Le Signe du Diable

Couverture du roman de Thomas Laurent Le Signe du DiableRoman de Thomas Laurent

ISBN 978-2-84859-151-3
248 pages - 20 €
Broché - Grand format
En librairie le 23 juin 2016

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Revue de presse

En librairie le 23juin 2016

Présentation

Après la mort violente du baron Raoul de Hurlebosque, son fils Philippe est atteint d’un mal étrange. Tous y voient la marque du diable. La jeune Morgane, avec sa tache de naissance au front, est un coupable tout désigné. Arrêtée par l’inquisiteur Henri Niger, torturée, Morgane avoue un crime qu’elle n’a pas commis. Tandis qu’elle attend la mort, un mystérieux sauveur la délivre. Mais elle va devoir honorer le pacte conclu…

L’auteur entraîne le lecteur dans une véritable enquête policière au cœur du XVe siècle où la recherche de vérité se heurte aux superstitions et à l’ignorance.

La fin du Moyen Âge est pour l’Europe chrétienne le temps de la malepeur du Diable, des bûchers et des chasses aux sorcières. Le Signe du Diable offre une immersion saisissante dans cet âge tourmenté et prompt à l’exaltation de l’irrationnel. Loin des codes traditionnels du roman historique, ce récit se place dans la veine des grands thrillers médiévaux : l’Histoire s’érige en scène de théâtre pour laisser se jouer une aventure inédite.

Le Signe du Diable ravira les amateurs de suspense, de sorcellerie et de superstition.

Extrait

Le cadavre de son père était recroquevillé près du feu, dans le large siège de bois qu’il occupait habituellement pour lire. Un manuscrit ouvert reposait sur ses genoux. La lueur des flammes y faisait luire l’encre des enluminures, dotant dragons et vouivres d’une conscience malsaine. C’était comme si les miniatures colorées allaient soudain s’extirper des pages de parchemin pour ramper le long de la bure du vieil homme, jusqu’à son visage, sa bouche, ses yeux. La mort l’avait figé dans une expression paisible. Ses paupières étaient fermées, ses mains jointes devant le livre, comme pour une dernière prière. Ses lèvres, légèrement plissées, lui dessinaient un sourire de quiétude.
Le voyant ainsi près de l’âtre, n’importe lequel de ses fidèles l’aurait dit assoupi. Ce bon père Bérard, qui disait la messe chaque semaine dans la modeste église du village ; l’homme instruit, l’homme de Dieu. Gagné par la somnolence entre deux chapitres d’un recueil de Miracula. Oui, ils en auraient mis leur main au feu. Mais pas Morgane. Morgane le connaissait trop bien pour s’y tromper. Elle était sa fille.
Elle sut qu’il avait rendu son dernier soupir à la seconde même où elle entra dans la pièce. Le choc lui souffla l’air des poumons et elle lâcha la cruche qu’elle apportait. La poterie glaçurée éclata au sol, répandant son eau sur le vieux plancher. Elle n’y prêta pas attention. Morgane resta là, les bras ballants dans le silence glacé, à contempler le corps sans vie du vieux prêtre.
Son père. Mort.
Le vent soufflait à travers l’unique fenêtre de la pièce. Le volet in-térieur claquait sinistrement. On était le premier jour d’automne et il faisait déjà froid pour la saison. Peut-être était-ce ce qui avait causé la mauvaise fièvre du vieillard quelques jours plus tôt. Ça ou autre chose, quelle importance ? Il avait dit la messe du dimanche le front brûlant, le souffle court. Un mire   de passage lui avait administré une bonne saignée et avait assuré à tous l’imminence de sa guérison. « Soyez sans crainte », avait-il annoncé aux villageois rassemblés devant la maison du prêtre. « Dieu l’a en bonne grâce ; priez pour son salut, et d’ici à la semaine prochaine il aura recouvré force et santé ». Puis il était reparti, la bourse pleine des écus rassemblés à grand-peine par les vilains pour le payer.
Maintenant, le prêtre reposait là, sans vie, sous les yeux hagards de la malheureuse Morgane.
Bérard. Bérard, son père.
Un frisson lui parcourut l’échine. Sa gorge se serra. Elle réprima les sanglots qui lui montaient du fond des entrailles. D’un pas mal assuré elle s’approcha du fauteuil. Elle ferma le manuscrit et le rangea sur une étagère. Puis elle s’agenouilla et posa sa pâle figure sur les genoux de son père, comme pour lui rendre un dernier hommage. Elle ne pleurerait pas. La vie n’avait jamais été tendre avec elle, et elle avait bien vite compris que les larmes n’y changeraient rien. Elle avait appris à encaisser, à être forte. Sans quoi elle serait morte depuis bien long¬temps déjà. Elle le savait, elle n’était pas une fille comme les autres.
Non. Elle était Morgane, la marquée. Morgane, la fille de la sorcière.
Elle était née un jour d’hiver, seize ou dix-sept ans plus tôt, dans cette même pièce où venait de s’éteindre son père. Sans doute, fallait-il voir là une de ces ironies dont le destin a le secret. De sa mère, elle ne gardait aucun souvenir, car la pauvre femme était morte en lui donnant la vie. Pareilles tragédies étaient courantes en ces temps obscurs. Pour¬tant, tous au village y avaient vu un signe de Dieu. Le juste châtiment pour cette garce, qui, par quelque sortilège, s’était emparée du bon curé Bérard. « Bien fait », avait-on chuchoté dans les chaumières à l’annonce de sa mort. « Qu’elle rôtisse en enfer, la ribaude ! »
L’enfant, le fruit de l’union interdite, avait survécu. Morgane. Une fille, avec une tache de naissance en haut du front. La preuve vivante du péché. C’était, pensait-on, pour cela que Dieu l’avait épargnée : pour que Bérard ne puisse jamais oublier sa faute, qu’il soit condamné à expier son péché chaque fois qu’il poserait le regard sur la détestable créature.
Morgane savait bien que tout cela n’était que fadaises. Son père ne l’avait jamais reniée ; au contraire, il l’avait protégée, élevée, instruite. Parfois même il lui avait parlé de sa mère, Mahaut. Le soir, souvent, quand les vieux souvenirs refaisaient surface et que les larmes venaient inonder le coin ridé de ses yeux. « Ça n’était pas péché, Morgane », répétait-il toujours. « Ça n’était pas péché. Je l’aimais. Il faudrait qu’il soit bien cruel, notre Dieu, pour condamner cela. »
Morgane voyait alors son regard triste se perdre dans le vague. Il pouvait rester ainsi de longues minutes, ressassant des souvenirs qu’il était seul à connaître. Se sentait-il coupable d’avoir brisé ses vœux, d’avoir aimé et engendré descendance ? Morgane n’avait jamais réussi à trancher. Quand les brumes du passé rattrapaient son père, finissaient par le plonger dans le silence de l’apathie, elle préférait se réfugier dans les récits des vieux manuscrits amassés par le prêtre. Oublier qui elle était : celle que les gens saluaient en crachant par terre, celle à qui les enfants du village jouaient de mauvais tours quand ils s’ennuyaient. Celle qui portait en elle la marque de la souillure, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise. « Ils te haïssent parce qu’ils ne peuvent me haïr moi », lui avait un jour confié son père, honteux. « Je suis le curé de leur paroisse, leur intermédiaire avec Dieu. Pour eux, je ne puis être coupable. Je n’ai été que la victime innocente de Mahaut et de ses sortilèges. Ils pensent qu’elle a utilisé un philtre pour me séduire… Il fallait bien cela pour écarter un prêtre de ses engagements ! Ils sont persuadés qu’elle a pactisé avec le diable. En échange du philtre, elle aurait accepté de partager sa couche le temps d’une nuit… Ils agissent comme si c’était toi qui portais le poids de cette faute. Puisque tu as été conçue dans le péché, tu ne peux qu’en porter la marque ! »
Morgane avait connu bien des railleries, bien des humiliations au cours de sa vie au village. Il s’en était parfois fallu de peu qu’on ne la batte à coups de bâton, ou qu’on ne l’entraîne à la lisière de la forêt pour la pendre au vieux chêne. Si Bérard n’avait été si respecté, si aimé de ses ouailles, il y a bien longtemps qu’elle aurait fini rossée un soir de beuverie. Elle rappelait trop de mauvaises choses. Ses cheveux noirs, ses yeux sombres étaient ceux de sa mère : les anciens répétaient qu’elle lui ressemblait trop pour que cela soit naturel. « C’est l’œuvre du diable », chuchotaient-ils à leurs familles dans l’ombre des masures. « L’âme de la sorcière Mahaut, la tentatrice, est passée dans la petite au moment de la naissance. L’esprit maléfique n’a eu qu’à quitter le corps adulte pour se glisser dans celui du pauvre enfant tout juste né, comme on enfile un gant ! Tout le monde sait que l’âme des nourrissons est encore fragilement attachée à l’enveloppe charnelle, c’est pourquoi tant d’entre eux meurent avant d’avoir passé une saison. Rien n’a été plus facile pour la diablesse que de prendre possession de l’enfant… C’est le moyen qu’elle a trouvé pour rester parmi nous et garder sienne le malheureux Bérard ! »
Toute cette folie avait bercé l’enfance de Morgane. Plus jeune, elle ne pouvait sortir sans la présence de son père, qui suffisait à peine à dissuader les villageois de lever la main sur elle. Elle avait grandi en voyant la haine consumer les regards sur son passage ; la haine, et aussi la peur. Malgré tous ses efforts, Bérard n’avait jamais réussi à lui dénicher un mari. Qui aurait voulu d’une sorcière pour épouse ? Ainsi, à l’âge où la plupart des femmes étaient déjà mères d’une tripotée de marmots, Morgane, elle, demeurait seule. Elle ne s’en plaignait pas. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu finir comme la jeune Colombe, mariée à quatorze ans à cette brute de gros Martin. Mais c’était bien là le seul avantage qu’elle trouvait à son exclusion. Combien de fois avait-elle frôlé la mort au coin d’une rue ? Combien de fois les garnements de la mère Catherine avaient-ils failli la lapider ? Honnie de tous, elle était comme une noire brebis dans le saint troupeau immaculé.
Avec son père, elle venait de perdre le seul regard qui se soit jamais posé sur elle sans exprimer ni peur, ni dégoût. Cela lui procurait une sensation étrange. Elle avait l’impression qu’une part d’elle-même s’était éteinte. Elle se sentait étrangement vide. Creuse, comme une coquille de noix dont on aurait subtilisé le fruit. Quelque chose au fond d’elle-même lui soufflait qu’une page de son existence était tournée.
Des coups secs contre la porte la ramenèrent à la réalité. Dehors, la nuit était tombée et le vent sifflait de plus belle. Une pluie fine battait contre les bardeaux de la charpente, produisant un son semblable aux tapotements de milliers d’ongles sur la toiture. Une voix grave, déformée par les intempéries, demandait le père Bérard. Le cœur de Morgane fit un bond dans sa poitrine. Lentement, comme dans un rêve, elle se dirigea vers la porte.
– Oh là ! Mon Père ?!
L’homme frappa à nouveau. Morgane restait pétrifiée derrière la porte, hésitant sur la conduite à adopter.
– J’apporte quelques légumes et du pain, reprit la voix. Ça n’est pas grand-chose, mais il vous faut reprendre des forces…
La jeune femme crut reconnaître la voix de gros Martin, le char-bonnier vivant quelques masures plus loin. Mais lui ou un autre, quelle différence ? Tous la détestaient et auraient été ravis de la jeter morte au fond d’un fossé après l’avoir troussée. Morgane hésita encore un instant, tendit ses doigts vers le verrou de métal, puis se ravisa. Se composant une voix assurée, elle répondit à travers le battant :
– Mon père se repose. Laissez les vivres devant la porte et allez-vous-en !
L’homme grogna, et se remit à tambouriner de plus belle. Morgane, qui se tenait l’oreille contre les planches, eut un sursaut de recul.
– Pauvre sotte ! Ouvre donc !
Cette fois, elle ne répondit rien. L’homme frappa encore deux fois puis, comprenant que c’était peine perdue, s’en alla en grognant. La jeune femme crut l’entendre maudire son nom, mais, soulagée, n’y accorda pas d’importance.
Quand elle fut certaine d’être seule, elle se risqua à entrebâiller la porte. Sur le seuil reposait un petit panier avec, à l’intérieur, quelques navets, un oignon et un morceau de pain. La pluie avait gagné en intensité, changeant la rue en un marécage boueux empestant le purin. Elle s’empara des vivres et s’empressa de refermer le verrou.
Elle retourna dans la salle commune où mouraient lentement les braises du feu. Bérard, dans son siège à haut dossier, était désormais plus raide qu’une statue. Sa peau avait à ce point l’aspect de la cire qu’on aurait pu craindre qu’il se mette subitement à fondre devant le feu. Morgane frémit. Un sombre pressentiment lui enserrait le cœur. Comme en écho à sa pensée, un éclair déchira le ciel nocturne. La pièce s’embrasa d’une lumière blanche l’espace d’un battement de cils. Une terrifiante vérité s’imposa à elle, implacable, irrépressible.
Je ne suis plus en sécurité ici, songea-t-elle. Quand les villageois apprendraient la mort de son père, rien ne la protégerait plus de leur colère. Il lui faudrait partir, s’exiler, avant qu’on ne décide de la pendre au vieux chêne pour un motif ou un autre. Partir, oui, mais où ? Elle n’avait nulle part où aller. Seule, elle ne ferait pas long feu sur les routes en ces temps troublés… Entre le froid, la faim, les loups, les brigands et les compagnies d’écorcheurs parcourant la région, elle ne savait qui craindre le plus.
Elle ravala sa détresse et mordit dans le quignon de pain laissé par gros Martin. Tout cela pouvait bien attendre demain. Pour l’heure, elle se sentait trop abattue pour prendre une décision. Elle avala quelques bouchées de mie, l’estomac noué, puis se sentit gagnée par le sommeil. Elle ne chercha pas à lutter, trop heureuse de saisir cette maigre échappatoire à la réalité.
Son sommeil fut peuplé de spectres et de monstres.
*
On criait. On hurlait. Un implacable tambour lui vrillait les oreilles. C’était une chorale infernale, une cacophonie épouvantable et effrayante accompagnée d’un crépitement continu, comme le tir simultané de milliers de flèches ou de carreaux d’arbalète. De temps à autre, elle entendait de sourdes déflagrations, semblables à celles que produisent les bombardes, ces nouvelles armes de siège capables de projeter des boulets de fer contre les murailles ennemies. Était-ce une bataille, un massacre perpétré aux portes de quelque forteresse imprenable ? Un autre cauchemar, après les dragons et les fantômes ?
Un claquement plus proche que les autres retentit, et Morgane se réveilla en sursaut. Le volet s’était rouvert pendant son sommeil et claquait bruyamment contre le mur intérieur. Il faisait nuit. Dehors, la pluie s’était changée en une déferlante diluvienne ; les arbres de la proche forêt ployaient sous un vent déchaîné, illuminés par l’éclat blafard de la lune et les fulgurances des éclairs.
On tambourinait à la porte. On criait : des hommes, des femmes. Les voix se mêlaient les unes aux autres, incompréhensibles.
La jeune femme se redressa brusquement. Des étoiles dansèrent devant ses yeux. Le cœur battant, elle se précipita à la porte, encore envahie des brumes de ses mauvais rêves. Elle n’eut pas besoin de coller son oreille au battant pour comprendre qu’un petit attroupement s’était massé devant la maison. On frappait à plusieurs contre la porte. On appelait désespérément le père Bérard, on le suppliait d’accourir au plus vite.
Morgane recula d’un pas, sonnée par tout ce chaos. Elle ne pouvait se résoudre à ouvrir aux vilains. Quelle serait leur réaction en apprenant la mort de leur bien-aimé curé ? Les bougres risquaient de s’emporter et de s’en prendre à elle ! Elle était seule, seule et désormais sans moyens de se défendre contre leur bêtise. Avec son père s’était éteinte la fragile immunité qui l’avait maintenue saine et sauve jusqu’à présent… N’était-elle pas Morgane la marquée, fille de sorcière ?
Elle voulut crier par-dessus le vacarme que le père Bérard n’était pas en état de recevoir, mais la peur la paralysait tout entière, si bien qu’aucun son ne sortit de sa gorge. Elle maudit sa couardise, serrant les poings à s’en blanchir les phalanges.
Fuir sans attendre, voilà ce qu’elle aurait dû faire. Quitter la maison par une fenêtre et courir à perdre haleine ! Mais il faisait nuit, et prendre le chemin de la forêt dans la tempête la terrifiait. On disait que c’était là le territoire des gnomes et autres farfadets, qui ne manquaient jamais une occasion de jouer un mauvais tour aux humains. Elle ne croyait guère à ces superstitions, mais l’entreprise n’en était pas moins risquée. Dans le noir, elle aurait tôt fait de finir au fond d’une ravine, les cervicales rompues par une mauvaise chute. Et puis elle n’irait pas bien loin, poulaines   aux pieds et trempée jusqu’aux os ; elle finirait morte de froid ou dévorée par les loups.
Elle s’apprêtait à tourner les talons pour se calfeutrer dans la chambre quand un tintement métallique retentit. Un son reconnaissable entre mille qui la cloua sur place. Son visage devint aussi blême que celui du cadavre dans la pièce d’à côté.
Le verrou. Le verrou venait de céder !
La porte s’ouvrit à la volée et Morgane fut prise dans une avalanche de pluie, de vent et de cris. Le gros Martin entra le premier, suivi de ses frères, Gaultier et Arnaut. Les deux hommes soutenaient leur vieux père, Armance le charbonnier, un vieillard squelettique dont les os semblaient sur le point de tomber en miettes au moindre choc. Trois matrones   leurs femmes   venaient à leur suite, geignant comme des truies, les vêtements et les cheveux trempés par la pluie.
Morgane recula prestement pour leur faire place. La petite troupe sentait la crasse et le charbon de bois. Martin la bouscula et l’attrapa fermement par le bras.
– Où est-il ? Où est notre bon Bérard ?
La jeune femme grimaça. Le gros charbonnier lui faisait mal. Son haleine empestait comme si le charnier du village lui avait tenu lieu d’estomac.
– Il n’est pas en état de recevoir, gémit-elle en se dégageant.
Elle voulut leur sommer de quitter les lieux, mais un cri inarticulé lui coupa la parole. C’était le vieillard : l’ancêtre se griffait la poitrine des deux mains, comme possédé par le démon. Ses yeux étaient exorbités, sa face rougeaude. Sa bouche s’ouvrait et se refermait comme celle d’un poisson tout juste pêché.
– Mon père se meurt, gronda Martin. L’orage lui a affolé le cœur. Il lui faut le pardon des péchés et le dernier sacrement avant qu’il ne soit trop tard !
Il se détourna rapidement de Morgane et se dirigea vers la chambre à coucher, persuadé d’y trouver le prêtre alité. Les femmes conti¬nuaient à se lamenter, gémissant des prières incohérentes de leurs voix discordantes. La porte d’entrée ouverte donnait sur la nuit tourmentée. Il y avait dans la tempête quelque chose de surnaturel, une sorte de conscience malveillante, qui soufflait dans les cœurs et les esprits toute lueur d’espoir. Sans vraiment savoir pourquoi, Morgane songea que le diable était à l’œuvre, cette nuit.
On entendit le gros charbonnier appeler le père Bérard, ouvrir doucement la porte de la chambre, puis revenir de son pas lourd.
– Il est parti, mentit Morgane en le voyant reparaître bredouille. Ce matin, il…
– Tais-toi, idiote !
Il la gifla si fort qu’elle tomba à la renverse. Sans s’arrêter, il se dirigea cette fois vers la salle commune. Morgane rampa, tenta de le saisir à la cheville pour l’empêcher d’aller plus loin, mais c’était trop tard : le gros Martin avait déjà ouvert la porte de la pièce. Il resta figé sur le seuil, son air méchant changé en un masque de surprise et d’effroi.
C’est l’instant que choisit le vieil Armance pour rendre l’âme : un sursaut d’agonie le libéra de l’étreinte de ses deux fils, et il partit s’étaler dans la rue, devant la maison du prêtre. Il convulsa un moment dans la boue, maculant les robes des dames qui poussaient de petits cris terrifiés. Puis ce fut le calme. Le silence, juste troublé par les assauts du vent et de la pluie.
Le gros Martin haletait. Son regard était revenu sur Morgane. Ses prunelles flambaient de colère, comme deux bûchers allumés sur fond de nuit sans lune.
– Notre bon Bérard est mort, souffla-t-il à ses frères et à leurs épouses.
Les femmes poussèrent un soupir d’effroi. Les hommes, furieux, s’emparèrent de Morgane et la traînèrent dehors par les cheveux. Elle hurla de colère, se débattit, tenta de se raccrocher à quelque chose, mais ses doigts ne firent qu’arracher de grosses mottes d’argile molle. On l’envoya rouler au milieu du chemin, entre les flaques que gorgeait la pluie continue.
– Par ta faute mon père est mort l’âme souillée, gronda Martin en se penchant sur elle. Maudite sorcière ! Nous avons été bien fous de te laisser en vie jusqu’à présent…
Il se redressa péniblement et leva les bras au ciel comme un pro-phète des temps anciens.
– Une corde ! Qu’on apporte une corde et une mule !
Un éclair figea la scène, lui donnant un court instant l’aspect d’un rêve. Un rêve terrible, dont Morgane connaissait déjà l’issue.
Les badauds, réveillés par le bruit, quittèrent leurs masures pour rejoindre le rassemblement devant la maison de Bérard. La nouvelle se répandit comme le feu dans une poudrière : le curé de la paroisse était mort, et son cadavre avait servi de pantin aux manipulations maléfiques de la jeune sorcière. Elle l’avait assis dans un fauteuil près de l’âtre, comme une marionnette mise en scène, et s’apprêtait sans nul doute à le ramener d’entre les morts par quelque incantation diabolique. Le malheureux Armance avait fait les frais de la machination et, par la faute de la maléficière, était mort sans avoir été lavé de ses péchés. On le savait condamné à de longues années de purgatoire, si ce n’était tout bonnement aux flammes de l’enfer.
La colère de Martin et de ses frères se communiqua à l’ensemble des paroissiens ; tous connaissaient l’histoire de Morgane et de sa mère, celle qui avait bien failli détourner leur bon curé de la foi. Il y avait trop longtemps que l’on tolérait la fille du péché au village ; cette fois, elle était allée trop loin. On décida de la pendre sans attendre le lever du jour.
Les trois frères charbonniers, gros Martin en tête, menèrent le convoi jusqu’au grand chêne où l’on appliquait d’habitude les sentences des condamnés. Ils portaient le corps sans vie de leur père comme s’il s’était agi de la dépouille d’un saint martyr. La procession de villageois, illuminée de torches et de lanternes, pataugeait dans la boue. Morgane, ficelée comme un porcelet, était traînée dans la fange par la vieille mule de la mère Catherine. Résignée, elle s’appliquait à ne pousser ni cri, ni gémissement de douleur quand les graviers du chemin lui labouraient la peau. Parfois, l’un ou l’autre des villageois lui lançait un coup de pied dans les côtes. Les plus peureux, ceux qui n’osaient approcher de trop près la lanceuse de sorts, la frappaient avec de longs bâtons ramassés çà et là ou lui jetaient des pierres. Elle souffrait en serrant les dents, soucieuse de n’accorder aucune satisfaction à la populace en furie.
On arriva bientôt au chêne : là, Martin fit dire une prière en l’honneur de son père, avant d’apprêter la corde sur une branche assez solide.
On hissa Morgane sur la pauvre mule. La jeune femme souffrait de multiples contusions, le sang poissait sa tunique de lin grise. Elle avait le plus grand mal à se tenir en selle. Elle grelottait si fort qu’elle avait peur que ses dents entrechoquées n’éclatent soudain dans sa bouche, criblant sa langue et l’intérieur de ses joues d’éclats tranchants. On la hua, on la siffla, on maudit le jour de sa naissance et le nom de sa mère. Martin, satisfait, scrutait d’un œil torve la courbe de ses seins, sculptée par la tunique trempée qui lui collait au corps. Il amena lui-même la mule sous la corde, la menant doucement par la bride.
– Tu es bonne pour l’enfer, fille du diable, souffla-t-il en lui passant la corde au cou.
Il s’assura qu’on avait bien serré le nœud. Puis il fit courir un instant ses doigts boudinés le long du ventre de Morgane. La jeune femme resta le regard dans le vague, sans réagir, comme si elle était déjà morte. Déçu, Martin l’abandonna à son sort, et se dirigea d’un pas lourd vers la croupe de la mule pour donner la petite tape qui scellerait le destin de la condamnée.
Morgane inspira tranquillement, même si son cœur battait la chamade et semblait prêt à bondir hors de sa poitrine. Elle leva les yeux au ciel et abandonna son visage à la pluie, sa gorge à la corde de chanvre. Elle songea que ce monde était fou.
Tout ce qui suivit se déroula si vite que Morgane ne comprit pas immédiatement ce qui lui arrivait. Une langue de feu déchira le ciel et vint frapper l’arbre séculaire ; la détonation suivit immédiatement, si puissante qu’elle ébranla la terre. La mule, terrifiée, hennit et se cabra. On hurla, la foule s’éparpilla dans la terreur, on cria au maléfice, au sortilège. Martin, voyant la situation lui échapper, botta le train de l’animal qui aussitôt s’élança. Sentant la bête filer entre ses cuisses, Morgane se prépara au choc. La corde de chanvre allait refermer son étreinte sur son cou, mordre la chair et la laisser là, pendue à cette sinistre branche, battue par la pluie et les vents. Avec un peu de chance ses vertèbres seraient rompues sous le choc ; sinon, c’était la mort lente par étouffement. Mais elle eut beau fermer les yeux, serrer les mâchoires, le choc ne vint pas. La bête filait toujours, fendant la tempête comme un destrier de légende. Morgane était en vie. Et pour cause : le bout de la corde, consumé par l’éclair, s’était libéré de la branche carbonisée. Il battait l’air derrière elle comme la lanière d’un fouet ; la mule, folle de terreur, galopait vers la forêt à bride abattue.
Morgane jeta un coup d’œil en arrière et vit le vieux chêne flamber, illuminant la foule hurlante qui avait tenté de l’assassiner. Rapidement la vision fut engloutie par la pluie, qui annihilait toute visibilité à plus d’une douzaine de toises.
Elle n’arrivait pas à y croire. Elle était libre, alors qu’elle aurait dû mourir pendue à cet arbre, condamnée par cette foule stupide et apeurée. S’il n’y avait eu cet éclair…
Elle leva les yeux au ciel, et remercia silencieusement l’orage de lui avoir sauvé la vie. Était-ce un signe de Dieu… ou du diable ? Ou d’un de ces esprits païens et primitifs dont son père ne lui parlait qu’en mur¬murant et après s’être signé plusieurs fois ? Avait-elle un rôle à jouer dans le grand théâtre du monde pour qu’elle ait été ainsi épargnée ? Un destin ?
Elle jeta un dernier regard en arrière, mais ne vit à travers le rideau de pluie qu’un voile d’obscurité.
Elle s’enfonça dans la forêt la tête pleine de questions, sachant déjà qu’elle ne pourrait jamais oublier cette terrible nuit.
Cette nuit où elle avait su qu’elle était spéciale.

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