Et je suis restée debout. Vivante

Couverture de Et je suis restee debout vivanteRoman d’Evelyne Abondio

ISBN 978-2-84859-158-2
160pages - 16 €
Broché - Format 15 x 21
En librairie le 16 mars 2017

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Revue de presse

Présentation

Utilisant le fil rouge de la guerre, l’auteure explore le thème « être vivante », le déclinant autour du combat de trois femmes avant, pendant, et après.
L’histoire s’inscrit dans un contexte africain, mais dans un pays imaginaire, le Diamonda, souhaitant ainsi marquer l’aspect universel de cette thématique. Le lecteur ne manquera pas de faire le rapprochement avec nombre d’événements actuels ou récents.
Trois jeunes femmes sont contraintes de renoncer au monde tel qu’elles l’ont toujours connu. Émeraude, institutrice, qui s’éteint à petit feu dans un mariage malheureux, Flora, élève ingénieur agronome en pleine crise existentielle, et Fatima, étudiante en droit qui tente de donner un sens à sa vie. Le virage que prend le destin est l’occasion, pour ces femmes intelligentes, sensibles et généreuses, de faire le point sur leurs rêves, leurs ambitions. Les épreuves traversées les forcent à se débarrasser du superflu et à arriver à percevoir que l’essentiel se trouve au cœur de leur conscience. En cela, elles sont aidées par des personnages secondaires hauts en couleur, des passeuses de vérité : une politicienne militante de la paix, une déesse de la mer aux allures de patronne de bar, une assistante sociale en fuite, une infirmière à la retraite prête à sacrifier sa vie, une avocate intrépide…
Ce roman dit la difficulté à devenir, et à être une femme, lorsque la marche du monde dérape vers la violence. Mais en creux se dessine l’espoir, la grâce et la puissance silencieuse de la femme quand elle fait le choix de la liberté, du refus, et se révèle à elle-même, envers et contre tout.

Extrait

Tout avait commencé par un mouvement de colère des planteurs de cacao devant la préfecture de Savaneville, à cinq minutes de ma maison. L’affaire avait tourné au drame. Une certitude s’était alors annoncée pour ne plus me quitter : le point de non-retour vers la débâcle du pays venait d’être atteint, et dans nos vies, rien ne serait jamais plus comme avant.
À peine avais-je ouvert les yeux qu’une déprime rageuse s’était insinuée dans ma gorge : lassitude au-dedans, angoisse alentour. Je m’étais réveillée trempée de sueur, sans aucun souvenir du cauchemar qui m’avait conduite aux portes de l’aube, et j’essayais désespérément d’atténuer un obscur pressentiment qui suintait par tous les pores de ma peau. De méchante humeur, j’avais tâtonné à la recherche de la radio que j’avais oublié d’éteindre la veille au soir, abrutie par mes interminables nuits d’insomnie. Comme d’habitude, l’appareil crachotait sans relâche son lot quotidien de nouvelles cafardeuses, les unes à la suite des autres.
Jadis paisible et prospère, Diamonda, notre petit pays, chavirait. Cela ressemblait à un grand plongeon vers une période troublée, la population s’évertuant à en minimiser les effets en la dénommant pudiquement « la crise ». Autour de moi, le monde devenait fou et s’affrontait, entre les partisans de la révolution violente et ceux qui prônaient la paix à tout prix. Les manifestations et contre-manifestations se succédaient, de plus en plus violentes. Les rumeurs, circulant à la vitesse de la lumière, planaient constamment au-dessus de nos têtes : coup d’État imminent, mort du président, complot déjoué in extremis, tout y passait. Une rage inconnue semblait avoir mordu tous ceux qui s’exprimaient au nom de la chose publique. Quelque chose d’implacable s’était mis en marche et nous attendions tous, anxieux, un épilogue, une conclusion, n’importe laquelle, à cette atmosphère de fin des temps.
Ce fameux jour, la police, en proie à une transe inexpliquée que certains avaient qualifiée de mystique, avait tiré à balles réelles sur les paysans venus protester contre le prix dérisoire auquel ils étaient contraints de céder leurs récoltes. De la dizaine d’hommes tombés, portés par la foule en délire, six étaient morts sur le chemin de l’hôpital. Le préfet avait été convoqué sur-le-champ à la capitale pour rendre des comptes ; mais il était trop tard pour éviter la fureur de la rue. Sans que l’on sût pourquoi ni comment, l’université avait été incendiée dans l’après-midi même.
Secouée par ces décès – le sang avait été versé ! – j’étais aussi troublée par l’escalade des réactions. Comment tout cela se terminerait-il ?
Dans la soirée, sans rien changer à ses habitudes, mon mari était sorti après le dîner. Je m’étais réfugiée dans ma chambre avec mes filles, deux adolescentes longilignes et taciturnes. Inquiète, j’avais fermé la fenêtre, tiré les rideaux, éteint la lumière et mis en route le climatiseur dont le ronronnement poussif me berçait habituellement. Abandonnant mon lit à Malaïka et Viviane, je m’étais avachie dans le fauteuil à bascule.
Je percevais à peine, en tendant l’oreille, les bruits de la ville énervée. Le vieux campus en flammes achevait de se consumer en crachant une fumée poisseuse et irritante pour la foule des spectateurs, partagés entre sidération et excitation malsaine. Les forces de l’ordre, fébriles, évacuaient les derniers émeutiers. J’avais fermé les yeux et je me balançais doucement, espérant retrouver le calme que j’invoquais, désespérée. Mais il n’y avait rien à faire, je n’arrivais pas à me débarrasser de ce malaise qui me collait au train comme une mauvaise odeur. À présent, je le flairais, je le percevais, je le sentais. Il arrivait, précédé par une multitude de signaux, invisibles pour la plupart des gens. Le danger.
Le danger arrivait.
Un soir, il nous débusquerait tous, nous trouverait dans notre lit, nous sortirait d’un sommeil profond, nous jetterait dehors, nous volerait notre vie. C’était comme ça que cela se passait partout ailleurs sur le continent, et notre tour, à Diamonda, était venu. Nous n’y échapperions pas. Les gens l’ignoraient, mais en cédant aux sirènes de la violence, ils jouaient avec le feu, et moi, je me sentais démunie. Comment faire pour leur hurler que bientôt ils seraient dépassés ? J’avais regardé mes filles à présent profondément endormies, et j’avais senti une rage anxieuse, presque douloureuse, une énergie galvanisante fondre sur moi… Était-ce donc ça, l’instinct de survie ? Soudain alarmée, je m’étais redressée brusquement. Je pressentais que pour les protéger, je devais sortir de mon état de morne vivante. Pour sauver ma peau et celle de mes enfants, il n’y avait pas d’autre choix possible, je devais cesser de me dérober à la marche du monde.

Un matin, je m’étais réveillée éreintée, désabusée par ce que je pouvais attendre de l’existence. Tout d’un coup, le bonheur, la joie de vivre, m’avaient semblé constituer une île fantastique dans un imaginaire lointain, un lieu fantasmatique, inaccessible. Cela s’était décidé presque à mon insu. Je n’avais alors plus rien demandé pour moi, je m’étais contentée de vivre pour mes enfants. Je me disais que j’avais perdu toutes mes illusions mais c’était plus profond que cela. Je n’arrivais plus à rêver, mes ailes étaient brisées. Fermée, recroquevillée, j’avais abandonné ma vie de femme. Au plus secret de moi-même, je reconnaissais, honteuse, que les infidélités constantes de mon mari n’étaient peut-être pas complètement étrangères à mon naufrage, même si j’avais décidé, une bonne fois pour toutes, de les ignorer. On ne change pas les taches d’un léopard, aurait ronchonné ma grand-mère, sentencieuse. À quoi bon tenter de raisonner cet homme charmant, enjôleur, dont c’était la nature même de séduire tout ce qui évoluait autour de lui ! Tant qu’il revenait vers le foyer sur lequel je veillais… Je songeais que trop de choses nous liaient. Nos filles, que nous adorions. Cette belle maison à Savaneville qui faisait ma fierté, et dont j’avais choisi chaque brique, chaque fenêtre, chaque tuile. Presque vingt années de vie commune, ce n’est pas rien quand même, me raisonnais-je.
Par orgueil, j’avais décidé de tout taire. Son indifférence à mon égard. Son humour caustique qui me blessait au plus haut point : « Tu vieillis mal, j’ai fait une mauvaise affaire, finalement, en te récupérant… » Ses jugements acerbes : « C’est fou ce que tu manques d’ambition ! » Ses absences prolongées et ses excuses indélicates étaient autant d’échardes dans mon cœur. Quelle femme, ici, est assez folle pour étaler ses déconvenues conjugales au grand jour ? Je ne voulais surtout pas attirer les vautours émotionnels de la belle société savanevilloise que nous fréquentions, les frustrés, les cocus, les malchanceux en amour. Ils ne manqueraient pas de rappliquer dès la première faille dans notre couple pour me rappeler à l’ordre sur le mariage et les devoirs d’une épouse digne de ce nom : Mais ma chérie, c’est dans la nature même d’un homme de tromper ! Et puis, tu sais bien que le mariage, ce n’est pas fait pour être heureux ! Allez, sois raisonnable, reprends-toi, pense à tes enfants, à ta situation ! Il y a des problèmes plus graves dans la vie hein ! Je les imaginais porter l’estocade finale, jouissant, à peu de frais, de ma déconfiture : Non, mais arrête un peu toi aussi, qui voudrait de toi, à ton âge ? Divorcer à presque quarante ans ? mais tu n’y penses pas ! Ton mari est riche, il prend soin de toi, il te nourrit et te fait vivre, tu as une belle maison, que veux-tu de plus ? Personne n’irait jusqu’à susurrer : Tu te prends pour qui ma chérie ? De quel droit, aurais-tu, toi, ce que nous cherchons en vain depuis toujours ? Mais je saurais tout de même entendre entre les lignes. Alors j’avais tout enfoui dans un sac soigneusement fermé, serré, serré. Comment continue-t-on à avancer lorsqu’on a l’impression que la vie elle-même lutte contre vous ? Je n’avais plus essayé de me débattre. Tout droit au fond s’était imposé comme la seule direction possible.
Je m’étais noyée.
Ma destinée avait pris un virage imprévu dix-huit ans auparavant, mais c’est résolue que je m’étais installée chez lui, à la stupéfaction de tous mes proches. J’avais arrêté mes études en deuxième année de droit pour prendre les rênes de notre foyer. Mon père, poète reconnu, avait cessé de me parler pour ne reprendre sa voix qu’à la naissance de ma petite Malaïka. J’étais la cadette, sa précieuse, fragile Émeraude. Il me trouvait si talentueuse, originale, intelligente, sensible, j’aurais pu avoir le monde à mes pieds, me disait-il. Mais moi, avait-il tenté de m’expliquer maladroitement, je me fourvoyais dans un rêve étriqué avec un mari sorti d’on ne sait où, qui avait même réussi à me détourner de la peinture ! Une fois ou deux, peu après mon mariage, j’avais appelé mes parents, raccrochant, tremblante, au son du « Allo ? » un peu haletant de ma mère. Savait-elle qu’il s’agissait de moi ? Mon secret était lourd, si lourd, embourbé dans un marigot de sentiments contradictoires où surnageait, sans que je parvienne à le maîtriser, un impitoyable sentiment de culpabilité. Coupable d’aimer. Coupable de ce sang qui engorgeait et faisait battre mes veines et mes artères au gré de cet amour précieux qui grandissait en moi ; ce sang qui coulait… Qui ne coulait plus. Coupable de trop porter, de trop taire, étouffée par cette béance en moi que rien ne pouvait colmater. Dieu, que je me sentais seule…

 

 

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