lui interdit-on l’accès au monastère ? Quel terrible secret Victor avait-il mis au jour ? Quel est cet inconnu qui la menace ? Entraînée malgré elle dans une enquête à haut risque, Victoria n’a d’autre choix que de découvrir la vérité. Sa vie en dépend…

Extrait

La chaleur.
C’est la première chose qui me revient à l’esprit. Un temps à rester barricadé chez soi, volets fermés, un ventilateur collé au visage. À siroter du frais. Quel que soit le breuvage, pourvu qu’il y ait des glaçons.
Selon la météo, la température était de 36 degrés. Il était 15 heures, et j’avais l’impression qu’il en faisait au moins 5 de plus. Je poireautais depuis plus d’une heure en plein cagnard. Je prenais mon mal en patience. On ne peut pas décider d’attendre dans le café du coin à siroter des mojitos quand l’arrêt d’autocar se trouve perdu en pleine cambrousse et se résume à un vieux panneau planté dans le sol. Une heure de marche depuis la ville de Plainedrant pour l’atteindre ! J’étais arrivée en nage, le dos scié par mon sac de randonnée. L’eau de ma gourde était chaude, mon débardeur trempé de sueur. Même pas un arbre pour avoir de l’ombre : rien que la route, le panneau, les champs à perte de vue. Au loin, les Pyrénées semblaient me narguer du haut de leurs pics escarpés. C’est là que je me rendais. Du moins, si ce fichu car daignait passer un jour…
D’ailleurs, ce n’était pas vraiment un car. Pas au sens strict du terme. La secrétaire de l’office de tourisme de Plainedrant avait insisté sur ce point : « La navette passera vers 14 heures. Vous avez de la chance, elle ne monte là-haut qu’une fois le mois. Le premier samedi, pour le ravitaillement. Le chauffeur vous trouvera bien une place au milieu des paquets… »
On était le premier samedi de septembre. On ne peut pas dire que la perspective de passer les trois heures de route ballotée entre deux cartons de conserves m’ait enchantée, mais je n’avais guère d’alternative. Je n’avais ni voiture ni permis de conduire, et aucun autre transport en commun ne montait aussi haut dans la montagne.
Il me fallut patienter jusqu’à 15 heures 30 pour apercevoir enfin ladite navette : un combi Volkswagen bleu ciel. On l’aurait dit tout droit sorti d’un film des années 60. Le moteur cahotait, les essieux grinçaient douloureusement. La carrosserie, pleine de bosses et de rayures, m’évoqua la peau scarifiée d’un guerrier aborigène, version automobile et défraîchie. Je me demandais par quel miracle une telle épave parvenait encore à se traîner sur les routes. Et, accessoirement, comment elle grimperait les 2401 mètres de dénivelé qui nous séparaient de notre destination.
Le chauffeur était un gros bonhomme d’une quarantaine d’années. Quoique, dans son cas, le qualificatif de « gros » relevât peut-être de l’euphémisme. Même encastrée dans le fauteuil reculé au maximum, sa bedaine frôlait le volant. L’homme marinait dans un marcel blanc à l’image de son véhicule, vieux et usé. Il était chauve et arborait une épaisse moustache à la Staline.
Il s’arrêta sur le bas-côté sans couper le moteur. J’hésitai un instant avant de me résoudre à embarquer. L’homme grogna un « bonjour » peu amical et m’indiqua le siège à l’avant. C’était en fait le seul de libre : tout l’arrière du véhicule était encombré de paquetages divers et variés, des sacs de pommes de terre aux bonbonnes de gaz. Je m’assis sans un mot. Pas de ceinture - visiblement, elle avait depuis longtemps fini dans l’estomac d’un rongeur quelconque. Le véhicule dégageait une impression de délabrement général : sièges éventrés, mousse apparente, ressorts saillants, pare-brise lézardé… Il flottait dans l’habitacle une odeur douceâtre de moisissure, que venait troubler celle, plus âcre, du chauffeur en question.
Le pire était la chaleur. On se serait cru dans une étuve. Le vieux van n’était somme toute qu’une boîte de tôle sur quatre roues, bombardée par les rayons du soleil. Une véritable cocotte-minute ambulante !
Je grimaçai. Les trois heures s’annonçaient éprouvantes. Le chauffeur démarra, prenant la route vers les montagnes. Je l’observai discrètement via le gros rétroviseur intérieur. Nos regards se croisèrent. Il détourna aussitôt les yeux, comme un garnement pris en faute.
– Désolé pour… (je compris à son geste qu’il désignait l’état du véhicule). J’ai pas l’habitude d’avoir des passagers. Vous êtes la première depuis… Eh ! Depuis dix bonnes années, au moins !
Je haussai les épaules, et il se tut. Je compris que son air bourru cachait seulement sa gêne. Le bonhomme avait l’habitude d’effectuer ses trajets seul. Ça avait dû lui faire un choc de me voir à l’arrêt. Le malheureux ne devait pas se sentir très présentable... et pour cause.
– Votre van tiendra la route ? demandai-je avec un soupçon d’inquiétude.
C’était pour l’heure ma seule préoccupation, au-delà du manque de confort et de la chaleur étouffante. J’avais bien essayé d’ouvrir ma vitre, mais sans succès : la manivelle avait failli me rester dans la main.
– Vous en faites pas ! M’a jamais lâché en vingt-cinq ans. Vous pouvez être tranquille.
L’homme avait l’air sûr de lui. Je n’avais de toute façon pas d’autre choix que de lui faire confiance. Il fallait que je parvienne là-haut, d’une manière ou d’une autre. Et mon temps était compté.
Je fermai les yeux derrière mes Ray-Ban, inspirai profondément. Et une fois en haut ? murmurait une petite voix insidieuse dans ma tête. Chaque chose en son temps, tentais-je de me rassurer. Chaque chose en son temps…
L’attente en plein soleil m’avait terrassée. Sans m’en rendre compte, je sombrai dans un sommeil sans rêve.

Je me réveillai en nage, la bouche pâteuse. La fourgonnette zigzaguait sur l’étroite bande de bitume, se hissant péniblement le long de la pente. À ma droite, la roche à nu exhalait un air frais, humide. En forçant sur la manivelle, je parvins cette fois à débloquer la vitre. Je l’ouvris à son maximum et goûtai la fraîcheur sur mon visage.
Le chauffeur me tendit une bouteille de Cristalline. Je l’acceptai avec plaisir. L’eau était tiède, mais je n’étais plus à ça près.
– On y est presque, dit-il. Plus qu’une demi-heure.
Je hochai silencieusement la tête. J’avais dormi longtemps. Une boule d’appréhension commençait à nouer ma gorge et mes tripes.
Le chauffeur semblait mal à l’aise.
– Vous êtes alpiniste, ou un truc du genre ?
– Pas vraiment. Simple touriste.
– Ah !
C’était faux. Mais je n’avais aucune envie de m’étendre sur les raisons de mon séjour en montagne. Il marqua un temps d’arrêt, mordillant nerveusement sa lèvre inférieure.
– Le prenez pas mal, reprit-il. J’suis pas d’un naturel curieux, voyez… J’ai jamais fourré mon nez dans les affaires des autres. Mais, comme j’vous ai dit, j’ai pas l’habitude d’avoir des passagers. Alors je me demandais juste…
Sa voix mourut sur les derniers mots, accentuant la gêne. L’idée de lui faire la conversation me déplaisait, mais je me sentis obligée de dire quelque chose.
– Personne ne monte jamais ?
– Personne ! Aucune voiture passe par ici, la route est toujours déserte. Vingt-cinq ans que je fais ce trajet, j’vous dis. Et vous êtes que la troisième personne que j’emmène.
– Ah oui ? répondis-je en faisant mine de m’intéresser. Qui étaient les deux autres ?
– Des alpinistes. Pour ça que j’vous posais la question. C’était un jeune couple, la trentaine, dans le genre sportif qu’a pas froid aux yeux. Ça s’est mal terminé pour eux, tiens ! On a retrouvé leurs corps au bas d’une falaise. Une sale histoire.
Ses paroles jetèrent un froid. Nous restâmes silencieux pendant cinq bonnes minutes. Je me remis à penser à là-haut, à ce que j’allais bien pouvoir y trouver… Mes pensées, mes angoisses m’emmenèrent loin du van délabré, du chauffeur bourru et de la route sinueuse. À 2401 mètres d’altitude, dans un village perdu, connu sous le nom de Rochehauh.
Je sursautai quand la voix du moustachu retentit à nouveau dans l’habitacle.
– En tout cas, j’espère que vous savez ce que vous faites. Les gens d’là-haut sont pas réputés pour être commodes.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
L’homme crispa ses mains sur le volant. Il hésita avant de répondre.
– Vous savez… C’est un village isolé, coupé du monde. Ça fait des décennies qu’ils vivent entre eux. Ils ont leurs petites affaires, leurs secrets, leurs histoires... Ils sont accrochés à leurs traditions, à leurs superstitions. Et s’il y a une chose qu’ils détestent, c’est bien les étrangers.
– Je vois…
Sur le moment je n’accordai pas vraiment d’importance à ces ragots. OK, c’était un bled paumé en montagne. OK, la population n’y était pas de première fraîcheur. Pas de quoi en faire un drame. Ce n’était pas le premier village français où l’on voyait les étrangers d’un mauvais œil. C’était même plutôt banal dans les campagnes reculées, où le terme « étranger » pouvait désigner à peu près n’importe qui vivant à plus de dix kilomètres à la ronde… ce qui faisait un bon paquet de gens.
Le chauffeur dut sentir que je ne le prenais pas au sérieux. Il insista.
– Je plaisante pas. À chaque ravitaillement, j’évite de rester trop longtemps là-haut. Je dépose les paquets et je file. Je veux pas avoir affaire à eux. À leurs airs faux, je vois bien qu’ils n’attendent qu’une chose : que je m’en aille, et vite. Que je les laisse entre eux. Je vous jure, ils me flanquent la frousse. Mon père avait le même sentiment. Parfois, j’ai l’impression qu’ils forment une sorte de… de secte, ou un truc du genre. Et c’est encore pire depuis la construction du barrage !
La mention du barrage éveilla mon intérêt. Je savais que Rochehauh vivait ses derniers instants : dès que la station hydraulique serait mise en service, il finirait sous les eaux glacées des lacs Saint-Ours et Saint-Jean, situés en amont. Pierre après pierre, tuile après tuile, tout serait englouti.
– Ils refuseront de partir, vous verrez, affirma le chauffeur. Ils sont comme des moules accrochées à leur rocher. Ah, ça ! Sûr qu’ils préféreront nourrir les poissons plutôt que d’abandonner leurs maisons !
Je ne répondis rien. Je savais que Rochehauh devait être évacué à la fin du mois. Ce qui me laissait tout juste trente jours pour… eh bien, pour faire ce que j’avais à faire !
La fin du voyage se déroula dans le silence. En vingt grosses minutes nous avions atteint le val. La route s’arrêtait brutalement au bord d’une pente douce couverte de végétation. En contrebas, à un bon kilomètre, se déployait le bourg médiéval. Jusqu’alors, je ne l’avais vu qu’en photo. Il était magnifique, avec ses maisons romanes et son vieux monastère, dont les clochers jumeaux surplombaient l’ensemble. Les pierres blanches des bâtiments étincelaient au soleil, j’en fus éblouie malgré mes verres teintés.
J’aidai le chauffeur à débarquer ses paquets au bord de la route.
– Ils viendront les chercher ici, expliqua-t-il en me serrant la main. Ils ont l’habitude.
Nous échangeâmes des banalités. Il remonta dans son combi, et le moteur démarra en pétaradant.
– Je repasserai le mois prochain, me dit-il en haussant la voix pour couvrir les éructations venant de sous le capot. D’ici là, vous serez seule. Vous pensez que ça ira ?
J’étais perplexe. L’inquiétude du gros homme n’était pas feinte, cela se lisait dans ses yeux. Il commençait presque à me faire peur.
– Tenez, cria-t-il en me tendant un bout de papier par la vitre ouverte. En cas de problème.
Je le pris machinalement. Satisfait, il exécuta son demi-tour et disparut au premier virage de la descente.
La fourgonnette partie, il n’y avait plus que moi, les paquets de vivres, et le silence de la montagne. Je restai longtemps le regard fixé sur la route, avant de considérer le mot entre mes doigts. D’une écriture appliquée y étaient inscrits un nom et un numéro de portable. Pendant une poignée de secondes, je ne parvins pas à en détacher les yeux.
Oui. Ce bougre de chauffeur avait bien réussi à me flanquer la frousse.

 

 

Commentaires (2)

Sandrine
  • 1. Sandrine | 06/08/2017
J'avais adoré le premier, le Signe du diable, mais celui-ci est encore un cran au dessus.
La fin est inattendue, le suspens réel et bien mené. On ne s'ennuie pas une seconde. C'est vraiment un excellent thriller

Merci pour ce très bon moment de lecture
Off code 308sw
  • 2. Off code 308sw | 21/07/2017
Bravo Thomas
Ton père peut être fier de toi
Ton roman est extraordinaire sans révéler le contenu, j ai ete absorbé par les rebondissements
OFF code 308 sw

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