Un jardin enchanté (villa Garzoni)

Dans le grand jardin qui dévale la colline, à l’ombre de ces arbres mythiques qui ne s’épanouissent que sous les caresses d’un soleil amoureux, on rencontre un peuple étrange dont la vie s’est figée il y a bien longtemps. Alignés sur des fenêtres ouvertes dans une haie de buis, des bustes d'empereurs romains tentent de défier le temps en rappelant au promeneur leur empire perdu. On peine à les nommer parce que notre souvenir s’est émoussé et qu’une certaine confusion s’est établie entre eux. On essaie de reconnaître les plus célèbres, ceux qui se distinguèrent par leurs vertus ou leurs vices et survécurent ainsi à l’oubli. Ils sont là, devant nous, outragés par les saisons, amputés d’une oreille ou du nez, la lèvre fendue et désormais privés de leurs yeux. Leur pouvoir s’en est allé comme toutes les vanités humaines. Ils ne sont plus que les vestiges d’une Antiquité de pacotille, celle des péplums et du mélodrame qui fait pleurer dans les chaumières. On s’attarde quelques instants, pris d’une singulière pitié. Puis sans y prendre garde, on s’éloigne, déjà oublieux des Césars parce qu’un oiseau s’est mis à chanter, nous ramenant à la réalité bien douce d’une promenade enchantée. On écoute bruire la nature, on s’arrête pour regarder un papillon en habit de bal se poser sur une fleur intimidée par tant d’éclat et l’on parvient, en musardant, à la grotte où s’abriter de la chaleur sera notre récompense. De vasques de marbre surgissent des animaux marins, chevaux hennissants et poissons joufflus guidés par Neptune accompagné de naïades. On s’attend à jouir du spectacle désaltérant de l’eau, on s’apprête à en écouter le murmure quand on s’aperçoit que cet univers aquatique n’est plus qu’un mirage. La bouche des bêtes s’est asséchée, elles n’ont plus rien à offrir aux bassins devenus inutiles. Là où naguère coulait la vie, règne aujourd’hui la mort. Mais, étrangement on ne cherche pas à fuir. On s’assied sur un muret incrusté de coquillages et on donne libre cours au vagabondage de son esprit. Des âmes s’envolent vers des rendez-vous dont nous ne saurons rien. On les interpelle pour savoir qui elles sont. Notre prière reste sans réponse. Alors on sort et, par les allées où l’ombre est avare de ses bienfaits, on rejoint les bassins en terrasse qu’alimente une redoutable Renommée soufflant dans sa trompette. Elle annonce, à qui veut l’entendre, les mérites des uns, les turpitudes des autres, avec une jouissance toujours renouvelée. Aucune trace de fatigue ne se lit sur ses traits et la passion qui l’anime demeure intacte. Elle ne sera jamais vieille. On se tient à ses pieds en songeant que, par son souffle tout puissant, elle pourrait anéantir nos efforts de vertu. Drôle de messagère qui érige des piédestaux pour mieux les faire tomber quand l’envie lui en prend. Dans la lumière d’or, elle apparaît comme la maîtresse de nos destinées et nous en sommes troublés mais pas inquiets. Il règne sur le jardin un enchantement qui nous soustrait à toute crainte. Ici le mot réputation a perdu son sens. Le monde tel qu’il va n’en franchira jamais la grille.

Extrait de Carnets d'Italie ©Martine Gasnier

Romans de Martine Gasnier publiés aux éditions Zinédi :
Un prince mélancolique
Itinéraire d’un révolté
L’Affaire Julie Clain, Prix de Littérature 2020 des Lions clubs de Normandie

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