A la découverte d'Hervé Mestron

Symphonie en psy mineurTous les jeudis à 15 heures, les éditions Zinédi vous donnent rendez-vous pour découvrir un auteur en vous proposant un extrait d'un livre de leur catalogue.

Jeudi 23 avril, nous vous proposons de découvrir Hervé Mestron, dont les éditions Zinédi ont publié le roman Le Temps des râteaux et le recueil de nouvelles Symphonie en psy mineur en octobre 2019.

Romancier et nouvelliste, Hervé Mestron a publié une cinquantaine de livres, de la littérature jeunesse au roman noir, et a écrit également de nombreuses fictions pour France Inter. Musicien de formation, la musique tient une place importante dans son œuvre, car elle est, dit-il, « toujours prête à servir la cause des hommes ».

ISes ouvrages ont été récompensés par de nombreux prix. En 2018, il reçoit le Prix Hors Concours des Lycéens et le Prix Place aux Nouvelles pour Cendres de Marbella (éditions Antidata), ainsi que le Prix Chronos pour Mystérieux voisins (éditions Oskar).

Pour en savoir plus, visitez le site d'Hervé Mestron.

Le Temps des râteaux traite avec humour et tendresse du sentiment de solitude de l'adolescent qui peine à trouver sa place dans le monde réel, de son rapport aux autres et de de la difficulté à communiquer, notamment avec les filles, mais aussi avec sa mère dont la relation est faite d'amour et de non-dits. Un roman qui parle à tous les adolescents, mais aussi aux parents.

Symphonie en psy mineur parle de la réalité qui se cache derrière les fastes du concert et du mal-être des musiciens. Dans ces nouvelles, les musiciens s'allongent sur le divan du psy et nous livrent une symphonie intime et inédite. Parmi elles, nous vous proposons la nouvelle « La Trompette »

"La Trompette", extrait de "Symphonie en psy mineur", paru aux éditions Zinédi

La Trompette

Kevin n’avait pas réussi à atteindre tous ses objectifs. Après son admission dans l’un de nos meilleurs orchestres nationaux, son surpoids restait encore un problème.
Il remplissait l’espace de mon cabinet et, en même temps, il fallait le chercher sous la chaise pour capter son regard. Sans sa trompette il semblait ne plus exister. Sans elle, disait-il, je reviens à la place de mon père, de mes oncles, je reviens dans la nuit toxique.
J’avais toujours associé la trompette à la bonhomie des trompettistes. Pour moi, un trompettiste était quelqu’un qui souriait dans son instrument, et c’était la joie qui donnait ce son vibrant et cuivré. En temps normal, j’étais davantage confronté au blues des altistes plutôt qu’à celui des cornettistes. Et Kevin, tout énorme qu’il était, ressemblait à un petit pois dans un ascenseur.
Dans mon carnet, j’ai noté discrètement : « Ascenseur social ? »
Cela avait été longtemps une histoire de père et de fils. Une tradition qui remontait à des temps anciens où les mineurs étaient baptisés sous l’éclat du cuivre. Conscients des dangers pulmonaires qu’ils encouraient en se frottant au charbonnage, beaucoup apprenaient à jouer de la trompette afin de drainer l’air à l’intérieur de leur propre corps. De fait, on avait cru pendant longtemps que la trompette était un instrument d’homme. En réalité, on pouvait toujours courir pour entendre la différence entre une trompette de femme à la maison et une trompette d’homme dans les mines.
Dans le Nord, les gens mouraient avec les viscères calcinés. Les morts se faisaient enterrer avec leur instrument. Sculpté sur les pierres tombales, un angelot avec une trompe symbolisait l’appartenance du défunt à la confrérie des mineurs musiciens.
Puis les mines avaient fermé, laissant des plaies béantes dans les cailloux et les fanfares.

Le jeune homme débarqua à Paris, le nez dans Google Maps. Il arriva essoufflé porte de Pantin et mangea un sandwich au comptoir du Bicloune.
Plus tard, dans les locaux de la Philharmonie, il retrouva d’autres musiciens qui, comme lui, se présentaient pour le poste de trompette à l’orchestre de Paris. Une cinquantaine de candidats pour une place vacante. Les instrumentistes s’échauffaient dans leur coin. Un appariteur les appelait à tour de rôle. Et certains souriaient en allant à l’échafaud.
Dès l’instant où il avait franchi le seuil de la pièce, Kevin avait senti les regards sur son corps. Déjà à l’école, on se moquait de lui. Il était très facile à dessiner. Il suffisait de tracer un carré avec deux yeux, un nez et une bouche, deux petits bras de chaque côté, et c’était tout de suite très ressemblant. Certains racontaient qu’il avait grandi dans une boîte à gâteaux et qu’il en avait gardé la forme.
Kevin n’a jamais été très brillant à l’école. À Tourcoing, il avait pu sortir du lot grâce à quelques articles dans la presse. Entre les bals, les mariages, les fêtes privées et les cours, il n’avait jamais manqué de rien. Mais la musique de l’ailleurs était venue le chercher.

Depuis sa chaise de trompettiste, Kevin jouit d’une vue plongeante sur les violonistes. Marie-Élisabeth, dans le rang, occupe le cinquième pupitre, troisième catégorie. Propriétaire d’un trois-pièces près du Jardin des plantes, elle a investi également dans un violon italien qui chaque année prend de la valeur. Elle conduit une Mini Cooper, avec une sorte de manie de griller les feux rouges.
Quand Kevin avait intégré l’orchestre le premier jour, tout le monde était venu lui souhaiter la bienvenue et le féliciter. En tant que représentante syndicale de l’orchestre, Marie-Élisabeth l’avait happé. Le soir même il montait dans sa Mini. Kevin avait cru que la ceinture ne serait jamais assez longue pour faire le tour de son ventre. Mais le pire avait été la conduite sport de Marie-Élisabeth. Un délice.
Kevin faisait partie des hauts salaires de l’orchestre. Sur son contrat était notifié : « Soliste Première Catégorie ». En contrepartie, on lui demandait de faire preuve d’une maîtrise parfaite du stress. Ce qui avait changé, c’était ce qu’il pouvait envoyer à sa mère tous les mois, et puis à sa nièce, seule avec deux enfants.
Marie-Élisabeth le promenait le soir de bar en bar. Ils se retrouvaient à Stalingrad, loin des regards de l’orchestre pour ne pas attiser les commérages, disait-elle. La conversation glissait invariablement sur sa famille. Ses parents, frères et sœurs, ses oncles et tantes, Kevin ne les avait jamais rencontrés mais c’était comme s’il les connaissait déjà, jusque dans leurs travers. Tout le monde avait sa part de responsabilité. Il avait mis du temps à comprendre l’origine du nœud familial. Il aurait préféré ne pas connaître ce genre d’histoire. Marie-Élisabeth osait tout lui raconter, sans pudeur, avec des mots simples qui donnaient le haut-le-cœur.
Un soir, elle le déposa devant chez lui. Kevin eut l’impression d’entendre les amortisseurs de la Mini pousser un soupir de soulagement. Il se coucha avec des histoires de famille plein la tête. Marie-Élisabeth le rappela dans la nuit pour des détails qu’elle avait oubliés. Il essaya de lui répondre quelque chose de gentil mais il ne savait pas. Chaque fois qu’il avait essayé de lui parler, elle lui avait donné l’impression de ne pas écouter.
Le lendemain, Kevin arriva dans le quartier du Jardin des plantes après la longue marche qu’il s’imposait tous les mardis matin. La porte cochère était ouverte, il entendait du violon dans la cage d’escalier.
Immobile, tel un voyeur, il écouta la musique de Marie-Élisabeth se glisser entre les murs. La sonate de Prokofiev. Il ferma les yeux pour digérer ces notes torturées et le vibrato oppressant du chant, la pulsation approximative et chancelante du violon. Bouleversé, il rebroussa chemin. Pouvait-il aimer une fille capable de tourner le dos à la beauté ?
Dans son rôle de représentante de l’orchestre, énergique, Marie-Élisabeth ne comptait pas son temps. Elle avait appris à diluer sa sonorité dans celle du groupe. Elle était une couleur sombre nécessaire à la clarté de l’ensemble. Seul Kevin savait que son violon n’avait plus d’âme.

Le 21 mars, au soir, Marie-Élisabeth lui donna toutes les indications. Il s’agissait d’une propriété sur les bords de Loire où sa famille avait l’habitude de se réunir le week-end. Son programme : se débarrasser de tout le monde, en une seule fois. Père et mère, frères et sœurs, oncles et tantes. Et si cela pouvait passer pour un accident, merci. Pas un meurtre mais une sorte de ménage de printemps. Un châtiment lumineux.
— Kevin, dans le Nord tu as appris à tirer dans les champs, lorsque les mines désaffectées offraient des terrains de jeu incomparables. C’est comme la trompette ou le vélo, cela ne s’oublie pas. En arrivant dans ce village de bord de Loire, ton esprit est inondé par toutes les choses horribles que je t’ai racontées. Tous ces sévices que j’ai endurés dans ce château de trente pièces dans lequel j’ai grandi. Et devant lequel tu te trouves avec une boîte de violon contenant une arme de moyen calibre munie d’un silencieux. Cela prend moins de cinq minutes. Bien sûr, tu repars avec les mains agitées de tremblements. Le lendemain, l’orchestre donne le Sacre du Printemps et tu n’es pas au top de ta forme. Je suis absente et on raconte qu’il est arrivé quelque chose de terrible dans ma famille. Pas mal, non ?
Kevin souriait béatement. Il commençait à être raide dingue de cette fille.
Il faisait des rêves où il dégommait toute la famille. Ensuite, miracle, Marie-Élisabeth lui sautait au cou. Le corps carré de Kevin se mettait à vibrer. Mais lorsqu’il se réveillait, la place glacée à côté de lui était vide. La violoniste ne l’avait jamais invité chez elle et avait toujours habilement refusé de monter chez lui. Seuls quelques bars de Stalingrad connaissaient leurs rendez-vous. Il lui semblait que rien n’avait jamais vraiment commencé entre eux si ce n’étaient quelques soirées arrosées où les mots prenaient des libertés ambiguës.

Tous les mardis matin, Marie-Élisabeth enseignait la sonate de Prokofiev à une élève de quatorze ans. Elle fermait les yeux pour digérer ces notes torturées et le vibrato oppressant du chant, la pulsation approximative et chancelante du violon. L’étudiante faisait preuve de bonne volonté mais ce n’était pas suffisant. Sa musique attendait encore une âme.
Un jour, en sortant du cours, l’étudiante croisa un homme étrange sur le palier, presque aussi large que haut et gêné d’être là. Ce n’était pas la première fois qu’elle l’apercevait, souvent le mardi. Cette fois, l’homme lui adressa la parole.
— C’est vous qui jouiez la sonate de Prokofiev ?
Elle acquiesça, tout en ajoutant :
— Ce n’est pas encore très au point. C’est difficile.
— Je trouve que vous vous en sortez pas mal, dit Kevin. Continuez, vous verrez, la musique demande de la patience.
— Merci.
La joie qu’il avait éprouvée quelques mois plus tôt en étant reçu 1re trompette à l’orchestre de Paris n’était rien comparée à ce qu’il ressentait aujourd’hui, dans ce minuscule escalier conçu pour les maigres. Un bonheur absolu, une sorte d’extase totale. L’heure était enfin arrivée de vivre un amour sans entrave. Il avait cru, à tort, que Marie-Élisabeth était une fille perdue. Il devait juste lui dire qu’il l’aimait. Il se recoiffa avec la main et appuya sur la sonnette.
Marie-Élisabeth fronça les sourcils.
— Toi ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?
— J’ai quelque chose de très important à te dire.
— Tu veux un café ?
— Excuse-moi, j’aurais dû prévenir, mais c’était urgent que je te parle.
Marie-Élisabeth esquissa un sourire.
— Ça y est ? Tu l’as fait ? Raconte-moi.
Kevin commença à transpirer. Il avait pris le mauvais chemin mais une petite voix lui disait de continuer. Juste pour faire plaisir à Marie-Élisabeth.
— Ben… c’était comme tu l’avais dit, plutôt facile, rapide. C’est vrai, j’avais les mains qui tremblaient un peu en sortant, mais une fois sur la route, ça allait. Je me suis arrêté sur l’autoroute pour manger un sandwich. J’avais faim.
— Tu es merveilleux.
— C’est normal, je voulais te montrer que je tenais à toi.
— Tu es bien sûr qu’ils sont tous morts ?
— Absolument.
— Et le chat ?
— Pareil. J’ai préféré ne pas laisser de témoins.
— Tu es trop chou.
— Voilà, c’est terminé, dit Kevin. On va pouvoir passer à autre chose.
— Oui, tu as raison. Mais cela te dépasse, Kevin. Tu n’as fait que suivre la baguette du chef, obéir aux ordres. Comme tu le dis, on va pouvoir passer à autre chose. Au fond, je ne t’envie pas d’avoir été capable de tenir une arme, encore moins de t’en être servi. Ces choses-là sont beaucoup trop lourdes pour moi. Mais lorsqu’on abat un arbre, il faut aussi tirer les racines, sinon il repousse avec cette mémoire de la sève qui n’en finit jamais. C’est pour ça que tu as bien fait, avec le chat. Il portait probablement certains tics familiaux, comme l’indifférence ou l’hypocrisie. Ce n’était qu’un bourgeon, mais tu as bien fait, franchement.
Il aimait cette façon qu’elle avait de bouger tout en parlant, comme une feuille d’automne. Cela ressemblait à une danse, à ces lentes envolées du corps dans un ballet romantique. Le regard fixait au loin un point imaginaire. Les lèvres ondulaient, pareilles à des flammes horizontales.
— Oui, dit Kevin. Une famille, c’est un tout, chaque branche est importante. On ne peut pas en isoler certaines et pas d’autres. Maintenant, c’est nous deux. Nous allons former quelque chose de nouveau mais qui vient de très loin.
Marie-Élisabeth alluma une cigarette et ouvrit la fenêtre qui donnait sur un mini balcon, au-dessus du Jardin des plantes.
— Il doit y avoir un moment où il faut prendre la responsabilité de rompre l’évolution, dit-elle, en soufflant sa fumée. Ne pas se dire que le temps soignera la maladie. Je suis atteinte et ne laisserai jamais personne m’approcher. Ce serait vouloir contaminer les branches futures.
À cause du bruit des voitures, Kevin n’entendait pas distinctement, mais il était bien. Il aimait cette odeur de cigarette qui pénétrait dans la pièce.
On va pouvoir passer à autre chose, se disait-il. Lorsqu’il leva les yeux, Marie-Élisabeth n’était plus là. En bas, dans la rue, il y eut un choc sourd, suivi d’un cri qui précéda une rumeur.

Quelqu’un avait aperçu la violoniste en train d’escalader la balustrade du balcon, mais Kevin continuait de répéter que c’était sa faute. Un trompettiste ne savait pas mentir. Interrogé, il avait raconté plusieurs fois la même histoire. Toute la famille, même le chat. Il était ressorti avec les mains qui tremblaient un peu, mais une fois sur la route du retour, les choses s’étaient calmées.
Pourtant, on n’avait cessé de lui dire que Marie-Élisabeth n’avait pas de famille, ni sur les bords de Loire dans un château, ni ailleurs. Mais Kevin, l’esprit ailleurs, ne semblait pas entendre.

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