La trilogie intégrale en coffret numérique

Chroniques des prophéties oubliéesChroniques des prophéties oubliées, la trilogie intégrale

Trilogie de Bertrand Crapez

ISBN 978-2-84859-189-6
Exclusivité numérique
 

La trilogie de fantasy Chroniques des prophéties oubliées s’ouvre avec L’Héritier du roi Arthur. À mi-chemin entre les récits des chevaliers de la Table Ronde, les légendes celtiques et la mythologie scandinave, ce tome 1 nous plonge dans un univers épique peuplé de héros et de créatures fantastiques, drôles ou terrifiantes. Hommes, fées et nains devront s’allier pour éviter la destruction de leur monde.

Vingt ans plus tard, des forces oubliées ressurgissent du passé, menaçant la paix qui régnait à nouveau sur le royaume. Les héros de L’Héritier de l’Atlantide comprennent que leur salut passera par la cité légendaire disparue et se lancent dans une quête périllleuse tandis que les royaumes des Terres de l'Ouest risquent de disparaître à tout jamais.

Troisième et dernier volet de la trilogie, L’Héritier d’Asgard nous entraîne dans une odyssée fantastique à travers les mondes d’Yggdrasil. La prophétie du Ragnarok est sur le point de se réaliser. Mais que peuvent de simples mortels face à des êtres surnaturels et invincibles ?

Personne n’échappera à son destin. L’aventure finira là où elle a commencé, même si tous ne pourront survivre...

L’Héritier du roi Arthur a reçu le Prix littéraire 2017 de la ville de Somain, la Plume d'or Imaginaire 2018 des lecteurs de Plume libre, le Prix de Minuit 2018 du collège Albert Schweitzer de La Bassée.

Tome 1, L'Héritier du roi Arthur - Extrait

PREMIÈRE PARTIE
LA VENGEANCE DE GALAAD

1. Un retour inattendu

Royaume de Logres, un jour d’été.

Trois gardes armés, postés en haut des tours de la barbacane d’Uther, surveillaient distraitement les alentours tout en se réchauffant aux premiers rayons du soleil. Ils profitaient tranquillement de la brise douce et tiède de ce début de journée. Il faisait bon respirer l’air chargé des effluves de fleurs des champs et de pain tout juste sorti du four… La vie était tout de même bien agréable à Camaaloth.

– Demain, j’emmène mon fils à la pêche, dit Herbioc, un vieil arbalétrier au teint hâlé.

– Faudrait déjà que tu apprennes à accrocher correctement un appât à l’hameçon ! répondit en riant l’un de ses équipiers.

– Ouais, montre-lui plutôt comment attraper une truite d’un coup d’arbalète, là il sera épaté ton môme !

Ses compagnons rirent de bon cœur, et Herbioc, lui-même, sourit à la plaisanterie. Ils n’avaient pas totalement tort, les bougres ! La pêche n’avait jamais été son fort, mais il était persévérant.

– C’est ça, riez, bande de manants, riez… Un jour, vous verrez ce que j’attraperai. Et pas besoin de tirer une flèche, je réussirai avec un asticot ! Ce sera à la loyale et mon fils sera fier de moi.

Pensif, il se leva et s’avança à pas lents vers le bord de l’échauguette. L’homme porta son regard vers l’horizon, les yeux dans le vague, un léger sourire aux lèvres. Il posa un pied prudent sur une grosse pierre aux bords friables. Depuis quelque temps, le château et ses fortifications commençaient à accuser le poids des ans. En étant un peu attentif, on pouvait remarquer que çà et là le mortier s’effritait, et des arbustes montraient le bout de leurs feuilles là où il n’aurait dû y avoir que de solides moellons… Les nuages au loin devenaient menaçants, et un vent frais se fit peu à peu sentir.

Les traits de l’arbalétrier se figèrent soudain, et son corps se tendit imperceptiblement. Portant sa main en visière, il plissa les paupières et scruta le lointain.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda l’un de ses compagnons.

Herbioc ne répondit pas. Intrigués, ses camarades se levèrent comme un seul homme et le rejoignirent sur le rempart. Ils ne distinguaient rien de particulier, mais comme leur collègue était réputé pour avoir la meilleure vue de toute la garnison, ils regardèrent plus attentivement.

– Un nuage de poussière, là-bas… sur le chemin qui vient de Trondheim, murmura Herbioc, comme si le fait de hausser le ton pouvait estomper la vision ténue de ce qui n’était encore qu’un événement anodin.

Ses deux camarades plissèrent davantage les yeux, essayant de voir par eux-mêmes.

– C’est un chevalier ! s’écria-t-il brusquement. Il est en armure, je distingue son bouclier…

Au même moment, surgissant de nulle part, une nuée de vautours apparut dans le ciel nuageux et survola les gardes à la vitesse de la tempête. Par réflexe, ils se baissèrent et eurent juste le temps de voir les charognards se diriger d’un bloc vers la grande tour où Merlin avait l’habitude de travailler. Surpris et presque apeurés, les trois hommes n’osèrent pas se relever tout de suite. Herbioc, moins impressionnable que les autres, les exhorta pourtant à revenir observer le visiteur.

– Ce ne sont que quelques oiseaux, allons ! Venez par ici plutôt…

L’homme qui approchait était bien un chevalier en armure complète. Tout dans son équipement était de blanc ivoire, de la tête aux pieds. Sa visière était baissée, et il montait un puissant destrier à la robe brumeuse. Le cheval, enveloppé d’un élégant caparaçon de soie couleur sang, galopait à vive allure, ses sabots semblant à peine toucher le sol.

Chose étonnante, un marteau de guerre, et non une épée, pendait au côté du mystérieux cavalier. Mais ce qui était le plus remarquable, c’était le bouclier qu’il portait au bras gauche. L’objet n’offrait pas au regard n’importe quel blason : sur la blancheur de la neige se dessinait une grande croix rouge.

– Galaad ! C’est le seigneur Galaad ! Ce sont ses couleurs, il est revenu !

Les trois hommes poussèrent des cris de joie. Comme s’il les avait entendus l’acclamer, le visiteur accéléra l’allure et arriva quelques instants plus tard à la hauteur de l’avant-poste fortifié. Il mit son destrier au pas, mais resta impassible face à son comité d’accueil, pendant que sa bête piaffait et caracolait, tout à l’agitation de la course. Au sommet de la tour, les gardes se penchèrent pour saluer comme il se devait celui dont on n’attendait plus le retour.

– Bienvenue, messire. Quelle joie de vous revoir !

– Longue vie au seigneur Galaad ! Vite, allons prévenir le château…

Malgré la chaleur de ces salutations, le cavalier gardait le silence. Il n’avait même pas la courtoisie d’ôter son heaume afin de confirmer, comme il se devait, son identité, son rang et les raisons de sa visite… Herbioc, qui était le plus expérimenté, trouva cette attitude peu conforme aux usages. Qui pouvait bien être cet homme qui arborait tous les signes distinctifs du seigneur Galaad mais ne daignait pas se découvrir ni simplement leur répondre ? S’agirait-il d’un imposteur ?

Comme s’il voulait ménager un effet de surprise, le chevalier à la croix de sang finit par relever lentement sa visière. Les gardes restèrent bouche bée devant le spectacle peu commun qui s’offrait à eux. Le visage aux yeux clos qui se dévoilait était d’une pâleur mortelle et affichait la troublante fixité des masques funéraires. Quel contraste avec la jeunesse et la joie de vivre qui étaient les siennes, bien des années auparavant !

Oui, certes, on pouvait considérer que cet homme avait quelque parenté avec le seigneur Galaad, mais était-ce lui en personne ? Autrefois avenant et enjoué, il ressemblait plus en cet instant à un cadavre endormi qu’à un homme en pleine possession de ses moyens. Les gardes s’étaient tus et détaillaient avec méfiance cet étrange visiteur qui persistait à garder les yeux fermés. Le soleil ne brillait pourtant pas au point de l’éblouir ! Que signifiait cette mascarade ? Herbioc et ses camarades, de plus en plus nerveux, commencèrent à resserrer l’étreinte de leurs doigts noueux sur la garde des épées et la poignée de leur arbalète.

Soudain, comme mues par des ressorts, les paupières pâles s’ouvrirent d’un coup : des globes oculaires entièrement bleus, sans vie, sans âme, les dévisageaient froidement. Tétanisés par cette vision surnaturelle, les gardes restèrent immobiles, absorbés dans une contemplation malsaine de ce qui n’était plus désormais un chevalier de la Table Ronde, mais une engeance diabolique et menaçante. Galaad, ou ce qui en tenait lieu, releva légèrement la tête. Son regard glacial plongea droit dans celui d’Herbioc. Hypnotisé, l’arbalétrier semblait incapable du moindre mouvement, sa volonté totalement soumise à la force mentale de son adversaire. Il fixait intensément le chevalier, sans ciller, comme si sa propre vie en dépendait. Une communication muette s’opéra entre les deux hommes, le temps d’un battement de cœur.

– Oui, maître, dit Herbioc à voix basse, inclinant la tête avec déférence.

Pris au piège des yeux diaboliques, il avait involontairement signé l’arrêt de mort de ses amis. Se retournant sans hâte vers eux, il brandit son arme et, sans hésiter, décocha un trait qui les transperça de part en part. Surpris, ils n’esquissèrent pas le moindre geste de défense ; ils s’écroulèrent sur le sol, mortellement touchés, crachant des filets de sang noirâtre. Herbioc n’eut pas un regard pour les deux victimes. Posant son arme contre le mur comme si de rien n’était, il prit le cor attaché à sa ceinture et le porta à ses lèvres. Il souffla vigoureusement, faisant retentir plusieurs coups brefs. Plus loin d’autres gardes, postés sur les murailles du château, reconnurent le signal et donnèrent aussitôt des ordres pour baisser le pont-levis. Les vieilles chaînes en acier valkyrien commencèrent à grincer, relevant la lourde herse qui protégeait l’accès à Camaaloth.

– Vous pouvez entrer, maître.

Le soldat, devenu malgré lui un traître et un renégat, avait parlé d’une voix monocorde. En vérité, à ce moment-là, Herbioc ne savait même plus qu’il avait une famille. Son esprit envoûté par le regard de Galaad lui avait fait tout oublier, jusqu’à son épouse et son fils. Ses propres yeux étaient devenus, eux aussi, entièrement bleus, exactement comme ceux de son nouveau maître.

L’étrange chevalier esquissa un léger sourire, baissa la visière de son heaume et, éperonnant sa monture, partit au galop vers la forteresse, ignorante du danger qui approchait.

*

– Kadfael ! Où es-tu, bon sang ?… Kadfael ! Montre-toi tout de suite ! Je n’ai pas de temps à perdre avec des enfantillages…

Merlin entra dans le laboratoire d’alchimie d’un pas décidé. Il allait débusquer ce mauvais drôle quoi qu’il lui en coûte. Son âge avancé, même pour quelqu’un d’aussi vieux que lui, ne l’empêchait pas d’être déterminé et plein d’énergie. Il ne supportait pas que son apprenti le fasse tourner en bourrique.

Balayant la pièce du regard, il ne distingua d’abord que le capharnaüm habituel : des grimoires, des fioles, des bibliothèques en désordre, des bocaux… mais pas âme qui vive. Le magicien finit par se diriger vers le réduit qu’il lui avait donné pour qu’il puisse mener ses propres expériences à l’abri des regards et des distractions. Là aussi alambics, graines, cailloux, liqueurs et poudres étranges s’égayaient dans tous les sens comme un troupeau de moutons indisciplinés laissés sans surveillance. Mais où était donc passé Kadfael ? Merlin n’avait ni le temps de discuter, ni l’envie de perdre des heures à le chercher à travers tout le château.

– Kadfael, au nom des Anciens, ça suffit ! Montre-toi ! Tu vas finir par être en retard !

– Appelez-moi Kad, s’il vous plaît… Mes amis m’appellent Kad, je préfère…

Merlin, passablement énervé par la tournure prise par les événements, ne chercha pas à repérer d’où venait la voix du jeune homme. Il commençait vraiment à perdre patience…

– J’en ai assez de tes idioties, tu m’entends ? Je ne suis pas ton ami, je suis ton maître ! Et tu t’appelles Kadfael, que ça te plaise ou non, fils de Perceval le Gallois, petit-fils de Pellinor de Listenois. Le roi Arthur en personne t’attend pour faire de toi son écuyer et toi, tu veux le faire attendre ? Et par-dessus le marché tu oses me contrarier ! Moi, le plus puissant magicien du royaume de Logres !

Aucune réponse. Merlin avait beau être habitué aux plaisanteries puériles de Kad, il en avait assez de ces perpétuelles remises en cause de son autorité. L’insolence et la témérité de son apprenti le poussaient à bout. Son caractère acariâtre commençait vraiment à prendre le pas sur sa patience légendaire.

– Montre-toi immédiatement, sinon je lance dans la pièce un sort de révélation, et tu brilleras comme un soleil pendant une semaine ! Tu sais très bien que je vais le faire. Rappelle-toi la dernière fois, on t’a vu une nuit entière à des lieues à la ronde… Tout le monde se moquait de toi et t’appelait ma petite luciole, c’est ça que tu veux ?

La menace eut l’effet escompté. Doucement, l’air commença à se troubler, et une forme humaine apparut peu à peu au milieu de la pièce, là où quelques instants plus tôt l’espace était encore totalement vide. Caché sous une cape imprégnée d’une potion d’invisibilité, Kad laissa lentement glisser au sol le tissu magique. L’illusion disparut pour laisser place à un adolescent penaud, même s’il ne pouvait s’empêcher d’esquisser un discret sourire en coin. Insouciance de la jeunesse… Mais la menace de Merlin était bien réelle, il le savait. Et même si celui-ci n’était pas son vrai père, il lui devait néanmoins obéissance. Il était son maître après tout.

Kad était un jeune homme de seize ans. Un peu plus petit que le magicien - qui, lui, était particulièrement grand -, il était mince et élancé. Ses courses effrénées dans les couloirs de la forteresse, son entraînement aux armes et ses nombreuses escapades à cheval sur les terres du domaine royal lui avaient forgé un corps à la fois svelte et robuste. Ses cheveux blonds retombaient en mèches rebelles devant des yeux verts pétillant de malice. Tout en lui respirait la bonté et l’intelligence. Le garçon n’avait jamais connu sa mère, et son père, parti accomplir une quête dont il n’était jamais revenu, l’avait confié aux bons soins du vieil homme alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Le magicien l’avait dès lors élevé comme son propre fils, lui apprenant tout ce qu’il pouvait lui apprendre, et Kad l’avait toujours aimé comme s’il était son propre père. Pourtant, il étouffait sous le poids de cette autorité qui pouvait se révéler parfois écrasante. Il se demandait quand il pourrait enfin décider par lui-même de ce que serait sa vie…

– Bonté divine ! Comme tu es sale ! Tu t’es encore battu ? s’écria Merlin en voyant ses cheveux pommadés de poussière et ses mains noires comme du charbon.

– Ce n’est pas ce que vous croyez… J’avais besoin d’attraper un cochon pour tester une nouvelle potion. Mais il a déguerpi ventre à terre cet idiot, et j’ai glissé dans la boue…

Kad était un peu vexé que Merlin le considère encore comme un petit garçon bagarreur. C’était fini tout cela, cette époque était révolue. Il se salissait encore mais, selon lui, toujours pour de bonnes raisons… Le magicien souffla et préféra battre en retraite.

– Va dans ta chambre te préparer, je vais demander en cuisine qu’on te monte un baquet d’eau chaude. Tu t’habilles en vitesse et tu files dans la salle du trône. La cérémonie aura lieu dans quelques jours, et le roi doit t’instruire de ce qui t’attend.

– Je sais bien tout cela, mais je vous le répète pour la énième fois, je ne veux pas être chevalier ! Je veux rester ici et devenir alchimiste, comme vous ! Je n’ai aucune envie de partir sur les routes en quête de je ne sais quel objet magique, ou pour secourir une quelconque veuve et ses orphelins. Je ne suis pas fait pour ça, voilà… Je sais que je pourrais me rendre utile au château, si seulement on voulait bien m’autoriser à y rester tel que je suis !

– Tu veux être comme moi, mais tu viens suivre mes cours à l’école de magie quand ça te chante ! Hum, quel beau successeur que voilà ! Tu ne seras pas mon héritier ni celui de qui que ce soit d’autre, tu vas devoir trouver ta propre voie, Kadfael. Et cette voie passe par la chevalerie, on en a déjà parlé. Ça ne pourra pas être autrement, et tu le sais.

Le ton sans appel était démenti par les yeux sombres et légèrement embués de Merlin. Une émotion qu’il préférait taire l’étreignit… Son fils adoptif était un brave garçon, plein de cœur et de droiture. Il irait loin s’il arrivait à se discipliner un peu. Mais les ordres du roi étaient clairs : le royaume avait perdu ses plus grands chevaliers au fil des années et, avec eux, sa grandeur et sa force. Une nouvelle génération devait absolument renaître, la pérennité du règne de la Table Ronde en dépendait. Or, Kadfael était le fils d’un de ses plus glorieux héros. Il était donc de son devoir de faire honneur à son rang et à son sang. Tôt ou tard il serait adoubé, le fils de Perceval le savait très bien. Mais il ne comprenait pas pourquoi il était obligé de quitter Merlin pour passer sa vie à manier une épée et se battre à cheval. Il pouvait aussi bien servir son roi en étant alchimiste, druide ou Dieu sait quoi d’autre… Son maître ne voulait pas se lancer à nouveau dans une discussion stérile et sans issue sur ce sujet brûlant. La décision du roi était irrévocable. Il tourna les talons, faisant légèrement voler le bas de son long manteau noir.

– Si tu me cherches, je serai dans ma bibliothèque, j’ai du classement en retard… 

Et il repartit aussi vite qu’il était entré.

– La barbe, je ne suis plus un gosse, siffla Kad entre ses dents.

Il quitta la pièce à contrecœur, prenant volontairement le chemin le plus long jusqu’à sa chambre. De mauvaise grâce, il traîna les pieds jusqu’à son bain.

Il n’avait vraiment aucune envie de quitter le château. C’était ici qu’il avait grandi, au sein même de la célèbre forteresse de Camaaloth. Elle était devenue légendaire depuis que les ménestrels chantaient les hauts faits des chevaliers de la Table Ronde. Mais pour Kadfael, c’était plus que cela : c’était tout simplement sa maison, et pour rien au monde il n’aurait voulu en partir. Il la connaissait tellement bien qu’il aurait pu retrouver sa chambre les yeux bandés s’il l’avait fallu ! Non, il était persuadé qu’un changement d’environnement ne lui serait en rien profitable.

2. Le chemin secret

Kad, qui n’avait aucune idée du drame qui se jouait au même moment à l’extérieur du château, sortit sereinement de sa chambre, propre comme un sou neuf. Il n’avait pas totalement réussi à démêler sa tignasse rebelle, mais le peigne en dents de baleine offert par Merlin l’avait bien aidé. En revanche, troquer sa tenue habituelle, confortable et pratique, contre une cotte de mailles d’apparat, une tunique plutôt rêche qui le grattait aux pliures et un casque au plumeau fatigué qu’il s’était refusé à mettre, c’était trop pour lui. Il se sentait ridicule. Cliquetant à chaque pas, il avait le sentiment que tous allaient se retourner sur son passage en riant, ça lui semblait évident. Pourtant, il n’en fut rien. Il croisa bien de jeunes lavandières au joli minois, les bras chargés de linge, mais elles étaient si occupées à bavarder qu’elles ne prêtèrent même pas attention au sourire timide que leur adressa le jeune homme. Personne ne s’arrêta pour le dévisager ni lui demander la raison de son accoutrement. Chacun semblait inhabituellement pressé et vaquait à ses occupations avec un air soucieux. Une tension presque palpable régnait dans le château en ce beau jour d’été. On aurait dit une ruche en colère, brutalement tirée de sa torpeur hivernale par quelque visiteur indélicat. Cela n’augurait rien de bon… Des gardes débouchèrent soudain d’un escalier et faillirent le bousculer en remontant en direction de la salle d’armes.

– Attention, gamin, ne traîne pas dans nos pattes !

Kad se poussa prestement sur le côté. Gamin !… Il soupira, résigné. Même avec sa tenue tintinnabulante, personne ne le prenait au sérieux. Il venait d’avoir seize ans, et on lui parlait encore comme s’il était un enfant. Au mieux, il espérait impressionner Alfred, le vieux matou qui veillait sur les greniers remplis de grains et de souris. À moins que le chat lui-même ne se mette à ricaner en le voyant accoutré de la sorte. Il soupira à nouveau. Il valait mieux en prendre son parti et faire comme s’il n’avait pas entendu. Après tout il était encore un peu jeune, c’est vrai, et il avait bien l’intention de le rester encore longtemps. Grandir et devenir adulte, cela voulait dire changer de vie, et Kad n’était pas prêt. Sa vie lui convenait très bien comme elle était.

La salle du trône se situait tout en haut du donjon principal, au bout de la haute cour. Il préféra prendre un obscur escalier de service plutôt que d’emprunter l’entrée principale, espérant ainsi être plus discret. Mais une fois en haut, son nez prit soudain l’ascendant sur son cerveau. Au lieu de tourner à droite pour se rendre directement chez son roi, il tourna subitement à gauche : une délicieuse odeur de sucre et de beurre fondu venait de lui rappeler cruellement qu’il n’avait rien mangé à son réveil, trop pressé d’aller courir après un cochon récalcitrant. Alors, sans plus réfléchir, il se dirigea vers les cuisines.

Sur une table encore blanche de farine, la grosse Lucette avait déposé un plat rempli à ras bords de beignets chauds, dégoulinants de miel doré. Elle venait à peine de repartir vers d’autres besognes culinaires que Kad passa subrepticement la tête par l’embrasure de la porte. La cuisinière était seule. Il l’apercevait de dos, tout au fond de la pièce, en train de préparer une pâte à crêpes. Les autres femmes devaient être en train d’éplucher, râper ou écosser dans une pièce à côté. L’occasion était trop belle ! À pas de loup, en catimini et sur la pointe des pieds, en un mot discrètement, le jeune homme s’avança vers la table. C’était plus que sa gourmandise ne pouvait en supporter… Il tendit lentement la main et s’empara avidement d’un beignet. Il l’enfourna aussitôt n’en faisant qu’une bouchée. Il essayait déjà d’en attraper un autre quand Lucette l’interpella, le faisant vivement sursauter :

– Espèce de vaurien ! Repose ça tout de suite et du balai ! Sors de ma cuisine !

Sous le coup de la surprise, Kad manqua s’étouffer de saisissement et lâcha la pâtisserie qui macula sa belle tenue de grosses taches, grasses et collantes. Le cliquetis de sa tenue l’avait trahi : Lucette se tenait devant lui. Le jeune homme pesta intérieurement contre cette maudite armure.

– Ch’est pas che que vous croyez ! bafouilla-t-il, penaud, la bouche encore pleine.

– Tu n’es qu’un voleur de bas étage, voilà ce que tu es ! tempêta la cuisinière, pourtant habituée aux chapardages de l’apprenti de Merlin.

Elle s’approcha de lui d’un pas décidé, la mine sombre. Elle saisit le torchon qu’elle gardait toujours accroché à sa taille. Kadfael eut un léger mouvement de recul : quand la vieille femme était de mauvaise humeur, elle n’hésitait pas à le frapper avec tout ce qui lui tombait sous la main. Mais pas cette fois. Non. Elle s’arrêta à quelques centimètres de lui et, à son grand étonnement, elle entreprit de le débarbouiller vigoureusement.

– Hé, ça fait mal !

– Veux-tu bien te taire, chenapan ! Tu te rends compte que tu vas m’attirer des ennuis ? Tu t’en rends compte ? Merlin m’a fait promettre de ne rien te donner de salissant aujourd’hui, et regarde un peu de quoi tu as l’air ! Si tu veux qu’on te prenne au sérieux, il va falloir que tu y mettes du tien, sacré nom de nom !

Elle frotta du mieux qu’elle put les traces sur ses vêtements.

– Allez, ouste ! Je crois que tu es attendu, n’est-ce pas ?

– J’ai encore un peu faim. Je dois voir le roi, c’est vrai. C’est pour ça que j’ai besoin de forces. Allez, un gâteau, rien qu’un seul…

La brave cuisinière souffla, excédée, lançant un œil noir au jeune effronté. Mais le sourire charmeur de celui-ci eut raison de sa mauvaise humeur. Elle finit par s’avouer vaincue : un petit sablé rond et doré sortit comme par magie de la poche de son tablier et atterrit dans la main tendue de Kad.

– Et si on me demande quoi que ce soit, je dirai que c’est toi qui l’as volé. Maintenant, disparais, c’est compris ?

– Gentille Lucette, un jour je vous revaudrai ça, promis.

– C’est ça, file d’ici tout de suite !

Jubilant de sa bonne fortune, Kadfael sortit et se dirigea en sifflotant vers la salle du trône, hâtant le pas. Le roi Arthur ne lui avait pas donné d’heure précise, mais il savait qu’il devait venir avant midi. Son souverain avait beaucoup vieilli ces dernières années et se reposait souvent au calme après sa collation du milieu de journée. Il fallait le ménager.

Merlin lui avait confié qu’Arthur avait été autrefois un homme fort, courageux, redoutable guerrier et fin stratège. Entouré des plus grands chevaliers, il n’avait point d’égal et ne connaissait pas la peur. Le propre père de Kadfael, Perceval le Gallois, faisait partie des hommes qui avaient eu l’honneur de siéger à ses côtés. Mais Arthur pleurait depuis bien trop longtemps la mort de la reine Guenièvre, et l’absence d’héritier, que Merlin ne s’expliquait pas, serait tôt ou tard un problème. Kad avait bien compris que, si le roi insistait pour regarnir les rangs des chevaliers de la Table Ronde, c’était avant tout parce qu’il lui faudrait un jour choisir un successeur parmi tous ces hommes valeureux. Il plaignait d’avance le malheureux qui serait ainsi distingué : comment vivre dans l’insouciance quand on préside aux destinées d’un tel royaume ?

Il en était là de ses pensées quand il arriva devant les grandes portes de la salle du trône. Impassibles, deux gardes lourdement armés en barraient l’accès. Les soldats du roi n’étaient pas de mauvais bougres : sous des dehors austères et froids se cachaient des hommes bons et profondément dévoués à leur souverain. Il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient pas connu la guerre, ils se percevaient plutôt comme les garants de la paix éternelle sous l’égide de leur bon roi. Kadfael s’adressa à celui qu’il connaissait le mieux :

– Bleiz, laisse-moi passer, le roi m’attend.

– Non, Kad, je ne peux pas. Repasse plus tard. Le roi est fatigué et il a demandé à ne pas être dérangé aujourd’hui, répondit le soldat avec fermeté.

Kad eut une moue de dépit. Quoi ? On l’avait obligé à se laver et à revêtir cette encombrante armure pour rien ? Le roi devait lui parler des devoirs d’un chevalier. Cette discussion était une véritable corvée pour lui, mais c’était la tradition, et il avait bien l’intention de s’en débarrasser au plus vite.

– Très bien, je reviendrai, répondit-il en soupirant.

Les deux hommes le regardèrent partir d’un œil morne. Kad fit mine de s’éloigner, affichant un air contrit et résigné. Néanmoins, il n’avait pas dit son dernier mot. Il voulait s’entretenir avec son roi. Et tout de suite. Il connaissait un passage secret, un tunnel étroit et poussiéreux, qui partait d’une grande chambre vide et donnait directement dans la salle du trône, derrière les grandes tapisseries murales. Arthur le gronderait peut-être d’avoir outrepassé ses ordres, mais il louerait sans doute davantage sa persévérance et son ingéniosité. En tout cas, c’est ce qu’il avait dit la dernière fois que l’apprenti de Merlin avait usé de ce moyen salissant pour lui parler. Le roi aurait-il la même bienveillance aujourd’hui ? Bah, se dit-il, il le saurait bien assez tôt… Il tourna à gauche, remonta un corridor et s’arrêta devant une porte en bois presque invisible dans la pénombre du lieu. Il jeta un regard rapide des deux côtés, s’assurant d’être seul : il n’était pas censé traîner dans cette partie du château, réservée au service du roi. Personne en vue.

Sans hésiter, il ouvrit furtivement la porte et se faufila à l’intérieur, refermant l’huis en silence derrière lui.

3. Au feu !

Merlin avait péniblement gravi l’escalier en colimaçon et ses centaines de marches usées. Le souffle un peu court, il arriva enfin au sommet de la haute tour circulaire qui lui servait à la fois de bibliothèque et de salle de travail. L’espace était immense et les murs entièrement occupés par de larges étagères. Des livres jonchaient le sol ou s’entassaient pêle-mêle sur des tables en bois, ainsi que des grimoires et des feuilles, presque transparentes à force d’être grattées pour être réutilisées. Malgré la forte impression de désordre le magicien y semblait à son aise, et jamais il ne cherchait en vain un document quand par hasard il en avait besoin. Il savait toujours avec une précision étonnante où étaient rangés les rouleaux d’alchimie, les vélins compilant d’antiques formules magiques, ou les simples feuilles volantes sur lesquelles il avait noté à la hâte un secret révélé autrefois par un vieux dragon depuis longtemps oublié des hommes…

Assis à son grand bureau de chêne, il triait un tas de papiers jetés en vrac. C’était pour lui une véritable corvée, n’ayant décidément pas l’âme d’un archiviste… Mais il fallait bien s’y atteler de temps en temps, sinon les rats, la poussière et les toiles d’araignée se chargeraient vite de faire disparaître d’une manière ou d’une autre une formule d’enchantement ou une vieille incantation impossible à retrouver. Son seul plaisir dans cette activité fastidieuse était la solitude qu’elle lui procurait. Il appréciait ce répit, loin des affaires souvent prenantes du royaume.

Un peu las et préoccupé, Merlin reposa un instant le grimoire qu’il étudiait et se plongea dans ses pensées. Il bénissait chaque jour les Anciens d’avoir confié Excalibur aux hommes, l’Épée qui assurait depuis des décennies au royaume d’Arthur une paix sans précédent. Une arme magique dans la main d’un roi légendaire assurait l’unité de ce territoire immense, aux provinces si différentes. Hélas, ces dernières années, la santé déclinante d’Arthur commençait sérieusement à inquiéter le vieux magicien. Il savait bien qu’Excalibur pouvait lui assurer une longévité exceptionnelle si le roi en manifestait l’envie, mais il sentait que petit à petit l’homme se murait dans une forteresse de solitude. Depuis la mort de sa femme Guenièvre, il n’était plus le même. Arthur aurait tant souhaité avoir un fils. Un prince. Un héritier. Un nouveau roi à qui il aurait pu sans crainte confier les rênes d’un pouvoir devenu trop lourd pour lui.

Merlin avait compris qu’il devait coûte que coûte protéger le royaume, et d’Arthur lui-même s’il le fallait. Pour cela, il avait tout mis en œuvre pour le convaincre de partir en quête de sang neuf. Il ne devait pas rester seul face aux responsabilités qui lui incombaient. Il fallait aussi remettre de la vie dans ce château assoupi, assister à de nouveaux adoubements pleins de solennité, entendre de nouvelles chansons de geste dans les tavernes des villages, même les plus reculés. La Table Ronde devait à nouveau galvaniser les cœurs et les épées.

En même temps que Logres se mettait à la recherche de ses nouveaux paladins, Merlin avait fait de son mieux pour mettre sur pied une école de magie à Camaaloth. Certes, le titre était un peu exagéré… Il n’avait pas le pouvoir de former de vrais magiciens, car, comme chacun le sait, le don de magie pure est inné et très rare. Mais il avait la possibilité d’offrir à chaque élève un peu doué, et qui s’en donnerait les moyens, les connaissances alchimiques, médicales, ou encore astrales nécessaires pour aider le petit peuple en cas de maladie, de récolte difficile, de querelles entre voisins… De simples druides, voilà ce qu’il faisait d’eux.

Toutes ces dispositions ne visaient pas simplement à assurer l’unité et la pérennité symbolique du royaume ; elles préparaient également une ligne de défense prête à être activée si le besoin s’en faisait sentir. Or, ces derniers temps, des nouvelles inquiétantes lui parvenaient des contrées les plus éloignées : on parlait de retour de la magie sauvage, d’interruption des vols de corbeaux messagers… cette situation le préoccupait terriblement. Un hiver précoce et particulièrement froid aurait pu éventuellement expliquer l’absence de communication avec certaines villes situées loin vers le nord, mais ce silence assourdissant ne lui disait rien qui vaille.

Les minutes passaient, calmes et studieuses. Pourtant, Merlin sentait s’insinuer à la lisière de sa conscience une présence malveillante et sournoise qui semblait l’épier. Plusieurs fois il interrompit son travail et releva brusquement la tête, balayant la pièce d’un regard sombre, cherchant un intrus tapi dans l’ombre. Mais il avait beau chercher, il était seul dans la bibliothèque. Il respira profondément, retrouvant peu à peu son calme. En cas de danger pour le royaume, il savait que l’Épée sacrée aurait irradié intensément, alertant tous ses sens. Néanmoins, le vieil homme n’était pas dupe non plus, il sentait bien que la puissance de l’arme magique déclinait.

Il avait servi de nombreux rois au fil des siècles avec la même loyauté et le même dévouement qu’il accordait au fils d’Uther. Quand l’Épée avait été offerte à Arthur, Merlin avait décidé d’y lier sa propre puissance, s’obligeant ainsi à toujours servir son porteur ou à périr. Aujourd’hui pourtant, il se rendait compte qu’il n’était plus qu’un relais du pouvoir de l’Épée en temps de guerre et un simple conseiller avisé en temps de paix.

Plongé dans ses pensées, il ne fit pas attention à la servante qui était entrée discrètement dans la bibliothèque. Elle se tenait sagement dans un coin, attendant qu’il veuille bien sortir de sa rêverie mélancolique. Merlin finit par la voir. Elle apportait des nouvelles des villes côtières septentrionales. Aussitôt il lui arracha des mains les maigres bouts de papier qui avaient longuement voyagé, accrochés aux pattes grêles des corbeaux messagers. La jeune fille, impressionnée, se tint coite et resta à bonne distance pendant que le maître des lieux prenait connaissance du contenu des feuillets. À mesure de sa lecture, son regard s’assombrissait.

Des drakkars auraient été aperçus croisant au large des côtes. Un village de pêcheurs aurait même été attaqué par des Vikings… Quoi qu’il se passe, l’heure était grave. De toute évidence Excalibur et ses sortilèges n’étaient plus capables de protéger le pays contre les incursions des barbares du Grand Nord…

Il fallait prévenir le roi, et vite ! Envoyer des soldats sur place, mettre bon ordre dans tout cela. Il prendrait lui-même la tête de ces troupes. Il était capital de prouver à tous que Logres était encore un grand royaume qui prenait à cœur de défendre jusqu’au village le plus modeste. Les Vikings ne pouvaient pas s’aventurer impunément sur ses terres ! Ils devraient payer leur audace. Mais la prudence restait de mise : il ne pouvait laisser Arthur seul dans la forteresse, livré à lui-même et à sa mélancolie.

La messagère, qui ne disait mot, attendait toujours ses instructions. Il la congédia d’un geste brusque de la main. Poussant un discret soupir de soulagement, elle détala sans demander son reste. Merlin la regarda à peine quitter la pièce, ne pensant qu’aux nouvelles inquiétantes qu’il avait sous les yeux. Ses idées bouillonnaient, confuses et contradictoires. Rejetant la tête en arrière, les paupières closes, il s’obligea à réfléchir calmement.

Il eut soudain un terrible pressentiment. Sautant brutalement sur ses vieilles jambes, il se rua à la fenêtre. Horreur ! Le ciel d’un perpétuel bleu d’été qui régnait d’habitude sur Camaaloth avait pris une vilaine teinte violacée. Des nuages gonflés de pluie se regroupaient en grappes d’une ampleur terrifiante. Tous les orages et tornades du monde semblaient s’être donné rendez-vous au-dessus du château. Le plus effrayant était les brumes traîtresses avançant contre le vent, comme animées d’une vie propre… elles allaient bientôt totalement recouvrir la forteresse ! Un long frisson parcourut l’échine de Merlin. Mais quelle était cette diablerie ?

Hélas, le vieil homme n’était pas au bout de ses surprises… Se penchant plus avant à la croisée, il aperçut au loin un cavalier tout de blanc vêtu monté sur un palefroi recouvert d’une robe pourpre de mauvais augure. L’animal galopait à bride abattue et s’approchait du château.

Il ne fallut qu’un instant à Merlin pour comprendre ce qui se passait : Camaaloth était attaqué ! Mais non par une armée ordinaire. Ces ennemis qui fondaient soudain sur eux, et surtout ceux qui avaient mis sur pied cette attaque, étaient bien plus dangereux… Une sombre nuée de vautours arriva de nulle part et fondit droit sur sa tour. Ces terribles volatiles au bec plus acéré qu’un poignard, aux serres aiguisées comme le fil d’un rasoir, aux ailes épaisses comme le velours d’une nuit sans lune, semblaient accompagner la mort elle-même, tant leurs cris assourdissants et leur épouvantable apparence auraient pétrifié tout homme assez fou pour leur jeter un regard.

– NON ! hurla le magicien tout en se retournant vers le centre de la pièce, vous ne passerez pas ! 

Dans un silence de cathédrale, remplissant toute la bibliothèque, une centaine de formes vaporeuses se matérialisèrent en même temps, vision spectrale d’une explosion muette. Une écœurante odeur de pourriture, de charogne et de chairs en décomposition se répandit aussitôt dans l’air : une meute de sluaghs. Ces anciennes fées déchues étaient, selon la légende, tombées depuis des siècles dans les ténèbres les plus profondes. Pire encore : elles étaient devenues des non-mortes aux ordres des Enfers, des êtres d’une cruauté inouïe hantant des corps en perpétuelle putréfaction. Plus dangereuses que des banshees, craintes de tous, et peut-être même de la reine Morgane en personne…

Pendant un instant qui sembla durer une éternité, ces femmes décharnées aux ailes membraneuses jetèrent à Merlin le même regard de défi. Nullement impressionné, le magicien était déjà en position de combat. Il n’avait pas l’intention de répondre à cette intrusion autrement qu’en se battant !

Comment ? Elles osaient venir le provoquer chez lui ? Que s’imaginaient-elles ? qu’il était devenu faible et sénile ? Eh bien, elles allaient être déçues. Devant l’urgence du péril, Merlin n’avait plus qu’une chose à faire : puiser dans sa nature profonde et faire renaître Myrdhin, fils de Cernunnos, un démon des temps primaires. Il devait renouer, même provisoirement, avec cette part de lui-même tapie dans la pénombre de ses plus anciens souvenirs, masse confuse de cruauté, de violence et de plaisir… Cela seul pouvait lui apporter la toute-puissance d’une armée destructrice et invincible pour lui permettre de vaincre. Il s’était toujours juré de ne l’utiliser que si le royaume de Logres était menacé. Et ce moment tant redouté était arrivé. Un roi vieillissant, une Épée magique affaiblie… Merlin avait besoin de toutes ses forces, même les plus obscures, pour remporter le combat !

Ses yeux s’allumèrent alors comme un brasier sous le vent, lançant des flammes sang et or. Sa bouche se mit à souffler un air si brûlant qu’une tornade se forma et l’enveloppa d’une impénétrable armure tourbillonnante. Emportés par ce maelström, les livres alentour se soulevèrent et commencèrent à tournoyer dans la pièce, se consumant irrémédiablement. Des milliers de cendres incandescentes retombaient sur le magicien et les fées maudites, criblant de minuscules brûlures les vêtements usés du vieil homme. Avant même de compter le premier combattant à terre, la bibliothèque était devenue un effroyable champ de bataille, empuanti par les remugles pestilentiels des sluaghs mêlés à l’odeur du papier carbonisé.

– Tes vieux tours sont inutiles, croassa l’une d’elles.

– Tes vieux jours sont révolus, couina une autre.

– Arrière, gardiennes des Enfers ! Quoi que vous veniez chercher je m’en moque. Retournez chez vous, les morts avec les morts ! Peste soit des démons comme vous !

Merlin se sentait maintenant extrêmement puissant, et son envie dévorante de réduire à néant ces femmes répugnantes le faisait presque saliver d’impatience. Le magicien bougon n’avait plus rien d’humain. Son goût du sang, venu du fond des temps, avait pris le pas sur sa sagesse et sa retenue. Ces êtres vils incarnaient la destruction et la mort, il serait leur fin. Le temps des hésitations était révolu.

Dans les ombres dansantes de ce feu démoniaque, Merlin parut soudain gigantesque, les yeux chargés d’éclairs presque phosphorescents. Sans qu’il s’en rende compte, une nouvelle force venue des tréfonds de la terre avait pris possession de son corps. Une étrange aura sombre ceignait désormais son crâne comme une couronne hideuse et démente. La fureur qui coulait dans ses veines décupla. Seul, face à la nuée pourrissante, il se sentait comme un titan devant une poignée de rats. Il n’avait plus qu’une idée en tête : les réduire à néant, les broyer, les pulvériser. Une voix qu’il avait étouffée depuis trop longtemps hurlait du plus profond de ses souvenirs, réclamant son dû : elle voulait se rassasier de la vue de corps désarticulés, elle voulait dévorer toutes ces âmes tourmentées, n’en épargner aucune. Myrdhin s’était réveillé et il était affamé.

Alors, de ses mains craquelées par le feu, qui le consumait de l’intérieur, surgirent des sphères de lave rougeoyante qu’il projeta à toute vitesse vers les harpies infernales. Quelques-unes, frappées à la gorge, tombèrent au sol, à moitié décapitées. Leurs congénères encore indemnes répliquèrent aussitôt en vomissant vers Merlin des flots de mucus acide à travers leurs bouches édentées. Le déluge de venin verdâtre transperça par endroits la barrière de vent qui protégeait le magicien, et les premiers jets finirent par le toucher au visage… Sa peau parcheminée se mit à fondre là où la substance écœurante dégoulinait. Des lambeaux de chair se détachèrent petit à petit, mettant l’os à nu. Pourtant, malgré l’horreur de ses blessures, Merlin ne semblait ressentir aucune douleur, et ses aptitudes au combat ne faiblissaient pas. Tirées de leur long sommeil, les facultés de régénération transmises par Cernunnos, le démon à tête de cerf, le protégeaient et le maintenaient en vie : peau, muscles, tendons, tout repoussait à mesure que l’acide les rongeait. Les traits du magicien se faisaient et se défaisaient sans cesse, et dans la lumière mouvante des flammes le visage de la victoire succédait à celui de la mort.

La lutte semblait sans fin. Pour chaque projectile enflammé lancé sur les sluaghs, des dizaines d’entre elles se jetaient dans la bataille, répliquant par des jets de sucs mortels et visqueux. Une fumée âcre et piquante flottait maintenant partout dans l’immense pièce.

L’enfer et ses sbires s’étaient donné rendez-vous à Camaaloth…

4. Un funeste duel

Se glisser dans ce tunnel obscur lui semblait bien plus facile d’habitude. Oui, mais d’habitude Kadfael ne portait pas une armure d’apparat lourde et encombrante. L’air poussiéreux irritait sa gorge et lui piquait les yeux. Il dut s’arrêter pour souffler et réajuster le fourreau de son arme d’entraînement qui le gênait dans sa progression. Il trouvait ridicule cette tradition de se présenter devant son suzerain vêtu de pied en cap comme un chevalier fraîchement adoubé. Il ne l’était pas encore, que diable ! Cette carapace métallique était-elle vraiment censée l’aider à intégrer pleinement son statut de futur homme lige du roi ? En cet instant, Kad ressentait surtout de l’agacement. Ramper dans cet accoutrement… quelle idée il avait eue là ! Un chevalier n’était pas supposé passer par des trous de souris, songea le garçon, amusé. Il se remit à avancer, dégageant d’une main des toiles d’araignée particulièrement collantes.

Il finit par arriver juste en dessous d’une petite trappe qu’il ouvrit avec précaution. Un mince filet de lumière apparut. Il repoussa délicatement la plaque de bois et se faufila dans la pièce. Il se tenait maintenant derrière les grandes tentures accrochées le long du mur, au fond de la salle du trône. Il souleva alors légèrement le rideau et resta songeur devant le spectacle qui s’offrait à lui.

Voilà donc ce qu’était devenu le légendaire roi Arthur ?… Un fantôme, pâle, amaigri, flottant dans des vêtements bien larges pour sa faible carcasse. Lui qui avait été le champion des Anciens, légitime détenteur d’Excalibur, l’Épée née dans les forges d’Avalon, il semblait écrasé par une charge trop lourde. La fatigue qui se lisait sur ses traits tirés n’était pas de celles qui s’effacent avec le sommeil, et tout son être dégageait une tristesse et un accablement qui auraient ému le cœur le plus dur.

Arthur avait perdu la femme qu’il aimait et, avec elle, le goût de vivre. Ce deuil l’avait vieilli prématurément. Ses longs cheveux bruns et sa belle barbe fournie étaient émaillés de nombreux fils d’argent ; à côté de lui Merlin faisait presque figure de jeune homme. Il mangeait à peine, laissant des assiettes toujours pleines que de discrets serviteurs apportaient et rapportaient sans un mot. Quand il arrivait de rares visites protocolaires, il consentait quelques efforts pour recevoir ses hôtes avec courtoisie. Mais en cet instant, ignorant la présence de Kad et se croyant seul, il s’abandonnait à ses souvenirs. Il regardait au loin, absent, tassé contre le dossier d’un trône devenu trop grand. Il semblait chevaucher en rêve avec ses compagnons disparus.

Balayant la pièce des yeux, Kad admira au milieu de la salle la gigantesque table de granit clair, lisse et parfaitement circulaire : c’était la fameuse Table Ronde chantée dans tous les récits épiques. Combien d’hommes et de femmes avait-elle fait rêver ! Plus qu’un objet de pouvoir, elle symbolisait la solidarité et l’équité entre les hommes, ligne d’horizon d’un idéal juste. Mais les hommes étaient loin, morts ou disparus, et Arthur vivait aujourd’hui seul parmi ses fantômes.

Kad hésitait sur la conduite à tenir. Finalement, son idée de se présenter au roi par surprise ne lui semblait plus si bonne. Il attendit quelques minutes sans parvenir à se décider. En son for intérieur, il savait qu’il était appelé à devenir chevalier, comme son père, Perceval le Gallois, lui qui fut l’un des plus proches amis d’Arthur. Kad avait beaucoup d’estime pour son souverain et il ne voulait à aucun prix le décevoir. Mais il était persuadé qu’il ne pourrait jamais égaler Perceval, et il redoutait plus que tout de décevoir le fils d’Uther, déjà fort affligé.

Il s’apprêtait à rebrousser chemin quand les deux portes battantes de la salle du trône s’ouvrirent violemment, et un vent glacial pénétra. Qui donc se permettait d’entrer ainsi sans s’être fait annoncer ? Kad, par réflexe, se cacha soigneusement entre les plis des tentures. Il pourrait ainsi voir sans être vu… Son intuition lui soufflait qu’il valait mieux être prudent. Une intrusion aussi abrupte dans le sanctuaire royal n’augurait rien de bon.

Le premier son qu’il perçut fut le claquement des sabots sur le sol de pierre. Cette succession de chocs sourds se rapprochant de plus en plus ricochait dans l’air comme autant de menaces. Le bruit cessa, et Kad, dévoré par la curiosité, jeta un œil à travers l’embrasure des rideaux. Un cavalier en armure, visière baissée, se trouvait devant le roi. Chose incroyable, il avait l’outrecuidance de rester à cheval pendant qu’Arthur, encore embrumé de rêveries, le dévisageait vaguement. Les gardes n’étaient plus là, volatilisés dans les dédales de la forteresse. Qui pouvait bien être cet inquiétant personnage ?

En l’observant un peu mieux, Kad reconnut le blason peint sur le bouclier. Il en resta bouche bée quand il comprit que l’étrange chevalier n’était autre que Galaad ! Cette vision aurait dû le mettre en joie, pourtant son instinct lui dictait de rester coi, bien caché à l’abri des regards. Ces retrouvailles s’annonçaient peut-être bien différentes de celles qu’il espérait…

Galaad se remit en marche, menant son destrier au pas, ses sabots résonnant dans l’air assoupi de la salle du trône. Il n’eut même pas à baisser la tête tant les proportions de la pièce étaient généreuses. Il se tint bientôt devant Arthur, arrogant et froid.

– Soyez le bienvenu, Chevalier, quelle que soit votre requête.

– Ah ! La légendaire courtoisie du roi Arthur, ricana une voix éraillée qui semblait surgir de nulle part.

Galaad sauta au sol sans un bruit malgré sa lourde armure. Au même moment, une vieille femme se matérialisa comme par enchantement à ses côtés. Surpris, le roi sortit un peu de sa torpeur mélancolique, plus intrigué qu’inquiet. Il ne remarqua pas le blason de son visiteur.

– Qui êtes-vous donc, vous qui semblez me connaître ?

Galaad s’approcha de la Table Ronde et ôta son casque.

– Comme vous semblez ne pas vouloir nous reconnaître, je vous présente la fée Viviane, l’une des trois Azuras originelles, encore appelée Dame du Lac, dit-il d’une voix forte. Et surtout, elle est ma mère…

– Et voici Galaad, fils de Lancelot et faucon de ton été, roi usurpateur ! susurra la vieille femme.

À ces mots, Arthur blêmit et demeura interdit. Galaad revenait enfin, au bout de quinze longues années d’absence ! Ce jour aurait dû être une fête, et pourtant le chevalier lui semblait hostile. Ses traits étaient bien les siens, à y regarder de plus près, mais il avait changé, c’était évident. Son ton froid, acerbe, chargé d’amertume, laissait deviner un personnage aigri, qui n’avait qu’une envie : prendre sa revanche. Quant à la femme aux traits changeants qui l’accompagnait, passant du visage ridé d’une mourante au visage lisse et pur d’une jeune femme, ce ne pouvait être que la terrible sœur de Morgane.

Frappé par la dureté des propos, le roi dut se rendre à l’évidence : ces sinistres visages n’étaient pas là pour une visite de courtoisie. Un danger imminent planait sur le château et ses habitants. Arthur pensa un instant appeler les gardes, mais il comprit que de simples soldats ne pourraient rien face au péril à venir.

– Galaad, mon noble ami, que t’est-il arrivé ? Je te vois maintenant, tu es si pâle, et tes yeux semblent de glace… Où étais-tu ? As-tu enfin trouvé le Graal ? Tes compagnons, Perceval et Bohort, que sont-ils devenus ? Pourquoi ne sont-ils pas avec toi ?

À ces mots, Kad, toujours caché dans son coin, cessa de respirer un instant, car si ce Galaad semblait inquiétant, il savait aussi ce qui était arrivé à Perceval, ce père qu’il ne connaissait qu’à travers les récits des troubadours.

Galaad ne répondit rien, il s’approcha de la Table Ronde jusqu’à l’effleurer du bout de ses doigts gantés de métal. Il se pencha, observant longuement la surface lisse ; puis il toucha une minuscule entaille dans la pierre, à peine visible à l’œil nu.

– Trop de questions, Arthur, trop de questions… Tu connais la vieille prophétie de Turan le magicien ? Il a vécu il y a fort longtemps, et ses paroles ne peuvent être mises en doute : Le royaume de Logres un jour sera sauvé / Par la venue d’un roi semi-fée.

– Tu n’es pas roi ! répliqua Arthur d’une voix forte et autoritaire.

– Pas encore… répondit le fils de Viviane et de Lancelot. Je sais pourquoi tu tenais tant à avoir le Graal. Je l’ai appris à mes dépens, roi fourbe et égoïste ! Heureusement, ma mère m’a retrouvé, et elle m’a sauvé…

Arthur jeta un regard à Viviane qui caressait doucement l’encolure de la monture de son fils.

– Viviane, Galaad, dites-moi, quel tort vous ai-je fait pour que vous me fassiez pareils reproches ? Je ne comprends pas tes paroles de haine… Viens plutôt prendre la place de ton père, deviens mon bras droit, et je t’aimerai comme un fils.

– La place de mon père ? Tu la lui as volée, tu es assis sur son trône ! s’écria le renégat. Mais tu as raison, aujourd’hui, je viens prendre la place qui est la mienne. Ma mère m’a tout expliqué, Excalibur devait aller à Lancelot, c’est ce qui était prévu, à Lancelot, mon père ! Et tu le sais… Tes manigances ont tout changé quand tu as gagné le cœur de Morgane, tu as volé le pouvoir, le trône, la gloire… Pour en faire quoi ? Dis-moi, pour en faire quoi ? Regarde-toi, tu es devenu pitoyable, tu n’es plus que l’ombre d’un roi. Je ne vois qu’un fantôme qui se croit encore en vie…

– Et pas l’ombre d’un héritier en vue, comme c’est triste… Tu n’aurais pas dû trahir Morgane ! gloussa Viviane dont les traits rajeunissaient de plus en plus.

Arthur se leva d’un bond, furieux et semblant avoir retrouvé sa vigueur passée.

– Comment peux-tu proférer de telles paroles ? Comment oses-tu ? Galaad, ton père était mon meilleur chevalier, c’était un frère à mes yeux, et il a sacrifié sa vie à la bataille de Camlann pour me sauver ! Alors que toi, qu’as-tu fait de tes amis ? Les as-tu sauvés ?

– Mes amis arrivent. Les tiens… je les ai tués.

À ces mots Kad eut envie de hurler et de courir vers Galaad pour le terrasser. Heureusement, Merlin avait réussi à lui faire comprendre, après toutes ces années de formation, que la colère était le meilleur moyen d’échouer dans ce qu’on entreprend. Le jeune homme prit une profonde inspiration, et il se rendit compte qu’il n’était pas de taille pour se battre contre un tel adversaire. Il n’avait même pas d’épée digne de ce nom, et surtout, Galaad ne devait pas mourir avant d’avoir dit où Perceval reposait. Il lui fallait attendre. Mais en même temps il sentait bien que son vieux roi était en danger. Que faire ? Si Merlin avait été là, il aurait su quoi faire, lui ! Pour l’instant, il valait mieux continuer d’observer sans rien dire.

– Regarde-toi, Galaad, regarde-toi ! Tes yeux de serpent sont la preuve que cette sorcière t’a envoûté, tu dois résister, tu dois la combattre ! s’écria Arthur, furieux par tout ce qu’il venait d’entendre.

– Et toi, regarde ce que je viens faire de ton règne. Logres est à moi, et après ce sera au tour de Brocéliande…

Arthur secoua la tête en signe de refus. Sa main droite glissa lentement vers son baudrier et saisit fermement le pommeau d’Excalibur. Une lueur dorée passa fugacement de l’un à l’autre. Galaad, alors tout proche de la Table Ronde, se pencha vers la fissure qui la parcourait. Une larme se forma au coin de son œil droit et coula lentement le long de sa joue pâle. Elle tomba et se glissa dans l’interstice de pierre à peine visible. Aussitôt, toute la surface fut comme prise dans les glaces de l’hiver le plus rude. Trouvant son chemin à travers le granit millénaire, le liquide d’un bleu maléfique s’insinua au cœur du symbole du royaume avec une facilité déconcertante. Le poison implacable de la vengeance et de l’envie s’infiltra profondément avant de geler et se figer. Le temps semblait s’être arrêté, personne n’osait parler, quand soudain la Table Ronde éclata en deux parties égales qui s’écrasèrent au sol dans un odieux fracas, tel un chêne centenaire qu’on abat.

Abasourdi, Arthur sortit alors de son fourreau une Excalibur presque incandescente. Kad eut le souffle coupé devant tant de splendeur et reprenait espoir. Son roi n’allait faire qu’une bouchée de ses adversaires, c’était évident !

– Non ! hurla Arthur. Ce n’est pas possible… Les dieux anciens sont à mes côtés, et même si je n’ai plus la force d’antan, je n’entrerai pas dans la nuit sans combattre !

– Tu vis déjà dans les ténèbres, Arthur. Tu le sais, et je le sais…

Galaad avait répondu d’une voix très calme qui ne trahissait aucune émotion. Il laissa le roi venir à lui et n’esquissa même pas le geste de se saisir de son arme. Arthur était dans un état de fureur indescriptible. Brandissant Excalibur au-dessus de sa tête, il allait frapper quand Galaad attrapa son marteau et le tendit dans sa direction. L’arme, très finement ouvragée, faite d’un métal rare et précieux, brillait d’inquiétants reflets bleutés. Des arcs de foudre en jaillirent aussitôt et touchèrent violemment Arthur à la poitrine. Tentant désespérément de résister à l’épouvantable douleur, le champion d’Avalon tenait son épée à deux mains, crispé dans un terrible effort pour résister à l’assaut de cette magie déloyale. Galaad ferma alors un instant les yeux, savourant sa victoire imminente. Quand il les rouvrit, ils brillaient d’un éclat bleuté encore plus intense. Pendant ce combat acharné, la fée Azura s’était tenue en retrait, observant la scène avec une assurance teintée de mépris.

Voyant l’issue du combat proche, elle posa une main sur l’épaule de son fils. Elle se tenait prête à accomplir avec lui l’impardonnable : un régicide. L’arme magique du chevalier-sorcier cracha alors de nouveaux éclairs plus gros et plus brillants qui frappèrent Arthur de plein fouet et la lame de son épée. Sous la violence du choc, Excalibur explosa littéralement dans une gerbe de couleurs, et le roi fut projeté au fond de la salle ! Son corps fumant atterrit avec un bruit sourd juste devant la cachette de Kad, horrifié par ce qu’il venait de voir. Arthur respirait à peine, agonisant. Un filet de sang coulait entre ses lèvres fines. Dans un ultime effort, il tourna la tête vers le jeune homme, le pommeau de l’Épée brisée serré contre sa poitrine.

– Sire, chuchota Kad, n’ayez crainte, je vais vous venger !

– Non, parvint à souffler Arthur. Il est trop tard, jeune fou… Ta mort ne servirait personne. Je vais partir pour Avalon, mon heure est venue, je le sais… Rejoins Merlin et protège Excalibur, ton roi te l’ordonne…

Ce furent ses derniers mots. Il mourut en héros, sa vaillance n’avait pas faibli. Son adversaire avait été le plus fort, tout simplement.

Kad se ressaisit et vit Galaad au bout de la pièce serrer sa mère dans ses bras. Mais Viviane déjà se libérait de l’étreinte de son fils et commençait à avancer vers le corps du roi. Alors, sans réfléchir, l’apprenti de Merlin glissa la main sous le rideau pour attraper le pommeau d’Excalibur. C’était la dernière volonté de son roi.

Cependant, une chose étrange se produisit : quand il toucha l’Épée brisée, une sorte de magie bienfaisante le parcourut. Quelques brefs picotements le réchauffèrent et estompèrent un instant sa colère, mais il n’y prêta pas vraiment attention, car il devait filer au plus vite loin de ces meurtriers et appeler Merlin à l’aide. Il s’éclipsa sans un bruit.

5. La fin de la magie

Viviane se tenait devant la dépouille du roi. Elle scrutait le sol avec attention, cherchant parmi les morceaux d’Excalibur éparpillés un peu partout l’élément le plus important. La contrariété se lisait sur son visage : mais où était donc passé le pommeau de l’Épée ? Elle continua frénétiquement ses investigations et finit par soulever le bas des rideaux. Elle découvrit alors la trappe de bois restée légèrement entrouverte après le passage de Kadfael. Surprise, elle se tourna vers son fils, l’interrogeant du regard :

– Gardes ! s’écria Galaad, qui a pu se faufiler par cette trappe ?

Bleiz, le soldat qui surveillait le couloir, pénétra dans la salle du trône. Ses yeux étaient totalement bleus. Il s’avança vers le chevalier félon et répondit d’une voix monocorde :

– Kadfael, l’apprenti de Merlin, Monseigneur. Il connaît tous les passages secrets et tous les recoins de ce château…

– Kadfael… ce nom me dit quelque chose…

– Il est le fils du seigneur Perceval.

À ce nom, Galaad entra dans une colère terrible :

– Je veux ce Kadfael mort ou vif, immédiatement ! La lignée de Perceval doit s’éteindre aujourd’hui… Partez à sa recherche et rapportez-moi ce qu’il m’a volé !

*

Pendant ce temps, Kad courait comme un fou pour rejoindre son maître. La peur lui donnait des ailes et son esprit bouillonnait de mille pensées contradictoires. Le roi était mort ! Il n’arrivait pas à le croire… Mais l’heure n’était pas à la réflexion. Il lui fallait s’échapper, et vite !

– Il est là-bas, attrapez-le ! gronda soudain une grosse voix derrière lui.

Il était repéré. À ce cri, une dizaine d’hommes se lancèrent à sa poursuite. Kad prit ses jambes à son cou et se mit à courir encore plus vite. À droite, puis à gauche par une porte dérobée, toujours plus vite… Et ces pas qui se rapprochaient… Il finit par se sentir un peu perdu dans cet entrelacs de couloirs, d’escaliers, de passages plus ou moins obscurs. Il avait l’impression de chercher à sortir d’une prison immense qui brouillait les pistes à plaisir. Il sentit l’angoisse monter, mais, se morigénant, il refusa de se laisser aller à des pensées négatives. Il trouverait forcément un endroit où se cacher !

Après de longues minutes de course éperdue, il avisa un escalier en colimaçon qu’il connaissait bien. Il se faufila dans un recoin sombre sous les marches de pierre. Ça sentait la poussière, la crotte de souris et l’humidité froide… Les lourds pas de ses poursuivants s’étaient tus. Peut-être était-il sauf, au moins provisoirement. Lui qui avait grandi sous le regard bienveillant de ces hommes, il devait à présent tout faire pour leur échapper, quelle ironie !

Bien à l’abri dans cette cachette de fortune, il resta là un long moment, cherchant à mettre un peu d’ordre dans ses pensées sans céder à la panique. Il était assez lucide pour comprendre que tout cela le dépassait et qu’une seule personne était capable de sauver le royaume de Logres : Merlin, son vieux maître qu’il aimait comme un père malgré leurs fréquentes querelles. Il devait le rejoindre, coûte que coûte.

Le jeune homme était sur le point de se relever quand il entendit des pas venir vers lui. Ce ne pouvait pas être un garde, le bruit était trop léger. Il risqua un œil au-dehors : deux enfants arrivaient, se tenant par la main. Ils avaient l’air terrifiés. C’étaient Thibault et Jeanne, deux élèves de l’école de magie. Kad les connaissait bien. Ils étaient frère et sœur et vivaient dans le village de Carduel non loin du château. Ils couraient vite, et allaient passer devant la cachette de l’escalier sans se rendre compte de rien. L’adolescent surgit alors devant eux quand ils passèrent à sa hauteur, les prit chacun par un bras et les tira aussitôt avec lui dans la pénombre.

– Kadfael ! s’écrièrent-ils en chœur.

– Où allez-vous comme ça ? Que se passe-t-il ?

– Les gardes sont devenus fous, ils pourchassent tout le monde, surtout les élèves de l’école.

– Vous allez rester là, dans ce coin sombre, personne ne vous verra, répondit Kad d’une voix rassurante. Vous sortirez du château cette nuit en empruntant le tunnel secret des douves, vous avez compris ?

– Oui, répondit la fillette moins inquiète maintenant qu’un ami s’occupait d’eux.

– Et j’ai ça, continua Thibault en sortant un flacon de verre rempli d’un liquide tourbillonnant. C’est un élixir de brume.

– Tu es sûr qu’il fonctionne ?

– Euh… je pense, oui. Enfin, le maître m’a dit qu’on le testerait demain et…

– Demain il n’y aura pas cours, Thibault… Et on n’a pas le temps pour les essais. Si un garde veut t’attraper toi ou ta sœur, tu jettes la bouteille par terre de toutes tes forces et vous courez au chemin secret sans vous retourner. La brume vous donnera quelques minutes de répit… enfin, j’espère.

– Viens avec nous ! le supplia alors la petite. Nos parents te cacheront dans leur ferme, tu seras en sécurité là-bas.

– Non, je suis désolé… Je dois rejoindre Merlin. Il a peut-être besoin de moi…

– C’est un grand magicien, répliqua Thibault, et tu n’es que son apprenti. Il saura très bien se débrouiller sans toi !

– Non, je dois y aller. Et puis même si on n’est pas bien gros vous et moi, cette cachette est trop étroite. On n’y tient pas tous, si quelqu’un passe on est sûr d’être découvert. Non, faites comme je vous ai dit. Restez là, ne faites pas de bruit, et cette nuit quittez Camaaloth sur la pointe des pieds.

C’est en leur parlant qu’il avait clairement compris où était sa véritable place : aux côtés de Merlin. Il se leva et jeta un dernier regard plein d’affection aux deux petits.

– Bonne chance, chuchota la fillette.

Kadfael repartit à pas de loup. Il ne voulait surtout pas attirer l’attention de qui que ce soit et mettre en danger les enfants. Il savait où il devait se diriger : vers la tour de la bibliothèque, persuadé qu’il serait en sécurité auprès de son vieux maître. Il ignorait que celui-ci vivait, lui aussi, des moments difficiles…

*

Dans la bibliothèque, le combat entre Merlin et les sluaghs durait depuis un certain temps déjà. Le nombre des assaillantes commençait enfin à diminuer.

– C’est donc tout ce dont vous êtes capables, maudite engeance ? déclara calmement Merlin aux dernières encore debout. Vous avez perdu, vous ne pouvez me vaincre ! Fuyez tant que vous le pouvez encore, parce que ma pitié ne vous sera pas accordée…

– Pauvre fou ! Notre mission n’a jamais été de te vaincre, Ô grand Myrdhin, enfant chéri des rois ! Ton manque de discernement sera ta perte ! répondit une fée déchue dans un dernier souffle avant d’être vaporisée par les coups furieux du magicien.

– Notre mission n’était que de te retenir ici… ricana sa voisine.

Merlin refusa de trouver un sens à leurs paroles trompeuses, il devait au contraire redoubler d’ardeur et ne pas se laisser envahir par le doute. Il se concentra donc le plus possible pour envoyer ses projectiles encore plus vite. Mais soudain, alors qu’il ne restait plus qu’une horrible sluagh devant lui, essoufflée et décharnée, ses ailes déployées dans le dos et qui crachait son poison en vain vers lui, alors qu’il allait la tuer sans hésitation… ses vieilles mains ridées cessèrent de lui obéir. Elles s’étaient tout simplement arrêtées de fonctionner. Merlin les regarda un instant, étonné. Elles étaient rougies par tout ce qu’elles venaient d’accomplir, mais plus rien ne se passait. Sa magie destructrice s’en était allée. Ce n’était pas possible ! Aucune sluagh, aussi puissante fût-elle, n’avait le pouvoir de lui ôter ses pouvoirs !

Il n’y avait qu’une seule explication, mais Merlin refusa ne serait-ce que de l’imaginer. Excalibur ne pouvait avoir été détruite ! Non ! Pourtant, c’était la seule raison plausible… Il savait que cela pouvait arriver. Il comprit alors qu’il venait d’échouer à protéger le royaume. Se sentant soudain épuisé après tous ces siècles de vigilance, sa colère destructrice retomba, il soupira et ferma les yeux pour attendre sa mort dignement. À bout de forces, il finit par tomber lentement à genoux devant son destin. Il savait ce qui l’attendait lui-même aux Enfers… un autre combat en perspective.

Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, le tourbillon de vent qui le protégeait s’évanouissait peu à peu et bientôt seules quelques brindilles dans l’air finirent de se consumer.

La sluagh cessa son attaque, sachant qu’elle avait gagné et que plus rien ne pressait. Avec des gestes précis et méthodiques, elle dénoua tranquillement un fouet dégoulinant d’un sang rouge sombre attaché à sa ceinture. Des crocs de serpent venimeux étaient fixés au bout de la lanière et laissaient tomber sur le sol des gouttelettes de poison noir. La monstruosité des Enfers avait l’intention de faire souffrir sa victime, elle voulait savourer sa victoire.

– On a toutes rêvé de pouvoir faire ce que je vais t’infliger, et crois-moi, je vais y mettre tout mon cœur… Tu n’as plus aucun pouvoir contre mes sœurs et moi. Ta magie est devenue trop faible, Merlin, car ton heure est venue. Les morts te réclament depuis tellement longtemps… susurra-t-elle d’une voix d’outre-tombe.

L’immonde sluagh s’approcha à pas lents, un sourire triomphant plaqué sur ses lèvres gercées. Arrivée à la hauteur du vieil homme, elle leva lentement son arme de souffrance. Merlin lui lança un dernier regard de défi puis il ferma les yeux, comme résigné. Il savait qu’il avait échoué et il tenait à ce que ses dernières pensées aillent vers Kadfael. Il espérait de tout son cœur que son jeune protégé avait pu prendre la fuite et survivre à cette catastrophe. L’attente de la mort lui sembla durer une éternité…

Mais soudain, au lieu d’entendre claquer le fouet empoisonné, un cri rauque retentit. Merlin ouvrit les yeux : devant lui, la sluagh chancelante regardait incrédule une lame émoussée la traverser de part en part. Ses yeux injectés de sang ne cessaient de fixer le morceau de métal sanguinolent. Sa colère se retourna alors contre elle-même, comprenant son erreur. Comment avait-elle pu être stupide au point de se laisser surprendre comme cela ? Elle savait qu’à son retour chez elle, le maître des Enfers ne lui pardonnerait pas de sitôt cette erreur de débutante. Son esprit putride continuerait à errer dans le monde des morts, mais plus jamais elle ne pourrait revenir hanter celui des vivants. Ce corps qu’elle habitait ne le pourrait plus. Elle se laissa glisser au sol, s’affaissant sur elle-même, raide morte. Son meurtrier se tenait derrière elle : c’était Kadfael. Il était blême, les yeux exorbités. Il n’avait encore jamais tué qui que ce soit de sa vie.

Le jeune homme et le vieux magicien se regardèrent un instant sans un mot. Kad reprit enfin ses esprits. Il se pencha vers le corps de la sluagh, posa un pied sur le cadavre pour prendre appui et en extirpa sa vieille épée profondément enfoncée dans le dos du monstre. Enfin, il s’approcha de son maître, s’agenouilla et le serra dans ses bras.

– J’étais sur le point de la tuer moi-même, tu sais ? souffla Merlin avec un sourire fatigué. Mais joli coup d’épée, ton père serait fier de toi…

Kad posa son arme sur le sol et aida le vieil homme à se relever. Ce dernier commençait à retrouver des forces, voir son apprenti lui redonnait du courage. Hélas, ils n’eurent pas le temps de savourer davantage ce moment de répit, car un garde venait d’entrer dans la pièce. Il barrait la sortie, ne leur laissant aucune issue. Ils étaient pris au piège. L’homme était d’une taille colossale, un vrai géant ! De plus, il tenait dans chaque main une hache acérée. Même si Kad avait suivi plus assidûment les cours du maître d’armes, ses compétences à l’épée ne lui auraient servi à rien : en combat singulier il ne tiendrait même pas dix secondes face à un tel adversaire. Mais ce qui impressionnait le plus Merlin et son apprenti, c’était que ses yeux n’avaient plus ni pupille ni iris. Ils étaient entièrement bleus, comme la mort.

– Rendez-vous au nouveau roi ou mourez ! gronda le cerbère d’une voix caverneuse.

– Je suis Merlin, et ton roi n’est pas mon roi.

– Alors… la mort pour toi, vieil homme.

Le guerrier s’approcha, levant ses armes au-dessus de la tête, le visage totalement inexpressif. Kad avait déjà ramassé sa vieille lame, se tenant prêt à courir vers cet adversaire qui leur barrait la route.

– Non, recule ! ordonna Merlin. Il est envoûté ! On ne peut rien faire…

6. Le puits sans fond

Pendant ce temps, dans la salle du trône, Viviane avait retrouvé les traits d’une nymphe innocente. Sa longue chevelure rousse était si légère qu’elle semblait flotter dans les airs, à peine retenue par une fleur d’iris nouée à quelques cheveux. Ses grands yeux verts rappelaient les marais profonds de Brocéliande, tout comme sa tunique légère et vaporeuse aux reflets liquides. Elle se tenait debout, rayonnant d’une insolente beauté, elle souriait à son fils maintenant assis à la place d’Arthur. Elle devait s’entretenir avec lui. Cela faisait des années qu’elle contenait au fond d’elle-même sa rage impatiente, et aujourd’hui elle pouvait enfin lui parler. Mais elle devait bien peser les mots à employer. Galaad était son enfant, et, l’espace d’un instant, elle le revit comme elle l’avait découvert à sa naissance. Ce jour-là sa peau violacée et fripée formait une enveloppe de chair trop grande pour lui. Il semblait si frêle, si faible, et pourtant, dès ce premier jour, Viviane n’avait pas été abusée : son regard de nouveau-né n’avait rien d’innocent, il était dur et froid. Elle avait tout de suite su qu’un jour il serait un héros, un conquérant. Un roi. Et aujourd’hui, il l’était ! La Dame du Lac hésita un instant, passant le bout de la langue sur ses lèvres humides, puis elle prit sa voix la plus douce et la plus conciliante.

– Je t’ai offert les pouvoirs de l’eau et ce trône. Je t’en prie, tu dois m’aider à reprendre mon royaume, souviens-toi de ta promesse…

– La patience est une vertu, mère. Je ne peux risquer d’échouer. Je dois avant toute chose retrouver le fils de Perceval, détruire les restes d’Excalibur, soumettre Logres à ma volonté, et seulement après, nous porterons le fer contre Brocéliande. Vous serez reine, je vous en ai fait le serment ; nos deux royaumes ne feront plus qu’un et nous dirigerons ce monde, mère et fils, vous et moi. Ensemble. 

Le sourire de Viviane se figea. Ses traits se crispèrent légèrement, et le vert de ses yeux vira au gris, rappelant le regard froid des serpents. Effectivement, la patience n’était pas sa qualité première. La colère, la rancune ou bien encore la jalousie lui étaient bien plus naturelles. Néanmoins, elle préféra ne rien dire, car elle avait confiance en Galaad. Depuis toutes ces années où elle l’avait sauvé du mensonge dans lequel il vivait, où elle l’avait aidé à bâtir son armée, ces années où elle lui avait appris à maîtriser les pouvoirs surnaturels qu’elle lui avait donnés, elle savait qu’il ne la décevrait pas. Elle savait qu’il serait un bon fils et qu’il l’aiderait à se venger de Morgane, sa sœur qui l’avait trahie. Elle savait qu’elle la tuerait de ses propres mains. Colère, rancune et jalousie…

Au même instant une petite fille d’une dizaine d’années, pâle et menue, entra à pas feutrés dans la salle, pieds nus, seulement vêtue d’une légère robe de tulle à la blancheur passée. Elle était suivie d’un guerrier à l’air farouche. Toute son armure de métal et de cuir était noire. Seule la cotte d’armes enfilée sur le haubert apportait une once de lumière. Son blason représentait une tête d’ours blanc de profil. Les nouveaux arrivants semblaient fort mal assortis, on aurait dit qu’un homme des cavernes marchait aux côtés d’une minuscule poupée de porcelaine. Björken le brutal et Nym la douce…

La fillette et l’immense guerrier avancèrent ensemble vers le nouveau roi et mirent tous deux un genou à terre. Aucun n’avait les yeux bleus de l’envoûtement. Ce n’était pas nécessaire, car ils étaient tous les deux intimement convaincus de servir les bons maîtres.

– Vos Majestés, minauda la petite fille.

– À vos ordres, gronda le Viking.

– Nym, ma douce et mortelle Nym, dit alors Viviane en regardant à peine la jeune fille, toi et tes sœurs, vous allez prêter main-forte aux hommes de Björken dans les contrées sud et ouest afin de…

– Les Vikings n’ont besoin de personne ! l’interrompit Björken d’un ton cassant.

– En es-tu si sûr, barbare ? répliqua Galaad.

Viviane fit mine de ne pas être contrariée par la grossièreté du Viking. Elle préféra arborer un sourire énigmatique. Mais le regard vipérin qu’elle lança à Nym ne laissait planer aucun doute sur la nécessité de laver l’affront. Viviane était une fée dangereuse, sournoise et terriblement rancunière. Tous ceux qui avaient un jour osé lui manquer de respect n’étaient plus de ce monde pour en témoigner. Elle ne pouvait pas tuer Björken, il lui était trop utile pour l’instant. Mais elle pouvait le faire souffrir. Aussitôt qu’elle croisa le regard de sa maîtresse, Nym comprit ce qu’elle devait faire. La fillette était en réalité une redoutable banshee. Elle se leva, se retrouvant alors aussi grande que le Viking agenouillé. Celui-ci ne put s’empêcher d’esquisser un léger sourire. La banshee fit mine de ne rien remarquer ; elle le fixa seulement droit dans les yeux, puis poussa un cri si aigu et si strident que Björken en grimaça de douleur. Il essaya bien de résister, mais n’eut pas d’autre choix que de plaquer ses mains contre ses oreilles pour atténuer la violente douleur qui transperçait ses tympans. Rien n’y fit, le cri s’infiltrait en lui comme un poison pénètre une plaie à vif. Le géant se mit à hurler tandis que du sang coulait de ses oreilles et inondait ses épaules. Les larges fenêtres de la salle du trône commencèrent même à se fendre, et les verres en cristal disposés sur une table au fond de la salle explosèrent tous au même moment. Viviane et Galaad regardaient la scène. Insensibles au sortilège, ils ne manifestaient pas la moindre émotion ni aucun signe de souffrance à entendre ce cri.

– Assez ! ordonna soudain Galaad d’une voix autoritaire.

Nym obéit, et le silence revenu sembla, l’espace d’une seconde, aussi assourdissant que son cri. Le Viking se tut, lui aussi. Il jeta un regard un peu hébété à ses mains rougies par le sang et baissa la tête. Vaincu par une fillette ! Il ne pouvait rien dire en cet instant, mais il se jura de lui faire payer cet affront dès que l’occasion se présenterait. L’obéissance à son roi ne pourrait passer indéfiniment avant la défense de son honneur.

– Tous les deux, vous allez mettre au pas ce royaume, banshees et Vikings ensemble, telle est ma décision, reprit Galaad. Quant à toi, Björken, ose encore contester mes paroles ou celles de ma mère, et Nym te tuera, toi et toute ta famille, suis-je bien clair ?

– Oui, mon roi.

– Allez…

Banshee et Viking s’inclinèrent devant leurs maîtres et repartirent. En s’éloignant, Nym ne put s’empêcher de faire une grimace en coin au guerrier encore abasourdi. Il ne répondit rien, mais son œil s’alluma d’une étincelle de haine qui fit comprendre à la petite peste qu’elle paierait tôt ou tard pour cet affront. Nym lui sourit, non par gentillesse, mais par mépris : en combat singulier, elle savait qu’aucun Viking ne pourrait jamais avoir raison d’elle.

*

Kad, cramponné au bras de Merlin, tenait d’une main ferme la vieille épée devant lui avec le faible espoir de repousser au moins une attaque du garde qui avançait vers eux.

Merlin ne voyait pas comment sortir vivant de ce combat inégal. Il était prêt à mourir quelques instants auparavant, mais depuis que son élève l’avait rejoint, il était empli d’une colère violente et d’un besoin de vengeance impitoyable. Il savait son apprenti courageux, mais il ne ferait pas le poids face au monstre qui leur barrait la route. Sa magie était trop faible pour espérer faire le moindre mal à ce guerrier ensorcelé.

Après leur avoir promis de les tuer avec délectation, le colosse s’avança vers eux. L’une des deux haches était rouge de sang, ce qui signifiait que tout espoir n’était pas perdu, des soldats avaient échappé à l’enchantement et défendaient le château. Mais pour l’heure, Kad et son vieux maître étaient seuls face à cette brute. Merlin tenta le tout pour le tout, il tendit les mains en avant en essayant de canaliser le peu d’énergie qu’il lui restait.

– Recule ! Tu ne veux pas nous faire du mal, non… Ma voix résonne au fond de tes pensées, écoute-moi…

Le guerrier sembla hésiter un instant, l’éclat bleuté de ses yeux s’estompa même un peu. Kad en profita pour se ruer sur lui, l’épée en avant, mais la magie prit fin au même moment, le guerrier retrouva ses esprits, saisit le garçon à la gorge et le jeta à travers la pièce comme s’il s’était agi d’une poupée de chiffon ! Tout de suite après, le colosse tourna son regard vers Merlin et se jeta sur lui comme un tigre sur sa proie, une hache dans chaque main. Son bras droit frappa en premier dans un grand mouvement circulaire, aussitôt suivi du bras gauche. Le magicien, qui n’avait pas été maladroit au maniement des armes dans sa jeunesse et qui avait eu le réflexe de ramasser l’épée rouillée tombée à terre, réussit à parer le coup. Mais il ne recula pas assez vite, et son épaule faillit être tranchée par la deuxième hache. Kad surgit alors en poussant un cri et s’interposa entre l’arme et le vieil homme. Le jeune homme hurla encore plus fort, mais cette fois de douleur : l’acier venait d’entailler très profondément son bras. Heureusement, la cotte de mailles qu’il avait enfilée pour se présenter au roi Arthur, trouée maintenant à cet endroit, avait empêché le membre d’être amputé. Merlin blêmit de rage en voyant le fils de Perceval gravement blessé et un genou à terre. Il avait juré au célèbre chevalier de prendre soin de son garçon et comprit qu’il allait manquer à sa parole, que tout était perdu. Non, cela ne pouvait pas finir ainsi ! Il était fou de rage.

– Sais-tu bien à qui tu t’attaques, sac à vin ? Le sais-tu bien, misérable insecte ? Je suis Myrdhin, magicien du roi et fils des Enfers, et cet homme est le fils de Perceval, élu parmi les élus ! Toi, tu n’es rien.

Poussé par l’énergie du désespoir, Merlin n’attendit pas que l’autre lance un nouvel assaut. Il puisa au fond de lui le peu de forces qui lui restaient et fonça sur son adversaire. Il courut presque, brandissant la vieille épée qui venait de tuer une sluagh répugnante. Le magicien poussa un terrible cri sauvage à glacer le sang d’un dragon. L’autre n’eut pas le temps de réagir, et le choc des deux corps fut rude. Sous la violence de la poussée Merlin fit reculer le soldat plusieurs mètres en arrière. Le vieil homme tomba lui-même au sol, épuisé par un tel effort. Il avait l’impression de s’être jeté de son plein gré contre un mur de pierre. Le garde avait reculé certes, il vacilla même un instant, mais il garda son équilibre, et le répit fut bref. Sans attendre il brandit à nouveau ses deux haches dans les airs et avança d’un pas décidé vers ses deux cibles. Malgré la douleur et le sang qui coulait abondamment de son bras, Kad savait que la mort marchait vers lui et son maître. Toujours à terre, il se releva du mieux qu’il put et crispa les mâchoires. Il était prêt à défendre chèrement sa peau, même s’il avait peu de chances d’en réchapper.

– Laisse mon maître tranquille et viens t’attaquer à un adversaire plus costaud… Allez, viens ! Allez !

– Kadfael, non ! Enfuis-toi, je vais… le retenir.

– Je ne pars pas sans vous. Si je meurs… sachez que vous servir fut le plus grand honneur de ma courte vie, maître.

Kad se savait perdu, il espérait seulement rejoindre son père et son roi à Avalon sans avoir à rougir. Il se forçait à regarder la mort en face. Chevalier ou pas, il ne fallait pas que le courage lui fasse défaut, alors il serra les poings et bomba un peu plus le torse. Au nom de son père et de ses illustres ancêtres, il n’avait pas le droit de montrer qu’il avait peur.

Le guerrier semblait hésiter sur qui serait sa première victime : le vieil homme qui n’arrivait pas à se relever ou le jeune blanc-bec qui se vidait de son sang ? Il hésita un instant de trop.

– Hé, grosse brute, viens voir par ici plutôt ! J’ai un cadeau pour toi… 

Qui venait ainsi à leur rescousse ? Le soldat envoûté s’arrêta net et se retourna. Il était tellement grand et fort que Kad ne voyait rien, mais la voix… cette voix ? Non, ce n’était pas possible… Lucette ?

Mais oui, c’était la grosse Lucette, la cuisinière ! Elle était en train de défier le garde. Elle semblait très différente de la brave femme qu’il avait toujours connue. Ses traits étaient durs, et ses yeux brûlaient d’une fureur indescriptible. Kad aurait voulu lui dire de fuir, elle allait se faire tuer inutilement. Puis tout s’enchaîna très vite : le soldat eut à peine le temps d’esquisser un geste que déjà la grosse dame le frappait violemment au visage avec une énorme poêle en fonte. Le choc fut si rude que le soldat décolla littéralement du sol avant de retomber sur le côté, assommé pour quelques heures. Sans un regard pour l’homme qu’elle venait de terrasser, Lucette s’approcha de Merlin, encore à terre, et lui tendit la main pour l’aider à se relever.

– Venez avec moi si vous voulez vivre ! Les autres ne vont pas tarder.

Dans un sursaut de fierté, Merlin rejeta la main tendue et se remit seul sur pied, assez péniblement. Il s’avança vers la cuisinière et la toisa un instant.

– Je me demandais si vous alliez arriver un jour…

– Vous… vous savez qui je suis ? demanda Lucette, l’air étonné.

Kad les interrompit.

– Maître, le roi Arthur est mort !

– Je le sais, mon enfant… Je l’ai senti dans tout mon être. Mais pour l’instant, nous devons nous enfuir, c’est la seule chose à faire.

Kad acquiesça d’un signe de tête déterminé. Son bras le faisait souffrir, et il n’avait pas envie d’attendre l’arrivée des autres sbires de Galaad au milieu des cadavres de sluaghs et des grimoires carbonisés qui jonchaient le sol de la bibliothèque. Merlin l’encouragea d’un sourire, il avait cru revoir pendant un instant le visage de Perceval quand il était encore un jeune chevalier fougueux et enthousiaste dans la bataille. Il se tourna alors vers Lucette, la jaugea du regard et décida de lui faire confiance… pour le moment.

– Suivez-moi, dit-il d’un ton ferme. Il n’y a pas de temps à perdre. On descend dans les caves, je connais un moyen de nous échapper…

Personne ne prit la peine de lui demander plus de détails. Merlin connaissait mieux que quiconque les chemins dérobés, escaliers secrets et recoins sombres. Heureusement, car sans cela il était très facile de se perdre dans cette forteresse. Il faut dire qu’il avait lui-même dessiné la plupart des plans de Camaaloth et supervisé d’un œil strict sa construction bien des années auparavant.

Ils couraient tous les trois depuis déjà un long moment, et Lucette faisait preuve d’une agilité et d’une endurance rarement vues chez une femme de son âge et de sa corpulence généreuse. Kad quant à lui avait de plus en plus mal au bras, même s’il suivait le rythme sans se plaindre.

C’était un véritable labyrinthe de chambres, salles d’armes, escaliers et autres corridors entrelacés. Ils traversèrent de nombreuses pièces. Certaines étaient élégamment meublées, avec parfois de lourdes tapisseries aux murs qui dissimulaient des passages discrets. Le trio s’engouffrait dedans sans un mot, souvent pour ressortir dans d’autres pièces, vides ou encombrées, qui donnaient elles-mêmes sur d’autres corridors où il n’y avait pas âme qui vive, ou seulement quelques domestiques affolés qui fuyaient devant les soldats de Galaad. Kad connaissait, lui aussi, les lieux, mais la seule chose qui occupait son esprit pour l’instant était son bras de plus en plus douloureux. Lucette avait noué un torchon autour de la blessure afin d’éviter que le garçon ne perde trop de sang. Mais des traces ici et là sur le sol ou contre les parois étroites de certains escaliers trahiraient tôt ou tard leur passage.

Soudain, au bout d’un couloir, ils entendirent des bruits de combat. Ils aperçurent une poignée d’hommes restés fidèles au roi, des soldats que Galaad n’avait sans doute pas eu le temps d’envoûter. Ils se battaient contre d’autres gardes, beaucoup plus nombreux et impitoyables.

– Nous devons les aider ! s’écria Kad.

– Non ! répondirent en chœur ses deux compagnons.

– Ils sont condamnés ! continua son maître. Ils sont braves, mais ce sont des cadavres en sursis. Mourir avec eux ne servirait à rien.

Ils finirent par arriver devant l’entrée des souterrains du château. Merlin poussa avec peine une vieille porte aux gonds rouillés. Lucette lui prêta main-forte, et le panneau en bois s’ouvrit sans effort. Ils se dirigèrent aussitôt vers un escalier sombre. Merlin saisit une torche éteinte accrochée au mur. Il se concentra du mieux qu’il put, il devait réussir à utiliser le peu de magie qui lui restait. Après un long moment une flammèche commença à doucement crépiter. Merlin éprouva une grande frustration à ne plus pouvoir faire que de la petite magie. Le tissu imbibé d’huile s’enflamma enfin. Merlin se tourna vers la vieille cuisinière :

– J’imagine que pour vous ce n’est pas nécessaire, la plupart des fées voient bien dans le noir, non ?

– Les fées ? s’étonna Kad. Mais de quoi vous parlez ?

La femme ne répondit rien. Merlin leur fit signe de le suivre. Malgré son âge le vieillard marchait vite dans ce sinueux dédale, obliquant tantôt à droite tantôt à gauche, sans jamais ralentir le pas et sans jamais hésiter ni se tromper. Kadfael essayait de ne pas perdre de vue la torche malgré la poussière qui emplissait ses poumons et les toiles d’araignée qui ne cessaient de se prendre dans ses cheveux. Quelques instants plus tard ils débouchèrent dans un cul-de-sac. Aucune issue en vue.

– Vous vous êtes trompé, maître, faisons vite demi-tour, chuchota Kad. On va trouver un autre chemin.

– Non, c’est ici.

Merlin leur montra, à la lueur de la torche, un vieux puits sans margelle qui se trouvait dans un coin, un simple trou creusé à même le sol.

– Notre salut passera par le puits sans fond, déclara le magicien en s’approchant, sûr de lui.

Kad, méfiant, jeta un œil au-dessus du trou. Les pierres étaient recouvertes d’une mousse verte peu engageante. Il poussa du pied un caillou et le fit tomber dans le vide. Le plouf fut long à venir. On entendait l’eau clapoter au fond. L’ensemble dégageait une odeur putride de vase en décomposition. Kad se demanda si son maître avait encore toute sa raison.

– Mais ce n’est qu’un vieux puits rempli d’eau croupie. On ne peut pas s’échapper par là, voyons…

– Un peu de silence… Laisse-moi donc me concentrer un peu, bougonna Merlin. In fennas amrûn lain, gwannaya lim… In fennas amrûn lain, gwannaya lim !

L’incantation à peine prononcée, une lumière blanche apparut au fond de la cavité, jusqu’à en devenir aveuglante.

– Sautez ! Allez, sautez, vite ! le passage ne va pas tarder à se refermer !

Lucette ne se fit pas prier et sauta sans la moindre hésitation. Kad était, lui, beaucoup moins décidé à plonger dans cette sorte de soupe brillante. Il imaginait très bien l’eau froide qui l’attendait en bas, lumière ou pas. Et il avait déjà perdu tellement de sang qu’il se sentit soudain trop faible pour trouver la force de se jeter ainsi dans le vide.

– Kadfael, saute ! Maintenant ! Ils seront là d’un instant à l’autre !

Aucune réaction. Le magicien savait que ce n’était plus le moment d’hésiter. Il se plaça alors derrière son apprenti et le poussa. Le jeune homme venait enfin de comprendre une leçon que Merlin tentait de lui expliquer depuis des années : la peur est parfois utile, un coup de pied aux fesses souvent salutaire…

Tome 2, L'Héritier de l'Atlantide - Extrait

PREMIÈRE PARTIE
DORNE

1. Un réveil difficile

Quatre cercueils en cristal, placés sur des catafalques de marbre blanc, dessinaient une croix inquiétante au milieu de la vaste crypte de pierre. Sur le plafond en forme de dôme couraient de nombreuses traînées lumineuses, éclairant les longs écrins transparents. Un silence de mort régnait en ces lieux.

Au centre de la pièce, un homme de haute stature se tenait debout, tout de métal vêtu, casqué et armé. Immobile. D’une immobilité parfaite. Ses mains, enserrées dans de solides gants, tenaient la poignée d’une imposante épée dont la pointe reposait sur le sol. Gravées sur le plat de la lame, de la garde au talon, d’anciennes runes mystérieuses émettaient une lueur bleutée. L’arme semblait plus vivante que l’homme. Forgée dans un alliage d’or et de platine, elle jetait des éclats doux et protecteurs sur les quatre corps endormis qui reposaient au fond des sarcophages.

Ces gisants oubliés par le temps étaient des elfes de la nuit. Les Anciens. Le guerrier imperturbable était leur gardien. Le maître du tombeau.

Au même moment, à des milliers de lieues de là, un terrible combat faisait rage entre le fils de Lancelot et celui de Perceval, derrière les hautes murailles de Camaaloth. Galaad et Kadfael se battaient, et il ne pouvait en rester qu’un. Ils se portaient des coups d’une violence inouïe. La fureur de vaincre coulait dans leurs veines, leur sang bouillonnait de rage, leur haine mutuelle déformait leurs traits, estompant la douleur qui vrillait chaque fibre de leurs muscles et chaque parcelle de leurs os. Ils ignoraient que, d’ici quelques instants, Doryldïn, l’épée enchantée héritière d’Excalibur, vaincrait Mjöllnir, le marteau diabolique. Un cycle s’achevait, un autre allait commencer.

Les deux adversaires s’affrontaient, rien ni personne ne semblait pouvoir les arrêter. C’était un duel à mort. Ils ne se doutaient pas que dans ce duel sans merci ils utilisaient bien plus que de simples armes. Leurs mains détenaient une once du véritable pouvoir divin qui régissait le cosmos. Ce moment épique était comme un battement d’ailes déclenchant un raz-de-marée à l’autre bout du monde. Quand l’épée frappa le marteau une dernière fois et le brisa, l’instant fatidique arriva : une brume fugace s’échappa de l’arme de Galaad et disparut dans les airs. Personne n’y prêta attention. Galaad n’était pas encore vaincu, Kadfael pas encore au bout de ses peines, mais le destin des elfes endormis allait reprendre son cours.

Cette étrange fumée parcourut une distance incroyable en un clin d’œil, traversant terres et mers pour arriver à la forteresse des Anciens. Elle passa au travers des murailles comme s’il s’était agi d’un simple papier poreux. Une fois dans la crypte, elle s’insinua dans l’un des sarcophages de cristal, masquant entièrement le corps longiligne et le visage émacié de son occupant plongé dans le sommeil. Alerté, le chevalier-gardien serra un peu plus fort la garde de son épée, mais il ne fit pas le moindre mouvement, comme s’il n’était pas encore temps d’intervenir.

Une tempête silencieuse éclata dans le cercueil, des nuages sombres enflaient et se dégonflaient sous le couvercle de cristal, roulant sur eux-mêmes, impétueux, tandis que des éclairs illuminaient les volutes tournoyantes. Le spectacle était à la fois terrifiant et fascinant. On aurait dit les entrelacs d’un cerveau en surchauffe prêt à exploser. Enfin, la vapeur mortifère disparut, inhalée par la bouche, les narines, les oreilles et les yeux de l’être endormi. Une fois entrée, elle libéra un flot de pensées hagardes et d’images désordonnées qui prirent d’assaut l’inconscient de son hôte, faisant le siège de sa raison.

Cette vapeur, c’était l’âme de Mjöllnir, le marteau de Galaad redevenu ombre et poussière.

L’âme maudite était revenue vers son créateur et maître légitime pour lui signifier l’échec de sa mission originelle. Au fil des siècles elle s’était emplie de souvenirs traumatisants, c’est pour cela qu’elle pénétra dans l’esprit de Dorne sous forme de cauchemars effrayants, résumant sa longue existence par bribes angoissantes, des temps les plus reculés aux plus récents. Elle lui montra Thor, le magicien viking, s’acharnant sur Atalante puis mourir sous les coups furieux de Merlin, elle fit ressentir à son hôte les affres de l’oubli et de la honte dans le lac Störjon. Les rêves continuant à remonter le temps, Dorne entendit la voix bienveillante d’un dieu facétieux aidant Viviane à retrouver le marteau, puis il eut l’impression de se consumer dans la main avide de Galaad, le chevalier félon. Enfin, douleur suprême, il se sentit littéralement déchiré en deux à la destruction de l’artefact qui venait d’avoir lieu. Hélas, non seulement l’essence de son Mjöllnir lui revenait incomplète, mais il la sentait impure, souillée de la colère, de la cupidité et de la cruauté de ses détenteurs qui avaient dénaturé son œuvre ! Prise par surprise par ce torrent néfaste, l’âme de Dorne, l’elfe de la nuit, bascula du côté sombre et sauvage de la souillure nauséabonde des esprits de Thor et Galaad. Le retour à la vie de cet être ressembla à une renaissance brutale et corrompue.

Dorne se réveilla totalement, hagard. Ses yeux en amande s’ouvrirent, totalement bleus un instant, puis virant au noir pour enfin reprendre leur couleur d’origine : deux iris vert émeraude entourant d’étroites pupilles verticales. L’elfe repoussa d’un geste le couvercle de cristal et sortit d’un bond, gracieux et agile. Ses longs cheveux, d’une blondeur presque blanche, retombèrent sur ses épaules grêles, masquant la pointe de ses oreilles diaphanes.

– Non, gémit-il, non… Les scélérats, que m’ont-ils fait ?

– Seigneur Dorne, je suis à vos ordres.

Le gardien s’était réveillé à son tour. La voix sourde et métallique de l’homme en armure ne dévoilait aucune émotion particulière : son maître avait repris connaissance, il devait se mettre à son service.

– Ragnar, tu as veillé sur nous tout ce temps avec loyauté…

– Je ne fais que mon devoir, mon seigneur. Je sers l’Atlantide et vous êtes son maître.

– J’ai besoin de toi, mon brave Ragnar, plus que jamais. Notre monde est en danger, tu dois m’aider à le sauver.

– Je vous écoute.

– J’ai été dupé. Depuis le début… Thor, ce Viking scélérat en qui j’avais confiance et qui m’a trahi, et maintenant ce Galaad… Surtout Galaad ! Il m’a trompé. À cause d’eux j’ai contracté une sorte de maladie de l’âme. J’ai faim de pouvoir, soif de vengeance… Non, non, je ne dois pas dire ça. Je dois… Je dois me dominer. Non. Je dois maîtriser… tout ! Donne-moi le sceptre du roi.

Le chevalier hésita un instant. Dorne ne respectait pas les règles et il ne semblait pas dans son état normal : ses yeux roulaient dans leurs orbites comme s’ils cherchaient quelque chose qui n’était pas là tandis que sa main droite s’ouvrait et se refermait, comme agitée par un spasme nerveux incontrôlable.

– Maître… Les autres ne doivent-ils pas aussi… ?

– Ragnar, soit tu es avec moi, soit tu es contre moi. Choisis !

Le guerrier tressaillit à ces mots. Que son maître puisse douter de sa fidélité lui était insupportable. Il plongea une main sous sa cuirasse et en sortit un bâtonnet d’onyx brillant, serti d’une fine couronne de rubis à l’une des extrémités. Sans un mot Dorne s’en saisit et le glissa dans sa ceinture de cuir. Ses traits tirés révélaient en cet instant une fatigue et une anxiété profondes. Il se sentait si faible qu’il fut pris de vertiges et vacilla sur lui-même.

– Maître, vous n’avez pas encore recouvré vos forces, vous devez vous reposer.

– Je sais… J’aurai besoin de temps pour mener à bien ma tâche. Pour l’heure envoie un message à Ràn, rappelle-lui son serment d’allégeance à l’Atlantide.

– Bien, mon seigneur. Dois-je avant cela réveiller vos compagnons, les autres seigneurs elfes ?

Dorne jeta un regard froid vers les cercueils occupés par ses pairs endormis.

– Surtout pas, répondit-il, non. Surtout pas… À leur manière, eux aussi m’ont trompé. Je vois clair dans leur jeu dorénavant. Ils ne m’ont jamais fait confiance, ils m’ont cru faible, ils ont eu tort. Aujourd’hui les hommes ont osé me défier en détruisant le cadeau que je leur avais fait… Ils veulent le chaos ? Ils auront leur châtiment. Tous ! On m’a confié ce monde, il me faudra du temps, mais je vais le reprendre en main. Je ramènerai l’ordre et l’équilibre. Moi, et moi seul, Dorne le Bâtisseur de mondes !

Ragnar s’inclina légèrement et sortit. Une fois la porte de la crypte refermée derrière le chevalier-gardien, une haute silhouette surgit du néant, sans un bruit. Le nouveau venu arborait un casque aux cornes courbes et inquiétantes. Dorne savait qui était ce visiteur, il soupira de soulagement. Son mentor ne l’avait pas abandonné. Il posa un genou à terre et inclina la tête en signe de respect.

– Tu ne seras pas seul dans ce combat, murmura le mystérieux visiteur. Aie confiance en moi comme je crois en toi, et ensemble nous reprendrons ce monde. Je t’en fais la promesse, mon jeune apprenti. Tu sais qui je suis, je ne parle jamais à la légère. J’ai un plan, tu le suivras sans poser de questions si tu veux la victoire. De nombreuses années de lente préparation te seront nécessaires avant de lancer l’offensive, tes ennemis sont sauvages et impitoyables. Tu n’auras pas droit à l’erreur si tu veux sauver Nidavellir de leur folie destructrice. Le plus dangereux de tous sera assurément celui qui a brisé ton marteau. Il faudra anéantir cet homme, tu auras besoin pour cela d’un chef des armées suffisamment fort et puissant. Je crois savoir où nous trouverons cette perle rare, mais chaque chose en son temps, il est encore trop tôt.

– Je m’en remets entièrement à vous et je fais le serment de vous servir aveuglément, ô mon maître ! Je veux seulement que justice soit faite.

– Je te comprends, mon jeune apprenti. Personne ne sait mieux que moi les liens étroits qui unissent justice et vengeance. Ils mourront tous, sans exception.

2. « je suis ton père… »

Vingt ans plus tard, forteresse de Camaaloth.

Après avoir gravi des centaines de marches usées et parfois glissantes, Kadfael atteignit le sommet de la tour de Merlin. Quand il était enfant, cet escalier en colimaçon lui semblait moins pénible à gravir, ou en tout cas il arrivait en haut beaucoup plus vite, filant comme le vent, quatre à quatre.

Le fils de Perceval le Gallois, devenu héritier du roi Arthur sans jamais l’avoir désiré, n’était pas vieux, il avait à peine quarante-cinq ans, mais il se sentait légèrement essoufflé. Il ne possédait plus l’énergie de ses jeunes années. À moins qu’avec l’âge il n’ait acquis une forme de sagesse lui suggérant que l’agitation était un exercice vain et que la réflexion devait primer. Cette explication lui plaisait davantage, même s’il espérait ne plus jamais devoir se mesurer à de véritables monstres de peur de ne plus être à la hauteur.

Kadfael était devenu roi de Logres depuis qu’il avait terrassé Galaad le félon, assassin du roi Arthur. Il avait bénéficié de l’aide des peuples réunis des Terres de l’Ouest et des esprits d’Avalon les plus valeureux pour réussir, et depuis, la concorde régnait entre les royaumes. Malgré quelques rides discrètes au coin des yeux et sa crinière blonde grisonnant aux tempes, il avait conservé la carrure athlétique gagnée à sa sortie des Enfers des années auparavant. L’éternelle expression de bonté qui pétillait dans ses yeux verts lui venait de sa mère, Mélusine, et s’accordait fort bien avec son caractère à la fois doux et mesuré. Il régnait sur son peuple avec une autorité bienveillante, et ses sujets, sensibles à sa noblesse d’âme, à son sens aigu de la justice et à son courage, le comparaient souvent au roi Uther Pendragon ou au roi Arthur. Mais aujourd’hui un léger voile de mélancolie assombrissait son regard. En tant que souverain c’était un grand jour, mais en tant que père… Il préférait ne pas y penser. L’intérêt du royaume passait avant tout.

Il se tenait maintenant au milieu de l’immense pièce centrale. Une terrible bataille avait eu lieu ici autrefois, opposant Merlin à une horde de sluaghs, de redoutables fées non-mortes aux ordres de Galaad. Cette attaque avait fait office de diversion sournoise pour empêcher le magicien de venir au secours du roi Arthur, et en cela elle avait marqué l’avènement du règne de Galaad et le début des heures sombres pour le royaume. C’est pourquoi l’ancien apprenti de Merlin avait veillé tout particulièrement à ce que la bibliothèque retrouve son faste et sa splendeur d’antan. Toute trace d’incendie, de destruction et de mort avait été effacée. La tour de Merlin était et devait rester à tout jamais un lieu de connaissance, de paix et de sérénité.

Seul au milieu des rayonnages remplis de livres, des tables couvertes de codex déroulés et de parchemins refermés sur des loupes de lecture, des paniers pleins de rouleaux d’alchimie et de vélins compilant des formules magiques, des recettes d’onguents ou des relevés astronomiques compliqués, Kadfael pensait à l’époque où il venait ici. Il y assistait son ancien maître, ce vieil homme qui l’avait élevé comme son propre fils et qu’il avait aimé comme son propre père.

Pourtant l’heure n’était pas aux souvenirs mais à l’avenir. Celui du royaume. Kadfael avait une mission à accomplir et il ne pouvait pas échouer, sinon Dargo n’hésiterait pas, tout roi qu’il était, à se moquer de lui, sans compter sa propre épouse, Adélice, qui ne manquerait pas de le taquiner en privé avec une phrase du genre : Je te l’avais bien dit que tu n’y arriverais pas, je vais m’en occuper moi-même. Non, il réussirait, coûte que coûte. Il avait vaincu nombre de monstres et d’ennemis redoutables dans sa vie, il ne pouvait pas échouer face à sa propre fille.

– Aelyne, allez, montre-toi maintenant, tout le monde te cherche. Le roi de Valdahaz et la reine de Brocéliande seront bientôt là, ta mère veut que tu sois bien habillée…

– Valdahaz ? Tonton a appelé son royaume comme ça finalement ? Et tatie Ayerïne est d’accord ?

– Euh… ! Je n’en sais trop rien, pourquoi ? Que veut dire ce mot en langage commun ?

– Père, il serait temps que vous vous mettiez à parler la langue de vos voisins. En nain, Valdahaz signifie brasserie céleste…

Kadfael ne put s’empêcher de sourire, car sa fille prouvait une fois encore qu’elle ferait une souveraine tout à fait sérieuse et responsable, consciente des devoirs liés à cette fonction. Mais surtout, il imagina la tête qu’avait dû faire la reine Ayerïne quand son biérophile de mari lui avait annoncé sa décision de donner un nom d’auberge pour ivrognes à leur beau pays…

– Toujours est-il que Dargo et Morgane viennent pour une raison sérieuse, et tu dois être là. Alors montre-toi, sinon…

– Sinon quoi ? railla gentiment Aelyne de sa voix chaude et cristalline. Vous allez me jeter un sort de révélation ? Et on m’appellera la petite luciole dans tout le château ?

– Je n’aurais jamais dû te raconter cette histoire, saperlipopette ! siffla Kadfael entre ses dents, dépité.

– Vous avez surtout évité de me dire que Merlin avait toujours refusé de vous apprendre ce sort, de peur que vous ne l’utilisiez à tort et à travers…

– Mensonges ! Qui a bien pu te raconter une chose pareille ?

– Mère.

Le pauvre roi manqua s’étouffer devant tant d’effronterie. Comment avait-il fait pour avoir une fille aussi insolente alors que lui, à son âge, il était… pareil. La vérité lui apparut avec netteté et il soupira. Il sentait que la partie n’était pas gagnée.

– Soit, je ne suis pas magicien, mais je suis ton père, je te retrouverai au bout du monde s’il le faut.

Tout en parlant, il arpentait la pièce, faisant mine de chercher sa fille. En réalité il avait deviné où elle se cachait et, petit à petit, il s’approchait du vaste bureau placé près d’une fenêtre. L’endroit idéal pour lire… Personne n’y était installé, ni caché en dessous, rien n’indiquait que cette table soit différente des autres. Mais le roi savait très bien comment sa fille échappait à son regard, et, aussi intelligente soit-elle, elle avait négligé un petit détail.

– Vois-tu, ma chère enfant, quand je t’ai parlé de cette cape d’invisibilité que j’avais utilisée pour échapper à Merlin, j’ai dû oublier de te préciser qu’il fallait faire attention aux bouts des chausses qui peuvent te trahir si le tissu n’est pas placé correctement…

D’un geste rapide, Kadfael saisit ladite cape et la tira à lui, laissant voir en plein jour une très jolie jeune femme assise au bureau, en train de lire un austère traité de minéralogie. Elle leva ses yeux d’émeraude vers son père et lui décocha un sourire innocent afin de prévenir toute réprimande éventuelle. Le roi crut revoir Adélice le jour où elle lui avait montré son véritable visage dans une grange abandonnée, alors qu’il était gravement blessé. Aelyne ressemblait tant à sa mère que jamais Kadfael n’avait su réellement faire preuve d’autorité, ce qu’il avait toujours accepté de bon cœur. De son côté, sa fille unique se comportait d’une manière si exemplaire que jamais ses parents n’avaient eu à lui faire de véritables reproches.

Néanmoins, malgré sa forte ressemblance avec sa mère, tant dans les traits que dans la grâce féerique qui se dégageait de chacun de ses gestes, le sang héroïque de Kadfael et de Perceval coulait aussi en elle, sans compter la sagesse et la clairvoyance des Tétrarques, vestiges du combat contre Galaad. Mais par-dessus tout, elle était la petite-fille de Mélusine, l’une des trois Azuras ayant jamais foulé ce monde, une fée extrêmement puissante. Aelyne était donc le fruit de plusieurs influences remarquables.

Morgane, Azura elle-même et reine de Brocéliande, avait mis en garde les futurs parents quand elle avait appris la grossesse d’Adélice : jamais autant de pouvoirs n’avaient été concentrés en un seul enfant à naître, il leur faudrait se montrer stricts sur son éducation. La reine de Logres avait saisi le sens réel de l’avertissement de Morgane : le bébé agirait dans son corps comme un puissant aimant magique, absorbant tout ce qu’il pourrait pour nourrir ses pouvoirs en devenir. L’enfant n’y pouvait rien, la magie générait ses propres règles, ses propres surprises et ses propres injustices.

Le jour de la naissance fut le plus heureux que le royaume ait connu depuis longtemps. Le peuple était en liesse, partout on avait prié pour la reine et on avait festoyé des jours entiers. Aelyne était d’une beauté surnaturelle, elle resplendissait de santé et babillait à peine extirpée du ventre maternel. Ces nouvelles traversèrent les terres, les forêts, les plaines et les montagnes plus vite qu’une traînée de poudre incandescente. La joie était à son comble dans le cœur de tous les sujets du royaume, des plus puissants aux plus humbles. Le pays ne connaîtrait plus jamais de tyran illégitime si la lignée du Roi au lion perdurait, voilà ce que chacun pensait avec soulagement.

N’ayant pas eu la chance de grandir entouré de l’amour de ses parents, Kadfael redoutait de ne pas savoir être un bon père jusqu’à ce jour où l’on déposa cette petite boule rose dans le creux de son bras. À ce moment-là il se sentit gonflé d’un besoin de protection si impérieux qu’il aurait terrassé tous les démons des Enfers à mains nues si cela s’était révélé nécessaire. Le héros, le semi-fée, le libérateur, le roi, toutes ces identités avaient disparu au profit de la seule qui vaille réellement dans la vie d’un homme : il était devenu un père. Le premier baiser qu’il déposa du bout des lèvres sur le front de sa fille avait le goût salé des larmes de joie.

Adélice était aussi heureuse que Kadfael, malgré les sacrifices que cette naissance entraînait. Elle avait dû abandonner les restes de son essence féerique au profit de sa fille. Dorénavant elle ne serait plus qu’une simple mortelle, sans aucun pouvoir de guérison ou de polymorphie. Elle l’avait accepté sereinement. La situation lui convenait, car désormais elle vieillirait aux côtés de son mari, au même rythme que lui. Kadfael ne serait plus seul à endurer le lent processus de la sénescence, et elle ne subirait pas les affres de la solitude éternelle après la mort du roi. Elle considéra donc ce changement plutôt comme une bénédiction que comme une malédiction. Kadfael ne l’en aima que davantage quand elle s’en ouvrit à lui.

La jeune princesse de Logres était unique. Cette enfant possédait-elle dans ses gènes des pouvoirs fabuleux ou terrifiants ? Elle détenait certainement au fond de son âme pure une puissante magie prête à se révéler. Voilà ce qui se racontait dans les auberges et tavernes à travers les récits les plus incroyables, et totalement inventés, des ménestrels trop heureux d’enrichir leur répertoire avec les exploits à venir qu’ils inventaient pour cette enfant. Le regard plongé dans celui de sa fille, Kadfael savait que ce n’était pas le cas. Elle n’était en rien devenue une sorcière maléfique comme Viviane ou une magicienne retorse comme Morgane, ses grand-tantes turbulentes. Non, en grandissant elle avait suivi sa propre voie, devenant un être discret et pacifique, refusant toute idée de conflit dans le déroulement de sa vie. Aelyne possédait un don hors du commun néanmoins, sa double nature féerique et héroïque avait engendré un talent spécial, à défaut d’être spectaculaire. Aux yeux de son père elle avait obtenu la grâce ultime : un amour sans limites pour la connaissance, doublé d’une mémoire sans faille. À dix-sept ans, elle était déjà une fine érudite, et ses lumières éclairaient ses parents quand une solution leur échappait. Mais, malgré tout son savoir, son intelligence et sa sagesse qui auraient fait pâlir d’envie Merlin lui-même, Kadfael n’était pas dupe, il savait que l’éducation de son enfant demeurait incomplète. S’il avait repoussé ce moment le plus possible, il n’était plus temps de tergiverser.

Il se força à sourire, tendit la main et invita Aelyne à marcher vers son destin. Elle posa ses longs doigts fins dans la paume de son père sans le quitter des yeux. Une larme amère coula le long de sa joue d’albâtre. Sa raison implacable lui répétait depuis des mois que ses parents ne voulaient que son bien, mais son cœur refusait de se soumettre.

– Père… Je… Vous êtes vraiment sûr que… Je ne suis peut-être pas encore prête, vous savez ? Je suis bien ici. Je sais que je dois le faire, mais… c’est si difficile !

– Mais nécessaire. On ne peut tout apprendre dans une bibliothèque, aussi riche soit-elle. Tu auras besoin de voir le monde à travers tes propres yeux, ressentir la vie à travers ton corps tout entier et pas seulement ton esprit. Devenir une adulte accomplie ne peut se faire sans voyages, sans rencontres…

– J’ai encore tant à lire et à découvrir ici. Laissez-moi remettre sur pied l’ancienne école des druides par exemple, vous avez toujours dit qu’il faudrait s’y atteler un jour.

– Et tu le feras, mais pas encore. Dans trois ans, à ton retour, tu pourras entreprendre tout ce que tu voudras.

– Que voulez-vous dire ? Père, je vous en prie, vous et Mère me cachez quelque chose, dites-moi de quoi il s’agit. Ce que vous me demandez est plus qu’une simple visite protocolaire, nous le savons tous les deux. Je vais vous obéir, comme je l’ai toujours fait, mais ne croyez-vous pas que j’ai le droit de connaître la vérité ?

Kadfael regarda Aelyne et un instant il se revit en train de la bercer, le jour de sa naissance. Il ferma les yeux, soupira, semblant peser le pour et le contre. La vérité allait faire peur à sa fille, mais elle avait raison : elle méritait de savoir pourquoi sa vie allait changer à tout jamais. Alors il parla :

– Soit. À ton retour, tu auras vingt ans et ta formation sera achevée. Ce jour-là j’abdiquerai, je te remettrai mon épée Doryldïn devant les sept Lions, et tu deviendras reine de Logres. Je n’ai jamais voulu être roi, mais le destin ne m’a pas laissé le choix. Je ne me suis pas défaussé, j’ai accepté de jouer mon rôle. Je pense avoir fait de mon mieux pour guider honorablement notre peuple sur la voie de la paix et de la sagesse. Ce sera bientôt à toi d’accepter ton destin et de prendre ma place, tu es mon héritière. Ta mère et moi avons toute confiance en toi, tu t’en sortiras très bien. Rassure-toi, si tu le souhaites, nous resterons quelques années à tes côtés pour t’épauler dans cette tâche avant de nous retirer définitivement. Nous avons beaucoup fait pour Logres, nous aspirons à une fin de vie paisible dans un vieux castel, loin de tout… Je me mettrai à la pêche, j’ai toujours rêvé de me faire appeler le Roi Pêcheur… Bref, quand nous avons parlé de notre projet à Morgane, elle a insisté pour que tu deviennes son élève pendant quelques années. Ta mère a accepté, elle souhaite que tu reçoives l’éducation qu’elle a reçue elle-même afin de mieux comprendre son monde d’origine. Quoi qu’il en soit, tu es appelée à diriger un jour une bonne partie des Terres de l’Ouest, et un souverain éclairé se doit de connaître le pays de ses alliés. Voilà… tu connais la vérité désormais. Il faut y aller, ton destin t’attend, c’est un grand jour pour nous tous.

Aelyne se leva lentement, chancelante, pâle et sans force. Les yeux écarquillés et la bouche bée, elle serait tombée dans l’eau glaciale d’une rivière qu’elle en eût ressenti le même effet.

– Mais… non ! Père, non, je ne peux pas ! cria-t-elle soudain. Ma vie au milieu des livres me convient très bien comme ça, je ne veux pas devenir reine et passer mon existence à sillonner les routes pour m’occuper de… de… je ne sais même pas de quoi au juste !

– Tu verras, tu auras une vie bien remplie : parfois on part superviser la construction d’un moulin, d’un pont, d’un four à pain, d’une école… on apporte aussi de la nourriture à des gens qui ont subi des inondations ou un incendie… Ah oui ! on doit aussi surveiller les frontières et se débarrasser des bandits qui détroussent les voyageurs, détruire des nids de cocatrix, tuer des trolls devenus violents, ou encore aider les nains quand leurs mines sont envahies par des skavens carnivores…

– Je vais devoir apprendre à me battre ? Je serai toujours à chevaucher par monts et par vaux ?

– Pas tout le temps, les Lions seront là pour intervenir à ta place si tu ne peux pas. Un jour tu seras enceinte, comme le cheval c’est déconseillé, tu…

– Je vous demande pardon ? osa-t-elle le couper, oubliant un instant qu’elle parlait aussi à son roi. Je serai aussi obligée d’avoir des enfants ? Et donc… de me marier ? Mais… mais… non ! Pourquoi ce n’est pas ma mère qui me parle de tout cela, plutôt ?

– Euh ! oui… effectivement, maintenant que tu le dis, je crois me rappeler avoir eu avec elle une discussion à ce sujet… enfin, il ne faut pas t’en faire, nous te trouverons quelqu’un de très bien, tu peux me faire confiance. Un soir avec mon ami Dargo nous avons pris le temps d’établir une liste de critères précis et fiables pour éviter les mauvaises surprises.

– Ah ! parce qu’en plus c’est vous qui allez choisir mon mari ? Avec l’aide d’un nain qui a mis des années à réussir à parler à une femme sans être ivre mort ?

Le roi Kadfael sentait que la situation était en train de lui échapper. Sa fille n’avait pas tort, mais dans sa position il lui était impossible de le reconnaître à voix haute. Il était aussi le roi, il ne pouvait donner l’impression de se faire dicter ses choix par son enfant, sinon n’importe qui pourrait se mettre dans l’idée de contester son autorité royale. Il se morigénait intérieurement, se demandant pourquoi il avait accepté cette discussion. Il devait à tout prix calmer le jeu, sinon il sentait que la colère d’Aelyne ne serait rien à côté de la tempête Adélice à qui il avait promis de lui laisser présenter la situation à la princesse, et il venait maladroitement de faillir à sa parole. Sa femme avait beau ne plus être une fée, elle n’avait en rien perdu de sa beauté ravageuse ni de son caractère volcanique. Il avait voulu bien faire en parlant à cœur ouvert, mais tout roi qu’il était, Kadfael n’en restait pas moins un homme, ce qui induisait une bonne dose de balourdise et de naïveté quand il s’agissait de parler mariage avec une personne du sexe opposé. Mais au lieu d’éluder la question, il crut bon de répondre avec sincérité, espérant naïvement rassurer sa fille.

– Non, je ferai juste un tri préliminaire pour t’aider dans ton choix… enfin, je dis ça… juste pour m’assurer qu’il a toutes les qualités requises pour te faire la cour, évidemment. Mais n’aie crainte, ton cœur ira où bon lui semble, comme dit la chanson…

Aelyne reprit ses esprits, elle connaissait bien son père, elle l’avait toujours vu comme un homme attentionné et un roi modéré, elle devait garder son calme. Pourtant elle était abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre, elle ne put s’empêcher d’ajouter :

– Et si par hasard je tombe amoureuse d’un bandit plein de grandes qualités, mais bandit quand même, ce n’est qu’un exemple, attention ! Mon cœur ira où bon lui semblera ? En êtes-vous sûr ?

Instantanément le visage de Kadfael se ferma, et il redevint en un battement de cœur le guerrier qui avait affronté Galaad, dur comme l’acier, dénué d’humour et de modération.

– Dargo m’a parlé d’une technique d’interrogatoire, une spécialité naine faite à base de chèvre affamée et de gros sel. Ton soupirant devra d’abord passer ce test dans les geôles de Brocéliande, et une meute de sluaghs, que j’aurai empruntées à Merlin, ta mère et ta tante Morgane s’occuperont de lui pour s’assurer qu’il soit vraiment quelqu’un de bien pour régner à tes côtés. N’oublie pas que tu seras reine d’un royaume très puissant. Et s’il survit, alors là…

– Je pourrai l’épouser ?

– … alors là, je le confierai à notre ami Krayssen, il connaît quelques recettes vikings, mises au point par le général Björken en personne paraît-il. Après, on verra s’il a encore envie de m’avoir pour beau-père, et si ce n’est pas le cas, alors c’est qu’il ne tenait pas vraiment à toi… D’autres questions ?

Aelyne était dépitée, elle savait que son père l’aimait plus que tout et qu’il ne ferait pas à son amoureux virtuel le dixième de ce qu’il avait promis, mais elle se sentait quand même prisonnière de sa propre vie. N’importe quelle jeune femme aurait aimé devenir reine, mais pas elle, le pouvoir ne l’avait jamais intéressée, tout comme l’amour : ce qu’elle avait pu lire sur les deux sujets lui avait toujours semblé être davantage source d’ennuis que de béatitude. Kadfael pensait à peu près la même chose : roi ou père, ce n’était pas une sinécure.

– Donc maintenant, jeune fille, je n’ai pas d’autre choix que d’user de mon autorité royale, c’est ainsi. Tu vas dans ta chambre, tu enfiles une belle robe, puis direction la salle du trône.

Avant de tourner les talons, forcée de s’avouer vaincue, Aelyne fit une caricature de révérence.

– À vos ordres, Votre Majesté.

Kadfael la regarda partir, soulagé. Il se demanda s’il n’y était pas allé un peu fort avec le coup de la chèvre et des autres menaces de torture. Tout le monde, lui compris, savait qu’il était incapable de s’en prendre à un innocent, alors qu’Adélice, oui, elle avait été formée pour cela quand elle était une espionne royale. Mais il savait au fond de lui qu’elle ne ferait jamais une chose pareille, elle pourrait même être encline à soutenir sa fille. Le roi de Logres réalisa qu’il s’était mis tout seul dans une fâcheuse posture. Il en voulait un peu à Merlin de ne lui avoir jamais appris à faire face à une situation aussi difficile. Il croisa les doigts pour que quelque chose de sérieux arrive vite afin que son épouse n’ait jamais vent de cette discussion.

3. Ça chauffe aux Enfers !

Depuis des années le royaume des Enfers coulait des jours paisibles, presque heureux selon les critères de bien-être propres à l’endroit. Le monde d’en dessous ressemblait par bien des aspects à que ce que s’imaginaient les êtres vivant à la surface. Conformément à la croyance populaire, des régions entières autour de Pandémonium, la capitale à la renommée sinistre et non usurpée, n’étaient composées à perte de vue que de forteresses en pierre de lave, de geôles sinistres, de salles de torture d’où s’échappaient les hurlements de suppliciés à bout de forces, de fossés remplis de milliers de cadavres en putréfaction et de chenils assourdissants remplis de hellhounds, ces chiens terrifiants avec des yeux rouges, des crocs acérés et toujours un long filet de bave au coin de leurs babines retroussées. Le paysage baignait dans une atmosphère nauséabonde à faire défaillir l’humain le plus enrhumé du monde. Dans un ciel boueux, de jour comme de nuit, trois soleils verts éclairaient d’une lumière maladive les villes fortifiées, les plaines desséchées, les chemins les plus rudimentaires. Au loin, les cratères des volcans de granit crachaient des geysers pâteux au-dessus desquels éclataient des orages aux éclairs fulgurants. La rumeur ne se trompait pas, les Enfers avaient pour vocation première d’être les fossoyeurs des âmes souillées.

Cependant, Merlin-Myrdhin, le souverain des Enfers, avait réalisé que diriger son royaume était une affaire plus délicate qu’il n’y paraissait. Au-delà du côté folklorique des supplices, des chiens féroces, des redoutables sluaghs psychopompes (capables de passer d’un monde à l’autre pour dire les choses simplement) et des monstres en tous genres, le pouvoir s’exerçait ici-bas d’une manière plus subtile grâce à la frange cultivée de ses sujets. En effet, les Enfers comptaient dans leurs rangs une multitude d’érudits. Myrdhin avait décidé de s’entourer d’un Conseil démonique, l’assemblée des êtres les plus avisés parmi les divinités obscures, représentants de la noblesse mortifère des Enfers. Il leur laissait gérer les affaires courantes, car il avait une mission plus importante : percer le mystère de son père, Cernunnos. Ce dernier avait appartenu à cette noblesse, il avait même été un éminent démon incontesté et respecté. Cernunnos était un esprit des temps primaires, connu pour son courage et sa sagesse, gardien et protecteur des forêts de Chair-Brune et l’un des rares, avec les sluaghs, à pouvoir circuler d’un monde à l’autre à sa convenance.

Quand la guerre contre Galaad avait pris fin vingt ans plus tôt, le nouveau prince des Ténèbres avait enfin pu se désintéresser du sort des vivants pour entreprendre ce qu’il voulait faire depuis toujours : sauver son père, prisonnier d’une fournaise perpétuellement en marche, puni pour avoir aimé une simple mortelle. Le libérer et l’interroger avaient toujours été son intention. Trop de questions le tenaillaient. Cernunnos avait trahi les siens, le crime était patent, mais ni l’ancien Merlin ni le Myrdhin d’aujourd’hui n’y avait jamais cru. Une autre vérité se cachait derrière tout cela, lourde de secrets et de manigances, il le sentait au fond de ses entrailles, et il ne voyait qu’un moyen pour la débusquer : parler à son père.

Le vieux démon fut libéré. Hélas, tellement affaibli par une éternité de captivité et de souffrance, il avait perdu la raison, et son existence ne tenait plus qu’à un fil. Les maigres réponses qu’il put fournir à son fils étaient incohérentes et confuses. Merlin fit de son mieux pour le soigner et l’aider à retrouver la vérité dans les lambeaux de sa mémoire brisée. Cela prit des années. Cernunnos finit seulement par se souvenir avoir été victime, bien des siècles auparavant, d’un puissant enchantement jeté par une magicienne venue d’un autre monde. Elle possédait un livre d’une puissance terrifiante. Cette femme avait exigé de lui qu’il séduise une jeune fille innocente. Il avait refusé, mais elle l’avait fait céder contre sa volonté. C’était tout ce dont il se souvenait. Qui était cette sorcière ou cette divinité qui avait manipulé son père, et dans quel but ? Il ne put en tirer davantage du vieux Cernunnos qui se mourait. Son fils lui proposa de quitter le monde souterrain, grâce à sa capacité à voyager entre les mondes. Le vieux démon refusa, se sachant trop faible pour y parvenir, même s’il eût préféré pousser son dernier souffle au milieu de ses forêts qu’il aimait tant.

Un jour pourtant, les réponses vinrent frapper aux portes du royaume souterrain. Et d’une manière plutôt… brutale.

*

Salle du trône de Pandémonium.

– Maître ! Ils sont trop nombreux ! Mon seigneur, fuyez ! Nous ne tiendrons plus très longtemps, vous devez… 

La fin de la phrase se perdit dans le tumulte de la bataille et Tulipe disparut, littéralement, dans une explosion de chairs en décomposition et de pestilence. Les morceaux de ce qui fut son corps de fée déchue aux ailes membraneuses volèrent dans tous les sens, comme c’était le cas depuis plusieurs heures déjà pour des milliers d’autres créatures démoniaques. Tulipe était l’une des dernières sluaghs combattantes encore debout, une redoutable guerrière des Enfers dévouée à son maître Myrdhin.

Celui-ci se tenait à quelques mètres de là, impavide devant la disparition de cette âme damnée. Il n’avait pas le temps de s’apitoyer sur le sort de ses serviteurs, la situation était trop sérieuse. Ses légions de démons se battaient jusqu’à la mort au milieu d’un brouillard de poussière, estompé par endroits grâce aux énormes torchères qui brûlaient le long des murailles de pierre. L’atmosphère moite des lieux, aux forts relents de soufre, était encore plus méphitique qu’à l’accoutumée - mais comme aucun habitant du royaume souterrain n’avait la faculté de respirer à proprement parler, cela ne pénalisait personne. Le visage craquelé par des dizaines de crevasses profondes d’où s’écoulait un sang pâteux et brûlant comme de la lave, Myrdhin ne pensa même pas à essuyer les éclaboussures fuligineuses du cadavre de la sluagh qui maculaient son armure de granit. Son royaume souterrain était attaqué depuis plusieurs jours par une horde de monstres venus d’ailleurs et il devait faire face à ce péril. Jamais il ne céderait devant ces envahisseurs qui déferlaient dans la salle du trône, jamais personne ne lui dicterait sa conduite, tout simplement parce qu’il était le maître des lieux. Qui, en cet instant, aurait eu la bêtise de venir le voir en lui signifiant son désir de régner à sa place, alors que tout semblait perdu ? Personne ! Et quand bien même cet ahuri existerait, Merlin aurait refusé et l’aurait derechef envoyé se faire massacrer sur la ligne de front, histoire de rappeler à tous qui était le patron ! Il avait une dette à payer et le terme était loin d’être échu : il s’était condamné lui-même à l’éternité, pas une minute de moins. Dans son cas, après les Enfers, ce ne pouvait être que le néant. La destruction, pure et simple. L’anéantissement irrémédiable. Et pour quelqu’un d’aussi fier et orgueilleux que lui, ce n’était guère envisageable.

Myrdhin se contenta de jeter un regard par-dessus son épaule et de lever son bras gauche vers l’avant, afin d’indiquer à ses troupes que ce serait une guerre sans merci, sans prisonnier, sans pitié. De son autre main, il brandit une épée gigantesque, si lourde que deux hommes forts n’auraient pas suffi pour la soulever. Sur la lame restaient collées les entrailles sanguinolentes et noirâtres de ceux qui avaient eu le malheur de s’approcher trop près. Le fils de Cernunnos, ancien magicien des rois, longtemps connu sous le nom de Merlin, se contenta d’arracher avec ses dents noires et tranchantes les plus gros morceaux puis de les recracher avec dédain. Aussitôt des hurlements de joie féroce retentirent, ce simple geste galvanisa le courage de son armée de damnés qui se rua avec ardeur vers ces ennemis trop nombreux.

– Merlin, bon sang ! Voulez-vous bien cesser de faire le pitre, espèce de vieux fou ! Vous savez ce qu’il vous reste à faire, alors faites-le ! Vous m’avez donné votre parole, vous n’avez plus le choix : tuez-moi tout de suite, vieille bourrique têtue !

Myrdhin émit une sorte de feulement sourd et regarda avec mépris le fantôme d’un ancien chevalier déchu, entravé par une chaîne solide entre ses maigres jambes noueuses : c’était Galaad en personne qui avait osé lui parler ainsi. Ou du moins ce qui restait de l’ancien tyran des Terres de l’Ouest, une sorte de spectre hargneux et crasseux.

– Personne ne me dicte ce que je dois faire : ni toi ni eux. Quand j’avalerai les lambeaux de ton âme pourrie pour nourrir ma colère, c’est parce que j’en aurai assez de tes jérémiades et que je l’aurai décidé moi-même, est-ce bien clair, Votre Majesté ?

– Et moi, je vous dis que je refuse de devenir la marionnette de ce… Dorne, ce soi-disant Bâtisseur de mondes. Je le sens qui trifouille au fond de moi, il veut que je vienne à lui pour être sa chose. Je ne suis pas le premier fantôme venu, je dis non, non et non !

– Rassure-toi, si cela tourne mal, je ferai ce qu’il faudra. Tu disparaîtras à tout jamais dans les méandres du cosmos… mais avant, je dois prévenir les autres royaumes.

– Les vivants qui viendraient au secours des morts ? Vous êtes vraiment un piètre prince des Ténèbres, Merlin, votre frère se débrouillait mieux que vous pour tenir le rang de ce bouge ! J’ai honte pour vous, espèce de magicien de pacotille…

– … dit l’enfant gâté de Viviane qui voulait devenir un dieu et qui n’a pas su rester roi plus d’un an ! ricana sans joie Myrdhin. Tais-toi maintenant, tu me fatigues, Galaad. Tiens ta langue vipérine, sinon tu retournes dans ta geôle et tu seras torturé à coups de fleurs… ta punition préférée.

– Soit, je me tais, mais vous allez devoir prendre une décision, tôt ou tard. Si vous les laissez me prendre, ce monde sera en danger, ce dont je me moque, mais je serai l’esclave de ces gueux, et ça c’est hors de question ! Je ne servirai ni Dorne ni qui que ce soit d’autre.

– Bien content que nous soyons d’accord sur ce point.

Leur conversation fut interrompue par une voix aigre :

– Mon seigneur, votre père Cernunnos a tenu aussi longtemps qu’il a pu, mais ses dernières forces l’abandonnent, il demande à vous voir.

Myrdhin se retourna vivement et toisa de toute sa hauteur la sluagh qui avait surgi sans un bruit. Cette fée déchue avait l’air plus agacée que réellement peinée par la situation actuelle, mais il ne fallait pas se fier à son air fourbe, c’était sa fonction qui avait fini par déteindre sur son apparence : Magnolia était la maîtresse-espionne des Enfers. Une officine redoutable, loyale et très utile pour diriger le monde du chaos.

– Qui veille sur lui ?

– Crowlik.

– Bien, j’irai dès que…

Myrdhin n’eut pas le temps de finir sa phrase que le sommet de la voûte de pierre s’effondra à quelques pas, écrasant sous sa masse des dizaines d’abominations de chair et de hellhounds, ces puissants molosses aux yeux de sang et au flair sans pareil. Jusque-là, l’armée des ombres était parvenue, non sans difficulté, à contenir les envahisseurs, d’horribles guerriers à tête de chacal qui déferlaient par vagues au cœur même de la cité de Pandémonium. Mais cette fois le danger venait du dessus, des tunnels de plusieurs mètres de diamètre s’ouvraient au plafond, laissant tomber des tonnes de roches au sol, faisant émerger dans un nuage de cendres les têtes sans yeux de monstrueux lombrics géants. À peine émergées, elles s’ouvraient comme des fleurs arrivées à maturité, et les rebords visqueux des pétales de chair engluaient la pierre lisse pour que le reste du corps ne soit pas entraîné par son propre poids et n’aille chuter et s’aplatir en contrebas. Sitôt ouvertes et solidement arrimées, les abominables corolles se mirent à régurgiter sans discontinuer des dizaines, des centaines de gros scorpions. La chitine recouvrait leur corps d’une armure sombre, et leur dard caudal suspendu en arc de cercle au-dessus de leur dos rugueux aurait saisi d’effroi le héros le plus téméraire. Ces bêtes avaient voyagé blotties dans les entrailles de ces gigantesques asticots et elles semblaient pressées d’en découdre. À peine sorties, elles filèrent le long du plafond, ne se laissant tomber que lorsque la chute était acceptable. Mais au lieu d’aller prêter main-forte aux troupes engagées dans la mêlée, les monstrueux insectes illuminèrent le bout de leur queue pour les utiliser comme des pièges d’un genre particulier : ils n’étaient pas venus pour se battre mais pour attirer quelqu’un.

– Galaad, que fais-tu nom de nom ? hurla Myrdhin en voyant son prisonnier tenter de courir vers les nouveaux arrivants. Viens ici ! Galaad, au pied, j’ai dit !

– Je… je dois y aller, il m’appelle ! Il est dans ma tête ! Dorne, je peux l’entendre… Les lumières, les lumières, elles me disent de venir ! Non, Merlin, non je ne veux pas, tenez… tenez votre promesse par tous les diables ! Je ne peux plus résister, je vais…

Myrdhin soupira, dépité : même s’il lui était dur de l’admettre, le spectre décharné avait raison. Il n’avait que trop attendu et il n’avait plus besoin de Galaad. Il était inutile de se montrer imprudent plus longtemps, l’esprit de son prisonnier était condamné depuis le jour où les visions avaient commencé. Le roi déchu et son geôlier le savaient tous les deux. Myrdhin tira violemment sur la chaîne pour le faire revenir et, une fois que Galaad fut devant lui, il apposa une main libératrice sur son front. Le spectre frêle tomba en poussière aux pieds du chef des damnés. Ce dernier crut l’entendre le remercier dans un dernier murmure. Ce devait être la première et la dernière fois de son existence que le fils de Lancelot prononçait des paroles aussi humbles. En d’autres circonstances c’eût été la preuve qu’avec des siècles de tourment la rédemption était envisageable, même pour les êtres les plus ignobles. Pour Galaad l’aventure s’arrêtait là. Le puissant démon venait d’absorber les dernières traces de son âme maudite, il n’y avait pas d’alternative. Cela ne l’émouvait guère de s’être débarrassé de ce vieil ennemi devenu encombrant, mais il détestait être mis au pied du mur. Et surtout, même s’il avait déjà avalé des milliers d’âmes depuis le début de son règne, Myrdhin ressentit pour la première fois un certain vertige. Il n’avait pas seulement avalé les lambeaux d’une âme pourrie jusqu’à la moelle, il avait aussi absorbé un élément dangereux qu’il était temps de détruire définitivement. Il savait à quoi s’attendre : Galaad avait fini par lui avouer, après des années de torture, qu’il avait gardé en lui une partie du pouvoir de Mjöllnir avant la destruction du marteau. Il ne pouvait plus en user et l’objet de son larcin était à jamais resté inerte, accroché au fond de lui comme un virus endormi. Mais c’était aussi ce qui avait permis à Dorne de le retrouver. Myrdhin venait de mettre un terme définitif à cette situation : en anéantissant l’âme maudite, il avait aussi détruit les résidus de magie.

– Maître, venez. Cernunnos vous attend, on ne peut plus rien faire ici pour le moment.

Le maître des Enfers sortit de sa rêverie et soupira en découvrant de nouveau le spectacle violent qui se déroulait devant ses yeux de flammes. Les hurlements de douleur, le tumulte des combats, les cris de rage, le fracas des armes, le bruit spongieux des chairs déchirées… Ses oreilles n’en pouvaient plus. Les démons avaient beau se battre avec l’énergie du désespoir, l’ennemi était trop nombreux, il gagnait du terrain. Myrdhin remarqua enfin la sluagh debout à ses côtés, attendant patiemment d’être écoutée. Quelle que soit la situation, Magnolia se montrait toujours pragmatique : quand une bataille était perdue, elle pensait à la suivante et ne s’attardait pas davantage. Myrdhin poussa un grognement de frustration à voir ses dernières troupes poursuivre un combat devenu vain. La défaite semblait inexorable dans cette partie de Pandemonium. La salle du trône n’était plus qu’un champ de ruines désormais. Pour gagner cette guerre, il lui fallait d’abord gagner du temps. Il extirpa de son armure un petit cylindre enroulé dans une gaine de cuir et le tendit à son succube.

– Magnolia, ma fille, je pense que pour une fois tu as raison. Je pars rejoindre mon père mourant, je crois savoir ce qu’il me veut. Toi, de ton côté, tu connais ta mission : apporte cela à qui tu sais. N’échoue pas, c’est un ordre.

– Je n’échouerai pas, maître. Je n’échoue jamais.

4. Des rois et des dames

Aelyne avait pris le parti d’obéir à la lettre à l’injonction royale. Quand elle passa les hautes portes de la salle du trône, les invités eurent le souffle coupé devant tant de grâce et de beauté. La princesse avait décidé d’oublier la conversation houleuse avec son père dans la bibliothèque et de se montrer à la hauteur de la tâche qui lui incombait. Ce revirement n’avait en réalité rien d’étonnant, car elle avait compris tout l’intérêt qu’il y avait d’aller vivre à Kamaylia, la capitale de Brocéliande : elle disposerait enfin de temps pour étudier les ouvrages rares et passionnants de la bibliothèque du palais. La reine Morgane était de sa famille, elle n’aurait pas le cœur de l’obliger à arpenter son royaume de long en large ou à apprendre le maniement des armes. Ses parents n’en sauraient rien, il lui suffirait de rester évasive quand elle leur écrirait. La Dame de Brocéliande s’était toujours montrée compréhensive, elle la couvrirait, elle en était persuadée. Elle se disait que la réputation de femme autoritaire qui précédait sa tante était certainement exagérée…

La salle du trône baignait dans une chaude lumière provenant des larges fenêtres aménagées lors de la reconstruction du château - Galaad avait détruit le mur en pierre lors de son affrontement avec Kadfael. Adélice avait supervisé les travaux et elle avait décidé que, dorénavant, le soleil illuminerait cette pièce restée trop longtemps plongée dans les ténèbres. Grâce à elle, la vie avait repris tous ses droits au cœur de la forteresse. Les nombreux invités, impatients, attendaient d’assister à la cérémonie prévue. Au fond de la salle, le roi et la reine étaient assis sur des trônes identiques, en bois de cerisier, des sièges à la fois simples et élégants. Avec les années, la beauté d’Adélice ne s’était en rien altérée, il émanait d’elle une sérénité qui la rendait encore plus attirante. Les deux parents sourirent quand ils virent leur fille apparaître. Dargo, engoncé dans une tenue d’apparat, un peu trop serrée depuis son dernier repas, se dandinait à côté de Kadfael, tandis que la reine Morgane se tenait tellement droite qu’on aurait pu la prendre pour un sphinx pétrifié.

– Saperlipopette ! c’est pas trop tôt, on a failli attendre ! l’apostropha de loin le roi nain, goguenard.

À ces mots Aelyne se détendit et sourit. Elle mourait d’envie de courir pour serrer le petit barbu en forme de barrique dans ses bras, mais elle avait à peine esquissé un pas que sept chevaliers l’encadrèrent.

Ah oui ! j’oubliais le fameux protocole, pensa-t-elle, amusée.

Les soldats qui s’étaient joints à elle pour l’escorter n’étaient pas n’importe qui : ils formaient la compagnie des Lions du roi, les chevaliers les plus dévoués et les plus courageux de la garde personnelle de la famille royale. Ils avaient pour mission de la protéger et d’incarner l’autorité suprême en cas de nécessité dans les coins les plus reculés du royaume. Devant la princesse, le chef de cette escouade d’élite ouvrait la marche : Jéhan de Mont-Rouge. Il était impressionnant dans son armure étincelante, partiellement couverte par la cotte d’armes qui arborait le blason du roi, un félin vu de profil terrassant un dragon noir. Adélice avait choisi elle-même les nouvelles couleurs du royaume en hommage à Philibert, mort de vieillesse des années plus tôt. Le blason faisait l’unanimité : tout le royaume connaissait en détail le combat légendaire qui avait eu lieu entre le seigneur Yvain et son lion Philibert face aux redoutables Björken et Ancalagon, le dragon noir.

À la droite d’Aelyne, un centaure imposant faisait claquer ses sabots sur un rythme martial. Le message était clair : quiconque chercherait à approcher de trop près la fille du roi devrait, avant cela, lui passer sur le corps. Il s’appelait Akillas, premier et unique centaure à avoir jamais été adoubé. Le bouclier dans le dos et l’espadon tranchant glissé à la taille ne laissaient planer aucun doute sur sa capacité à pouvoir repousser des vagues entières d’assaillants. Après la fameuse Bataille des six royaumes où Adélice, sous les traits de Kadfael, l’avait sauvé d’un dragon de givre qui allait le faire passer de vie à trépas, il avait supplié Morgane de le libérer de son service pour s’acquitter de sa dette contractée auprès de Logres. La reine de Brocéliande avait accepté de bon cœur, ravie de voir l’un des siens défendre le royaume voisin. Derrière lui, même s’ils étaient moins grands et moins larges d’épaules, les deux hommes qui marchaient en file indienne n’en étaient pas moins dangereux pour leurs adversaires : Thibault le Jeune, chevalier au regard perçant et au sourire narquois, expert en fioles explosives, et Doriel Avallac’h, surnommé le fantôme, le plus âgé de la bande, mais pas le moins redoutable.

À la gauche de la princesse marchaient en se suivant Ulfren Pazzak, un guerrier nain qui devenait écarlate quand sa colère explosait en plein combat, puis Bjørn le Viking, une hache de guerre plaquée dans son dos, et enfin Ariel, une fée au visage doux et rêveur qui n’avait pas sa pareille pour soigner plaies et fractures.

L’équipage aurait pu paraître hétéroclite si tous n’arboraient la même cotte d’armes que leur chef et s’ils n’avaient ce même regard farouche. Ils étaient fiers de former la garde d’élite du roi. Aelyne regardait chacun avec une affection particulière. Ayant grandi à leurs côtés, elle les voyait comme de vieux amis. Ils formaient sa famille de cœur. Elle réalisa soudain qu’elle ne les reverrait pas avant longtemps et son regard s’assombrit. Sa mère, son père, et maintenant les Lions… Qu’allait-elle encore devoir sacrifier ? Elle préféra ne plus y penser. Le temps des larmes attendrait.

Ils arrivèrent devant les souverains qui se levèrent avec solennité, le visage grave. Jéhan et sa troupe se retirèrent discrètement. Kadfael s’avança, et toute l’assistance retint son souffle. Le roi allait parler.

– Aelyne, ma chère fille, tu sais à quel point ta mère et moi t’aimons. Tu sais combien nous sommes fiers de toi. Un jour prochain tu prendras en main le destin de ce royaume et de tous ses sujets. C’est pourquoi nous te confions aujourd’hui, et ce pour une durée de trois années, à la reine Morgane, Dame de Brocéliande, et au roi Dargo Brisefer, souverain du royaume de… de…

– Valdahaz ! souffla peu discrètement Dargo en se tournant vers Kadfael.

– Oui, voilà… de Valdahaz, reprit le roi de Logres qui essayait maintenant de garder un ton solennel, sans pouvoir se départir d’un léger sourire en coin.

Adélice lança un regard noir à son mari et lui coupa la parole.

– Ton éducation sera parachevée une fois que tu auras créé un lien fort avec l’autre monde dont tu es aussi issue.

Semblant glisser sur le sol tant elle était gracieuse, la reine Morgane, imperturbable, avança vers Aelyne, intimidée, et se planta devant elle.

– Aelyne, le sang d’Azura, de fée et de héros qui coule en toi t’aidera à devenir une Dame selon les coutumes de mon royaume, je te guiderai pour y parvenir, je serai ton mentor. Tu apprendras tout ce qu’il faut savoir sur la beauté et la complexité des arcanes magiques puis…

– Hé ! n’oubliez pas, chère collègue, qu’elle viendra aussi chez nous, à Vieilles-Pierres, hum ? La petite doit également connaître la culture naine, l’interrompit Dargo sans vergogne.

Morgane poussa un profond soupir puis reprit :

– Oui… donc, tu découvriras la complexité du monde féerique et la… rusticité authentique de mes voisins.

– Qu’il en soit ainsi, conclut Kadfael sur un ton enjoué. Vous avez tous été témoins de ce qui s’est dit en ces lieux, la cérémonie touche officiellement à son terme. Que la noblesse et la sagesse des Anciens nous inspirent à jamais.

La foule applaudit à tout rompre, les gens avaient toujours apprécié que leur roi respecte un certain formalisme protocolaire, rappelant en cela la légendaire courtoisie du roi Arthur.

– À la bonne heure ! s’écria Morgane, nettement plus détendue. Dans mes bras, ma chérie, viens faire un bisou à tatie !

Aelyne ne se fit pas prier et se jeta dans les bras de la terrible reine des fées.

– Hé ! et moi alors ? s’écria Dargo, un peu jaloux.

Pendant plusieurs minutes, les personnes présentes ne firent plus qu’échanger accolades, embrassades, tapes sur l’épaule, compliments ou encouragements, du simple marchand de tissu au riche éleveur en passant par le plus austère seigneur venu de sa contrée lointaine. Tous avaient subi le joug du régicide Galaad, et tous avaient compris la valeur réelle des autres, quels qu’ils soient. L’humanité de chacun ne pouvait se jauger au poids de sa bourse. Seuls les Lions restaient en formation compacte, dans un coin reculé de la salle, observant avec soin les convives, les fenêtres, le foyer éteint de la grande cheminée en pierre blanche… Ils étaient en service, le temps des réjouissances attendrait pour ces soldats dévoués.

– … et je te ferai goûter la bière du solstice, c’est un vrai régal, mais chut, ne dis rien à ton père, hein ?

– Dargo, j’ai tout entendu, retentit la voix d’Adélice dans le brouhaha ambiant, c’est hors de question !

– Mais non, je plaisantais ! répondit Dargo sur le même ton outré, tout en adressant un énorme clin d’œil complice à Aelyne qui riait sous cape.

Elle avait toujours vu sa mère, son père, sa tante et son oncle se taquiner sur tout et sur rien, mais elle savait qu’ils étaient liés pour la vie. Ces quatre-là avaient sauvé ensemble le monde connu, rien ne pourrait jamais les séparer.

Kadfael réussit à s’extirper de la foule enthousiaste qui lui avait demandé de raconter une fois encore comment il avait réchappé des Enfers, ou comment il avait combattu les soldats squelettes dans le désert de Taris, alors que ces exploits étaient connus de tous, chantés depuis des lustres dans chaque taverne du royaume et au-delà, avec des variantes parfois saugrenues comme seuls savent le faire les ménestrels imaginatifs. Il se dirigea vers Dargo qui vidait une chope de bière avec son compatriote Ulfren, sous l’œil désapprobateur de Jéhan.

– Dargo, tu ne voulais pas me parler d’une chose importante ? Tu m’as dit qu’on verrait ça après la cérémonie…

Le nain se rembrunit. Oui, il devait parler à son ami, mais il ne savait pas par où commencer. Il fit ses adieux à Ulfren en lui assénant un violent coup de tête contre le crâne, ce à quoi l’autre répondit en faisant exactement la même chose et ils éclatèrent de rire. Kadfael avait fini par s’habituer aux mœurs étranges des nains, il ne s’étonna pas de ces manières viriles. Dargo l’entraîna dans un coin discret.

– Mon p’tit Kad… Non, non, ne fais pas cette tête, on en a déjà parlé : Kadfael c’est trop long à dire, et je t’ai connu quand tu étais encore un jeunot, je te le rappelle…

Kadfael se contenta de soupirer, il avait accepté depuis belle lurette que Dargo l’appelle encore Kad. C’était surtout le seul à pouvoir se permettre de s’adresser au roi de cette manière.

– Voilà, j’ai un problème on va dire. Enfin non, pas un problème-problème, hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Mais quand même un truc grave, mais pas grave comme on l’entend d’habitude, tu me suis ?

Non, Kadfael ne comprenait strictement rien à ce charabia, il était sur le point de demander davantage d’explications mais il n’en eut pas le temps. À cet instant précis un fracas étourdissant de verre brisé retentit dans la pièce, des éclats tranchants volèrent dans tous les sens, touchant des convives qui, sous l’effet de la surprise ou de la douleur, se mirent à crier. Un corps monstrueux venait de passer à travers les vitres et s’était écrasé au milieu des invités. L’être difforme gisait au sol face contre terre, de grandes ailes membraneuses et décharnées le recouvraient entièrement, et à la quantité importante de sang noir qui maculait les dalles claires, on devinait de sérieuses blessures sur tout le corps. Il semblait avoir perdu conscience. Dans sa main, ou ce qui en tenait lieu, des doigts griffus serraient fermement un petit cylindre enroulé dans une gaine de cuir. Aussitôt quatre Lions se ruèrent sur l’intrus, armes levées, prêts à le transpercer de part en part au moindre geste jugé hostile. Les trois autres firent barrage de leur corps pour protéger le roi, la reine et leur fille.

– Jéhan, non ! cria soudain Kadfael qui essayait de voir ce qui se passait malgré la masse imposante d’Akillas qui lui bouchait la vue. Surtout ne la tue pas, c’est une sluagh ! Elle est envoyée par Merlin.

À ce nom la fée non-morte se redressa sur un bras et, dans un ultime effort, malgré les flots de sang qui coulaient entre ses crocs acérés, elle réussit à parler :

– Dites… à… mon maître… que… je n’ai pas échoué… Roi Kadfael… ceci est pour vous… Fin de ma… mission.

La sluagh mourut pour de bon, noyée dans son propre sang, et ses griffes relâchèrent le cylindre. L’objet roula sur le sol, marqué des empreintes sanglantes de celle qui fut Magnolia, la dernière maîtresse-espionne des Enfers.

5. Trouble is coming

La stupeur était à son comble, les discussions joyeuses s’étaient tues au profit d’un silence lourd et inquiétant. Les Lions avaient fait évacuer la salle, des domestiques se chargeant de guider la foule vers les sorties du château. Ariel avait au préalable appliqué ses paumes guérisseuses sur les coupures des personnes blessées par les éclats de verre, prononçant à chaque fois la formule rituelle : « La magie te touche, le mal s’enfuit ».

Autour du cadavre décharné de la sluagh, Kadfael, Morgane, Adélice, Dargo, Aelyne et les sept Lions arboraient des mines graves. Sans avoir besoin de se concerter, ils pressentaient que cette arrivée tonitruante n’annonçait rien de bon. Cédant à la curiosité, Aelyne fit mine de vouloir ramasser le cylindre tombé de la main de Magnolia. Son père l’arrêta d’un geste.

– Non, n’y touche pas.

– C’est dangereux ? demanda Dargo. Qu’est-ce que c’est ?

– Je l’ignore, répondit Morgane, agacée de sa propre ignorance alors que ses connaissances étaient immenses.

– Moi seul peux le toucher, le message m’est destiné, grogna Kadfael, le visage fermé. Si quelqu’un d’autre venait à s’en saisir, il se détruirait. C’est un message codé de Merlin.

– Père, vous saurez le lire ? Je peux vous aider si vous le souhaitez…

Aelyne se savait bien meilleure que son roi pour déchiffrer les énigmes, mais il ne répondit rien. Il se contenta de faire signe à tous de garder leurs distances. Les chevaliers semblaient nerveux, ils n’aimaient pas voir leur souverain toucher un objet inconnu provenant des Enfers. Des histoires effrayantes couraient sur le royaume souterrain, il ne fallait surtout pas prendre à la légère la présence de cet objet au sol. Ils se tenaient prêts à bondir, même s’ils ignoraient quelle forme prendrait le danger. Le roi se pencha et ramassa ce qui avait coûté la vie de son porteur et le regarda attentivement. Sa garde avait ordre de ne pas intervenir et elle devait obéir sans discuter. La tension était presque tangible dans l’air silencieux.

– C’est un feu parlant, déclara Kadfael après l’avoir longuement observé. Écartez-vous !

Le roi de Logres, sûr de lui, se tourna vers la cheminée et d’un geste rapide et précis lança le rouleau dans l’âtre éteint, devant le regard étonné de l’assemblée. Sous le choc, l’objet explosa et se transforma en un énorme brasier continu. Par réflexe, Akillas se couvrit les yeux de son bras puissant, les centaures ayant une peur atavique du feu et de la lumière vive en général. Mais ce n’était pas un feu ordinaire, les grandes flammes orangées ne consumaient rien, n’émettant ni chaleur ni crépitement. Elles ne se nourrissaient d’aucun combustible dans l’âtre éclairé.

– Pas un mot, c’est inutile. Il ne vous répondra pas. Il vous parlera seulement s’il le décide.

– Qui ?

– Merlin…

– Comment ça, il est là-dedans le vieux bonhomme ? Il n’a pas trop chaud ?

Dargo, malgré tout ce qu’il avait vu dans sa vie, restait un indécrottable sceptique pour tout ce qui touchait à la magie.

– Il n’est pas vraiment là. Vous ne verrez qu’un écho lointain de sa conscience, le vrai Merlin ne saura pas que nous lui avons parlé.

– Père, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de l’existence d’un tel procédé ?

– Pour qu’il te reste encore des choses à découvrir, répondit Kadfael en se forçant à sourire malgré l’inquiétude sourde qui naissait au fond de son cœur.

– Mon amour, tu es sûr que c’est sans danger ? demanda Adélice, prête à bondir vers cette magie sauvage si elle venait à s’en prendre à son mari.

– Sans danger, oui, mais pas sans conséquence. Ce qu’il va nous révéler pourrait altérer sa personnalité si je le fais trop parler.

– Kad, s’il t’a envoyé ça, c’est qu’il a des choses importantes à te dire et qu’il sait ce qu’il risque. Vas-y.

L’ami de Dargo était d’accord. Merlin connaissait les risques de son geste, à lui maintenant de prendre ses responsabilités et d’écouter le message. Il approcha des flammes.

– Merlin, c’est moi, Kadfael.

Le brasier commença à s’agiter, semblant pris d’une énergie frénétique. Peu à peu, dans le tourbillon de la fournaise, le visage d’un Myrdhin nimbé de flammes se forma, encore plus effrayant qu’il ne l’était en réalité. Pourtant, le fils de Perceval le Gallois n’éprouvait nulle crainte, il devinait dans ces traits dénaturés la physionomie de Merlin, le vieil homme bougon et attachant qu’il avait toujours connu.

– Bonjour, maître. Que se passe-t-il ? Pourquoi ce message ?

– Je suis heureux de te revoir, Kadfael, répondit le spectre de braises ardentes. Je suis venu te mettre en garde. L’heure est grave, toi et tes alliés devez vous préparer, un ennemi redoutable approche.

– Dites-m’en plus, je veux savoir.

– Tout a commencé avec Galaad…

– Il est encore chez vous ce sale type ? s’emporta Dargo, incapable de réprimer son indignation.

– Ne m’interromps pas, Dargo Brisefer, roi brasseur et bientôt père, répliqua Merlin sans même regarder le petit guerrier devenu cramoisi, honteux de n’avoir encore rien dit à personne.

– Ayerïne est enceinte ?

– Tu vas être papa ?

Adélice et sa fille n’avaient pas réussi à contenir leur surprise.

– Il suffit ! s’écria Kadfael, bien conscient que cette révélation n’était pas leur priorité en cet instant.

Le visage de flammes sembla soupirer, l’écho de Merlin était du même avis que son ancien apprenti.

– Galaad était mon prisonnier depuis sa chute, interrogé chaque jour et chaque nuit. Il avait fini par céder en m’avouant qu’il avait volé une partie de l’essence de Mjöllnir, le marteau magique. Il la gardait cachée au plus profond de lui comme un trophée inutile. Ce pouvoir n’étant plus actif, je ne m’en suis pas inquiété. J’ai peut-être eu tort.

– C’est-à-dire ?

– Ses cauchemars ont commencé il y a quelques mois. Un esprit très puissant est entré en contact avec lui, j’ignore comment. Un esprit tellement fort qu’il passait outre les barrières placées autour de cette âme maudite. L’intrus s’est mis à appeler Galaad, il le cherchait, il voulait le trouver coûte que coûte. Le prisonnier avait beau résister à son appel, le pouvoir du marteau, confiné dans un recoin des lambeaux de son être, agissait comme un aimant, comme s’il voulait être retrouvé. Cet être supérieur disait s’appeler Dorne, Bâtisseur de mondes.

– Rien que ça !

– Ce qui est sûr, reprit Merlin, c’est qu’il était hors de question qu’il puisse mettre la main sur Galaad. Le déchu était à moi. Je me pensais à l’abri aux Enfers, car, sauf exception, tu le sais, seuls les morts peuvent y entrer. J’avais tort. Il y a quelques jours, Pandemonium a été attaquée…

– C’est quoi ça Pandemonium ? chuchota Dargo à Morgane qui se tenait à côté de lui.

– La capitale des Enfers, répondit la reine de la même manière, ses lèvres remuant à peine par crainte de se faire remarquer.

– Vous croyez qu’ils ont des brasseries là-bas ? se mit à rêver Dargo à voix basse. Leur bière doit être d’enfer, hé hé !

– Chuuuut ! souffla Aelyne, fâchée de ne pas entendre la discussion passionnante entre son père et le prince des Ténèbres.

Les deux autres feignirent de ne pas avoir entendu.

– Une armée de monstres venant d’un monde inconnu est arrivée… à la fois morts et vivants, capables de traverser les roches les plus dures et de contourner les charmes protecteurs les plus résistants, c’était à n’y rien comprendre. Jamais personne n’avait eu l’idée d’attaquer les Enfers, à quoi bon ? Mais j’ai rapidement deviné leurs intentions : ils venaient récupérer le spectre de Galaad. J’ignore comment ils pensaient le faire sortir sans enveloppe charnelle, mais en tout cas ils étaient là pour lui. Galaad n’entendait plus que la voix de ce Dorne résonner dans sa tête. Cette voix lui répétait sans cesse qu’il allait devenir le général de ses armées, totalement inféodé à la volonté de son nouveau maître. Dorne lui ordonnait de venir à lui, il le harcelait pour qu’il se soumette.

– Pourquoi Galaad en particulier ? J’imagine que ce ne sont pas les tyrans qui manquent aux Enfers…

– Ce Dorne cherchait Mjöllnir, il semblait lié à sa magie maudite, et Galaad n’en était que le vaisseau.

– Et donc ? Ne me dites pas que Galaad s’est enfui et que je vais devoir de nouveau l’affronter ?

– Non. Le risque devenait trop grand, mes propres armées de démons ont essuyé de lourdes pertes, nous avons perdu du terrain. Le fils de Lancelot, aussi mauvais fût-il, refusait de devenir un pantin aux ordres d’un autre. Il m’a supplié de le détruire à tout jamais afin d’échapper à ce funeste sort. Ce que j’ai fini par accepter. La magie de Mjöllnir a disparu définitivement.

– Donc… tout va bien à présent, je me trompe ?

– Oui… et non. Les vagues ennemies ont changé de stratégie et elles ont filé vers le Styx. Nous faisons tout pour les ralentir à l’heure actuelle, mais ces intrus malveillants vont bientôt sortir par le défilé des Mortes Âmes, frontière des royaumes des fées et des nains. Vos terres sont en danger, il faut vous préparer à être attaqués.

Dargo et Morgane poussèrent un cri de colère.

– Ce n’est pas tout, continua la voix de feu, imperturbable. Vous les repousserez, j’en suis sûr. Mais je dois vous mettre en garde : avec ou sans la magie convoitée, Dorne reviendra, et cette fois ce seront toutes les Terres de l’Ouest qui risquent de s’embraser, je le crains ! Il faut l’arrêter avant qu’il ne trouve un autre chef de guerre capable de mener ses troupes.

– Mais comment ? Qui est ce magicien ?

– Je ne sais rien de lui, et il n’est peut-être pas magicien… du moins pas comme je l’étais. Non, je sens un pouvoir derrière tout cela, une puissance telle que j’ignore comment réussir à le mettre hors d’état de nuire.

– Par Kroûm, Fafnir et Reidmarr, plus jamais les nains ne laisseront un malotru de son genre faire sa loi !

– Et Brocéliande n’entrera pas dans la nuit sans combattre !

– S’il vous plaît, vous pouvez me laisser finir cette discussion avec Merlin, hum ? supplia presque Kadfael, désabusé. Je le connais, il n’est pas juste venu nous dire qu’on allait mourir, il a un plan, j’en suis sûr, il a toujours un plan, c’est Merlin que diable !… enfin, façon de parler. N’est-ce pas, maître, que vous avez un plan ?… Une piste ?… Un indice pour une piste ?… Non, non ! Vous ne vous éteignez pas avant d’avoir répondu, je vous écoute, allez, répondez, je vous en supplie !

Même si Kadfael était de plus en plus impatient d’aller en découdre avec ces envahisseurs venant de l’est, il avait bien compris que trancher quelques têtes de monstres n’allait pas suffire.

– Oui, j’ai un plan.

Kadfael, Adélice, Dargo, Aelyne et Morgane poussèrent un soupir de soulagement. Sacré Merlin ! Il avait le chic pour soigner ses entrées spectaculaires, faire peur à tout le monde avec sa tête monstrueuse, annoncer la fin du monde pour, au final, sortir une solution de son chapeau.

– Enfin… un plan, un plan… j’ai une piste.

– Ça m’aurait étonné ! bougonna Dargo.

– On vous écoute, maître, gronda le roi en lançant un œil noir au nain. Une piste, c’est mieux que rien.

– Kadfael, je ne vois que les Anciens pour vous aider. Seuls les elfes de la nuit auront le pouvoir de vous défendre. Tu dois les retrouver.

– Pardon ? manqua de s’étouffer Morgane. Vous plaisantez, j’espère ? Personne n’a la moindre idée de qui ils sont, où ils se trouvent, s’ils sont encore en vie, voire s’ils ont jamais existé ! Je suis censée être leur propre fille, tout comme Mélusine et Viviane l’étaient, et aucune de nous trois n’a jamais pu retrouver ne serait-ce qu’une once du souvenir de nos créateurs.

– Peut-être en allant de nouveau interroger le Graal ? suggéra Aelyne. Il a le pouvoir d’aider à réparer une injustice, non ?

– Impossible, répliqua Kadfael. Ma mère ne peut plus quitter Avalon depuis qu’elle y est devenue reine, et elle était la seule à pouvoir m’ouvrir la porte du château invisible. Merlin, vous avez forcément une meilleure idée, non ? Vous nous demandez l’impossible !

– À l’impossible cette fois, vous serez pourtant tenus. Heureusement, quelqu’un ici a les réponses à de nombreuses questions. Cette personne l’ignore, mais les informations qu’elle détient à son insu sont précieuses.

Passé le moment de surprise, tous se regardèrent d’un air soupçonneux, gardes compris.

– Reine Morgane, approchez sans crainte.

L’Azura n’avait pas peur, même si cette demande insolite suscitait en elle une profonde méfiance. Pourquoi l’appelait-il alors qu’elle venait d’avouer en toute sincérité son ignorance à propos des êtres qui l’avaient créée ? Merlin avait parlé d’informations détenues à son insu, elle avait du mal à y croire, elle avait déjà tant de fois sondé son esprit exceptionnel en quête de réponses, elle les aurait trouvées si elles existaient.

– Vous en savez plus que nous tous réunis, Morgane, mais les Anciens vous ont obligées, vous et vos sœurs, à oublier. Le charme utilisé est extrêmement puissant, mais pas inviolable. Je vais faire de mon mieux. Venez à moi…

Kadfael recula et se tint en retrait pour laisser place à la reine des fées. Celle-ci avait blêmi en entendant les dernières paroles du visage en flammes. Sitôt placée devant l’écho de Myrdhin, une langue de feu jaillit de la bouche incandescente et frappa de plein fouet le front de Morgane. Elle hurla à pleins poumons et tomba à genoux, mais le rituel ne cessa pas pour autant. Le feu n’abîmait en rien la peau ou les cheveux soyeux de l’Azura, la douleur ressentie était beaucoup plus profonde. Faire sauter un verrou magique aussi puissant que celui posé par les Anciens ne se faisait pas sans souffrance.

Aelyne courut vers elle pour la tirer en arrière et mettre fin au supplice, mais Dargo et Kadfael la retinrent au vol, ils avaient confiance en Merlin. Morgane, les yeux révulsés, avait fini par se taire, la violence du traitement allant jusqu’à éteindre le son de sa voix. Aelyne, horrifiée par ce qu’elle voyait, finit par aller se blottir contre Adélice qui essayait de rester imperturbable. Dans son ancienne vie elle avait été une espionne habituée à voir des gens souffrir, mais qu’il s’agisse de la Dame de Brocéliande la bouleversait intérieurement. Enfin tout cessa, et le feu parlant disparut, sans un mot d’explication. Morgane s’effondra, épuisée. Kadfael et Dargo se portèrent à son secours et l’aidèrent à marcher jusqu’à l’un des trônes. Hébétée, elle peinait à retrouver ses esprits.

Puis le roi de Logres laissa les autres s’occuper d’elle et tourna son regard vers l’âtre retombé dans l’obscurité. Son maître s’en était allé sans rien dire. Pourquoi tant de hâte ? Malgré tout, Kadfael se sentait heureux d’avoir pu de nouveau le voir, même à travers un prisme enflammé. Depuis qu’il l’avait laissé aux Enfers, vingt ans auparavant, il était persuadé qu’il ne pourrait plus jamais lui parler. Son ancien maître était prisonnier de son royaume, il n’avait pas le pouvoir d’en sortir.

Il espérait que cette fois encore ce ne seraient pas des adieux mais un simple au revoir.

6. Aelyne au pays des merveilles

Le feu parlant s’était éteint depuis longtemps. Chacun, silencieux, attendait que la reine Morgane, assise sur un trône, recouvre ses esprits. Depuis l’intervention de Merlin dans les méandres de sa mémoire, elle paraissait fort éprouvée. Les tourments endurés avaient été sévères et douloureux. Elle finit par rouvrir les yeux, son regard dardant d’un nouvel éclat sombre. Elle se releva lentement et parla d’une voix traînante :

– Ce fut loin d’être agréable, mais Merlin a réussi. Il a extirpé de mon être un flot de souvenirs dont je n’avais pas la moindre idée. Hélas, ces images se sont enfuies, comme des grains de sable s’écoulant entre mes doigts. J’ai pu en attraper quelques-unes au vol, les forçant à s’ancrer dans ma conscience, mais ce ne sont que des bribes éparses et incomplètes, j’en ai bien peur…

– Nous nous en contenterons, parlez sans crainte, répondit Kadfael d’une voix douce et encourageante.

Morgane posa un instant une main sur son front, le regard perdu, cherchant à organiser ses pensées. Elle aussi voulait comprendre.

– Je me revois au royaume de Brocéliande, devant les portes de Kamaylia. Le palais vient d’être achevé par l’un des elfes. Il a l’air… timide. Les trois autres lui parlent à peine. Ils semblent tristes quand ils le regardent, c’est étrange… Ils sont quatre en tout. Grands. Beaux. Lumineux. J’ai du mal à les décrire précisément, c’est juste une impression d’ensemble… Deux hommes et deux femmes. Ce sont eux les elfes de la nuit, ils ne s’appellent pas encore les Anciens, personne ne les connaît sous ce nom. Les deux femmes dirigent ce groupe. L’une d’elles se nomme… Zahann. On dirait une guerrière. Je la vois distinctement maintenant… Elle est court vêtue, elle porte un bustier en or, une ceinture et des jambières faites du même métal. Son diadème, orné d’une émeraude, irradie d’une lumière douce ses longs cheveux bruns. Je la vois remettre Excalibur à Viviane. Ma sœur semble si jeune, si innocente. Moi, je ne dis rien. J’observe et j’écoute. L’autre femme porte une robe diaphane, d’une blancheur immaculée… elle ressemble à une magicienne. Je crois que les autres l’appellent Calys. Elle se met à me parler, elle me dit que les hommes du Sud auront leur propre artefact : Ogham.

– Ogham ? l’interrompit Aelyne, aussitôt confuse d’avoir coupé la parole à sa tante.

– Oui, c’est tout ce dont je me souviens.

– Rien sur l’endroit où ils sont allés ensuite ? demanda Adélice, visiblement déçue.

– Non, rien. Je vous ai dit ce que j’ai réussi à sauver de mes souvenirs éteints. Le reste s’est perdu dans l’ombre et le brouillard.

– Vous nous avez quand même donné des informations très utiles, la rassura Kadfael qui réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre. Les elfes étaient quatre, ils ont offert aux hommes de l’Ouest Excalibur et aux hommes du Sud Ogham.

– Mais une fois encore les nains n’ont rien eu ! s’indigna Dargo. Et après on va encore dire que je râle, avouez quand même que ces elfes ne devaient pas beaucoup nous aimer, alors qu’on est un peuple charmant. Je suis sûr que vos Anciens, c’est le genre à manger de la salade à tous les repas…

Aux yeux de Dargo, la consommation abusive de légumes ne pouvait qu’entraîner un comportement égoïste et dépourvu de sensibilité aux problèmes des autres. C’est pourquoi la gastronomie naine avait toujours privilégié les recettes à base de viandes et de charcuteries. Le tout cuit à la bière, évidemment.

Kadfael resta songeur en entendant la remarque de son ami, il la trouvait pleine de bon sens à bien y réfléchir et il se dit à lui-même : et rien non plus pour les hommes du Nord… mais il préféra éviter de se perdre dans de vaines conjectures, il y avait une piste plus tangible à explorer.

– Aelyne, tu as réagi au nom de l’artefact du Sud : Ogham. Tu sais des choses à son sujet ?

Tous les regards se braquèrent sur la jeune femme. Le visage de la princesse s’empourpra légèrement. Elle comprenait la gravité de la situation, elle devait se montrer utile et ne pas bafouiller. Elle inspira profondément et se jeta à l’eau :

– On parle d’un objet fabuleux dans une vieille légende oubliée. Il y a longtemps un ménestrel qui avait beaucoup voyagé a bien voulu me la raconter… Dans le lointain royaume de Fâra, le pays des déserts, il existerait un manuscrit magique, le Livre des merveilles, encore appelé Ogham. Il serait gardé dans la ville d’Amlâm, ou dans une mystérieuse forteresse en forme de triangle. Ce livre permettrait aux hommes de cultiver leurs terres stériles, voire aiderait à faire échec à la mort… Mais les légendes de ce genre existent à foison. On y parlerait aussi d’une fontaine qui offrirait la vie éternelle grâce à son eau miraculeuse…

– L’eau, ça n’a jamais rien eu de miraculeux, fais-moi confiance, asséna Dargo d’un ton péremptoire.

– Dargo, toi et ta peur de l’eau…, soupira Kadfael. Bon, après ce que nous a dit Morgane, Ogham n’est plus une légende. Nous devons le trouver.

– Pourquoi ? demanda Adélice. On ne peut pas prendre un artefact qui ne nous appartient pas, et il ne nous servirait à rien.

– Nous ne serons pas des voleurs, mais des enquêteurs. Son actuel détenteur en sait peut-être plus sur les Anciens, quand il comprendra notre situation il sera enclin à nous aider.

– Qui te dit que ce ne sont pas des êtres mauvais ? remarqua avec justesse Morgane.

– Calys a accordé sa confiance à ces hommes, nous devons en faire autant. Maintenant, soyons concrets. Voilà comment je vois les choses…

Les portes de la salle du trône s’ouvrirent en grand, interrompant Kadfael. Un homme de haute stature entra d’un pas rapide. Son armure traditionnelle faite de cuir noir bouilli, les cheveux gris tressés, les tempes rasées, la longue barbe et surtout la profonde cicatrice qui lui barrait entièrement le visage trahissaient son identité sans qu’il soit besoin de la lui demander : c’était un guerrier viking qui avait eu son content de batailles et de tourments. Il s’appelait Krayssen. Son regard clair comme les lames de l’océan dévoilait à la fois une tristesse insondable et un courage sans faille. Son clan, des décennies plus tôt, avait eu l’audace de s’opposer à ceux qui avaient choisi de soutenir Galaad. Ce dernier, animé d’une haine implacable et doté de pouvoirs inquiétants, faisait miroiter aux Terres Gelées la promesse d’une revanche sur le continent, mais au prix d’une soumission aveugle et totale. La voyante du village avait mis Krayssen en garde contre cet étranger, soutenir sa folie déplairait aux dieux. Le Viking était donc entré en dissidence. Björken et ses troupes de choc, aux ordres de Galaad, lui firent payer le prix fort de son audace. Il servit d’exemple à tous ceux qui auraient été tentés de résister : sa famille fut massacrée sans autre forme de procès, quant à lui, il fut jeté dans une cage à demi immergée dans les eaux glacées d’un fjord. Ses tortionnaires espéraient le voir mourir en quelques semaines, cependant il parvint à survivre deux années, avant d’être libéré à la chute du roi félon. Son clan dispersé, ses terres ravagées, il avait préféré partir avec son unique fils survivant, Bjørn, pour prêter serment d’allégeance au vainqueur. Il sentait au fond de lui que c’était la seule chose à faire et il s’était rendu à Camaaloth. Kadfael avait immédiatement compris qu’un Viking de sa trempe à ses côtés serait une chance pour renouer des relations cordiales avec le peuple des Terres Gelées et se prémunir ainsi d’éventuels conflits ultérieurs.

– Par Odin et les runes sacrées, j’arrive trop tard ! La cérémonie est terminée, s’écria-t-il, sincèrement déçu.

– Ambassadeur Krayssen, répondit Kadfael, bien au contraire ! Votre fils Bjørn va vous raconter ce que vous avez manqué, ensuite je vous dirai ce que j’attends de vous. D’ailleurs, chacun ici présent va avoir une mission à remplir, la paix de nos royaumes en dépend.

Sa réputation de fin stratège étant louée dans les trois royaumes, personne ne se donna la peine de réfléchir aux suites à donner, Kadfael avait la solution, autant lui faire confiance. Le roi exposa sa vision des choses :

– Mon plan est simple mais pas sans risque. Adélice, tu vas partir sur-le-champ à la tête de l’armée de Camaaloth. Tu rejoindras Morgane et Dargo pour prêter main-forte aux troupes de Kamaylia et de Vieilles-Pierres. Les trois armées doivent se rendre au Défilé des Mortes Âmes et, ensemble, stopper l’invasion.

– Hommes, fées et nains unis dans l’adversité, comme autrefois, ce plan me convient, approuva Adélice.

Dargo, mal à l’aise, toussota mais se garda bien d’intervenir.

– Ariel, Akillas et Avallac’h, reprit Kadfael, vous serez en charge de la protection de la reine Adélice, il ne doit rien lui arriver.

La fée guérisseuse, le centaure et le fin bretteur répondirent d’une seule voix la devise des Lions :

– Un pour tous, tous pour vous !

Ces mots rassurèrent l’héritier d’Arthur. Savoir sa bien-aimée protégée par ces guerriers hors pair apaisait ses scrupules à l’envoyer se battre sans lui. Il reprit la parole :

– Une fois le problème réglé, vous vous replierez sur Logres. J’ai le pressentiment qu’il y aura une deuxième attaque, et cette fois leur cible sera ici. De mon côté je pars en quête d’Ogham. Étant moi-même détenteur de l’autre artefact offert par les Anciens, Excalibur reforgée, j’aurai de meilleures chances de plaider notre cause si nécessaire. La voie maritime me paraît plus sûre et plus rapide pour gagner les royaumes du Sud. Par la terre le voyage serait long et hasardeux, il faudrait emmener beaucoup d’hommes et affronter des périls inconnus. Je préfère savoir ces soldats sur le champ de bataille avec vous. Seuls deux navires et leur équipage m’accompagneront, ainsi que mon vieil ami Jéhan et Bjørn, qui est un marin expérimenté.

Le seigneur de Landuc se contenta de sourire, heureux à l’idée de pouvoir suivre son roi, tandis que Bjørn, qui parlait avec son père, se figea dans une posture toute militaire en entendant son nom. Krayssen hocha la tête de contentement, fier de voir la confiance qu’accordait le roi à son fils.

– Et moi,Père, est-ce que je pars toujours pour Brocéliande ?

À ces mots, Kadfael se racla la gorge et se tourna vers Aelyne, posant ses mains musculeuses sur les fines épaules de sa fille.

– Non. C’est trop dangereux. Je ne peux laisser l’héritière du trône approcher d’une bataille sanglante. Ulfren et Thibault vont rester ici, à Camaaloth, pour prendre soin de toi.

Le nain et le chevalier au sourire espiègle relevèrent la tête en silence, conscients que la princesse n’avait pas dit son dernier mot. Effectivement, elle ne comptait pas s’avouer vaincue si facilement :

– Permettez-moi d’insister, Père, il vaudrait mieux que je vous accompagne. Je vous serai très utile, je sais beaucoup de choses sur ces contrées, et s’il vous faut quelqu’un pour traduire le Livre des merveilles, je serai là. Ce voyage est une chance inespérée pour moi.

– Aelyne, sois raisonnable, je t’en prie. Ta sécurité passe avant tout, je refuse.

– Kadfael, notre fille n’a peut-être pas tort, intervint la reine de Logres. Tu ne pourras pas toujours la protéger de tout. Ce voyage lui apporterait une expérience utile pour l’avenir. Aucune bataille n’est prévue dans ton expédition, et à tes côtés, elle ne risque strictement rien, ton courage et Doryldïn ne feront jamais défaut.

– Non, Adélice. J’ignore ce qui nous attend, ce ne sera certainement pas un voyage d’agrément.

– Mais je ne suis plus une enfant, je vous en supplie…

– Je refuse, tu n’es pas prête. Tu resteras ici. Ordre de ton roi.

Kadfael demeura inflexible. L’amour des pères devient parfois aveugle face à la réalité. Adélice fit mine de se ranger à l’avis de son époux, et Aelyne dut accepter l’arrêt royal. Si elle oubliait parfois que son père était aussi son souverain, aujourd’hui il le lui avait rappelé par deux fois sans équivoque. Étonnamment, les choses s’avérèrent compliquées aussi avec Dargo.

– Moi, c’est décidé, je pars avec toi, déclara le roi de Valdahaz.

– Tu es sûr ? s’étonna Kadfael. Mais… tu as bien réfléchi ?

– C’est tout vu.

Dargo n’en démordit pas ; lui qui détestait naviguer, il réclama à cor et à cri d’accompagner la troupe de Kadfael, et rien ne put lui faire entendre raison. Le roi de Logres finit par accepter, conscient que la reine Ayerïne était un meilleur chef de guerre que son mari et qu’elle se débrouillerait très bien sans lui. Et savoir Dargo à ses côtés le rassurait, il avait toujours pu compter sur son ami dans les coups durs. Il doutait cependant de ses motivations réelles, et surtout il se dit que le voyage en mer ne serait pas de tout repos pour l’équipage : les rares fois qu’il avait dû naviguer avec Dargo, soit il buvait trop pour oublier sa peur et il était ivre mort, soit il vomissait partout à cause du mal de mer. Soit les deux… Et puis Merlin n’avait-il pas laissé entendre qu’il serait bientôt père ? Kadfael préféra remettre à plus tard cette discussion, la situation était déjà suffisamment préoccupante.

Restait Krayssen, l’ambassadeur viking. Depuis la chute de Galaad, les Terres Gelées avaient dû se soumettre aux Terres de l’Ouest. Les règles imposées n’étaient pas aussi dures qu’elles auraient pu l’être après ce que le peuple viking avait fait subir à ses voisins, mais elles étaient strictes. La première était de prêter serment de loyauté et d’entraide envers Logres et Brocéliande. La seconde était l’abandon définitif d’un roi sur ces terres : les Vikings seraient un peuple reconnu, mais un peuple sans royaume. Pour éviter les conflits entre les territoires les plus puissants, tous les jarls, regroupés en clans, se réunissaient une fois par an à Yorkhäggen, la seule ville d’importance des îles, et participaient à l’assemblée du Thing. À cette occasion, chaque village, chaque fief, chaque île pouvait évoquer ses griefs envers ses voisins et demander l’arbitrage des voyantes les plus respectées : les völvas. Personne n’avait le droit de contester leurs décisions, les dieux nordiques parlaient à travers elles. Et on ne contredit pas une parole divine…

– Ambassadeur Krayssen, déclara Kadfael, j’ai une mission très importante à vous confier. Moins dangereuse que la mienne, en tout cas je l’espère, mais tout aussi décisive.

Le vieux Viking s’approcha et regarda le souverain droit dans les yeux, se sentant honoré d’avoir lui aussi un rôle à jouer.

– Je crois savoir que le prochain Thing se tiendra d’ici peu. Vous allez vous y rendre et rappellerez aux principaux clans leur devoir d’allégeance : je veux qu’une flotte de drakkars avec leurs équipages parés au combat se tienne prête à appareiller pour nous venir en aide dès que nous leur enverrons un corbeau.

– Il sera fait selon vos ordres, mon seigneur.

Krayssen comprenait l’importance de sa mission, et peut-être la difficulté d’une telle entreprise. Néanmoins il préféra masquer ses craintes et se contenta de remercier le roi pour la confiance qu’il lui accordait.

C’était la première fois en vingt ans que Kadfael usait de ce devoir d’allégeance, lui aussi espérait ne pas rouvrir de vieilles plaies encore mal cicatrisées dans les consciences fières des hommes du Nord. Mais il n’avait pas le choix. Si la prophétie de Merlin était avérée, alors les Terres de l’Ouest auraient besoin de toute l’aide possible.

Personne n’ayant mieux à proposer, ce plan fut accepté à l’unanimité.

Tome 3, L'Héritier d'Asgard - Extrait

PREMIÈRE PARTIE - LES TERRES DE MIDGARD

1. Un donjon, un dragon

Midgard

Dans une pénombre inquiétante flottait une poussière sèche et étouffante. L’endroit était plus calme qu’un cimetière oublié une nuit d’hiver. On n’avait entendu ni parler, ni chanter, ni crier, ni rire, ni pleurer, ni chuchoter, ni grogner, ni aboyer, ni miauler, ni caqueter, ni meugler, ni hennir, ni braire, ni rugir, ni même glapir en ces lieux depuis des temps immémoriaux.

Le silence pesait tant qu’il semblait écraser jusqu’au marbre du sol. Les pierres froides formant le dallage d’une immense salle de garde ne guidaient plus quiconque dans les méandres de cette cité enfouie, devenue aveugle. Les torchères solidement plantées dans les parois rocheuses ne se souvenaient même plus de l’effet que cela faisait de brûler dans des flammes claires et rassurantes. À quoi bon de toute manière, qui aurait eu besoin de lumière ? Plus personne n’arpentait ces chemins vides et ces rues esseulées. Le royaume sous la montagne s’était endormi du sommeil de la terre, la mort avait repris ses droits.

Seule une minuscule gouttelette d’eau tombait parfois avec un faible claquement, à peine perceptible, entre les énormes rochers éboulés qui bouchaient la Grande Porte, unique accès pour entrer dans la ville… du moins officiellement. Une ancienne légende racontait qu’une porte dérobée aurait jadis existé, bien plus haut dans la montagne, une entrée que seul un caprice de la lune et des étoiles pouvait révéler aux visiteurs. Racontars d’ivrognes dans des tavernes crasseuses, sans doute. Calembredaines et billevesées… Mensonges ! avaient même fini par décréter les hommes et les nains des contrées voisines. Vérité ! pensaient d’autres, peu nombreux, refusant la fatalité.

La ville revivrait un jour, cette poignée d’irréductibles n’avaient pas tort. Mais pour l’heure, il était trop tôt. Le réveil de cette montagne solitaire attendrait encore un peu…

*

Une minuscule boule d’énergie blanche, guère plus grosse qu’une tête d’épingle, apparut dans l’obscurité des dédales souterrains. Elle flotta dans les airs quelques instants, immobile, rappelant une luciole débonnaire un soir d’été. Puis la petite sphère se mit à enfler. Elle continua à grossir, de plus en plus, jusqu’à ressembler à une gigantesque bulle de savon capable de contenir plusieurs hommes. Sa croissance cessad’un coup, et elle éclata sans un bruit, projetant dans toutes les directions un flux de lumière si intense qu’il ranima les flammes des flambeaux, torchères et candélabres disséminés un peu partout. En l’espace d’une seconde la salle entière se retrouva illuminée.

Ses dimensions étaient phénoménales : elle était longue et large de plusieurs centaines de mètres, et la voûte de pierre faisant office de plafond atteignait une hauteur vertigineuse. De nombreux piliers, imposants et massifs, solidement enfoncés dans le sol, soutenaient ce dôme. Pourtant le plus impressionnant n’était pas tant le contenant que le contenu : on pouvait admirer à perte de vue des monceaux de richesses qui s’entassaient, formant des collines d’or, des monticules de diamants, des ravines d’argent au fond desquelles coulaient des rivières de rubis… Le spectacle dépassait les limites de l’imagination. Cette salle au trésor aurait fait pâlir d’envie les rois les plus puissants et les dragons les plus avides.

L’étrange sphère brillante avait disparu. À sa place se tenait un homme de haute stature, arborant un casque doté de deux cornes effilées et vêtu d’un pourpoint sombre. Sa longue cape bordée de plumes blanches était retenueaux épaules par une fibule dorée à l’or fin. Il était accompagné d’une jeune femme aux cheveux clairs dénoués. Elle portait l’armure de cuir des fées espionnes de la reine Morgane, la même que sa mère, sa tante et sa grand-mère avaient portée bien avant elle. Ses yeux vert émeraude, si brillants d’habitude, semblaient recouverts d’un voile laiteux. À cause de l’anneau maléfique qu’on lui avait glissé de force à un doigt, son regard blanchâtre indiquait qu’elle était sous l’emprise d’un envoûtement de soumission.

Loki et Aelyne venaient d’apparaître. Le dieu fourbe et sa prisonnière, la princesse de Logres, fille de Kadfael et d’Adélice.

– Très chère, nous voilà enfin arrivés, déclara Loki. Ce fut un peu long, j’en suis désolé, mais je n’avais guère le choix, tu n’es pas encore prête à voyager comme je le fais habituellement. Je n’avais que ce moyen à ma disposition.

Aelyne tourna à peine son regard vide vers son compagnon de voyage. Elle tenta de parler, mais en vain.

– Oui, je sais, tu ne peux pas me répondre, pas d’inquiétude ce n’est que temporaire. La bague que j’ai passée à ton doigt annihile ta volonté le temps que tu sois totalement soumise à ton mari. C’est-à-dire… moi. L’effet va s’atténuer d’ici quelque temps. Rassure-toi, notre histoire sera plus une alliance d’intérêt qu’un mariage d’amour. Mais qui sait, avec le temps, peut-être me trouveras-tu à ton goût. Quoi qu’il en soit j’ai besoin que tu comprennes ce qui va se passer. Une simple poupée écervelée ne me serait d’aucune utilité pour mener à bien nos projets grandioses.

– N…no…nos projets ? Ja…jamais !

L’indignation et la colère de la jeune femme étaient à son comble, elle parvint avec peine à articuler ces quelques mots.

– Ma promise a retrouvé la parole, loué soit le grand cosmos ! railla Loki d’un ton moqueur. Un conseil, petite : ne gaspille pas le peu de forces qu’il te reste, la bague s’est chargée de te vider de ton énergie vitale comme une outre crevée, ton corps m’obéit, et tes pouvoirs sont entravés. Tu ne peux pas t’enfuir, tu seras ma chose tant que cela me plaira.

En effet, dès qu’Aelyne avait senti le voile blanc devant ses yeux se dissiper, elle avait tendu toute sa volonté pour parler, mais aussi pour jeter un sort à son ravisseur.

– Je sais ce que tu essaies de faire, mais je suis plus coriace qu’une simple goule, tu ne pourras pas me vaincre. Tu vas devoir t’y faire, je suis ton maître dorénavant.

Hélas, il avait raison. Si elle sentait ses pouvoirs toujours vivaces au fond de son esprit, la princesse de Logres était incapable de s’en servir. Elle pesta en son for intérieur, l’anneau maléfique s’avérait une entrave redoutable : ses mains refusaient de lui obéir et elle ne pouvait esquisser le moindre geste pour se débarrasser de l’objet maudit.

– Suis-moi, je vais te présenter ton futur beau-frère. Vous allez très bien vous entendre, j’en suis persuadé. Il est… à croquer.

Loki éclata de rire à ces mots, pourtant plus sinistres que drôles. La princesse ne comprenait pas le sous-entendu, mais elle pressentait sans peine un danger à venir. Elle aurait surtout aimé savoir où elle se trouvait et si son père, Marwan, Dargo, Merlin et les elfes qui avaient combattu Dorne étaient en sécurité et s’ils se trouvaient encore dans la cité de l’Atlantide. Elle préféra taire ses craintes, observer et écouter. La puissance et la cruauté de ce Loki n’étaient pas à prendre à la légère, elle revoyait encore ce pauvre Jéhan tomber devant elle, tué pour avoir voulu la sauver. Aelyne n’avait jamais rencontré de dieu avant ce jour, elle ignorait même leur existence avant de voir surgir celui-là dans la crypte des Anciens. Krayssen, le père de Bjørn, lui avait un jour parlé du panthéon viking, mais elle était persuadée à l’époque que ces divinités n’étaient que le fruit de légendes et de croyances. La jeune femme devait admettre son erreur, les dieux des hommes du Nord existaient bel et bien. Finalement elle n’était pas surprise qu’il y ait des êtres supérieurs de cet acabit. À ses yeux, tout n’était au fond qu’une question de quantité de pouvoirs contenus dans un seul être. Elle espérait seulement que son ravisseur ne soit pas le seul de son espèce et que d’autres aient le pouvoir de le contrer. Il lui faudrait se montrer patiente d’ici là. Elle se doutait qu’elle finirait par apprendre ce qu’elle voulait savoir, Loki semblait aussi sournois et cruel que bavard et vantard. Il fanfaronnerait bien assez tôt, et elle découvrirait ses intentions. Et alors, dès que les siens auraient trouvé un moyen de la tirer d’affaire, aidés ou pas d’autres dieux, ils sauraient faire rendre gorge à ce scélérat. Elle espérait que sa mère, la reine Adélice, réussirait à se joindre à cette équipe. Elle avait vu son père agir en héros pugnace et courageux de Camaaloth jusqu’à l’Atlantide, mais elle savait que sa mère était capable d’accomplir des prouesses au moins aussi dignes d’éloges. Et pour vaincre un dieu comme Loki, une héroïne supplémentaire ne serait pas superflue. En tout cas elle était sûre d’une chose : à la fin ce misérable passerait un mauvais quart d’heure, et elle lui ferait regretter amèrement de l’avoir enlevée et d’avoir cherché à l’éloigner de Marwan. Cela n’arriverait jamais ! Plutôt mourir ! Cette pensée lui redonna du courage et des forces, malgré la douloureuse langueur provoquée par l’anneau qui l’entravait.

Cheminant derrière son ravisseur, la princesse marchait à pas lents dans la salle gigantesque où ils avaient atterri. La lumière dansante des flammes provenant des torchères fixées aux murs rocheux faisait scintiller au sol les pierres précieuses, pièces de monnaie, bijoux, etc. qui le jonchaient. Ils suivaient une sorte de chemin dessiné au milieu des richesses entassées. De la poussière d’argent crissait sous leurs semelles tandis que les pans de petits terrils, constitués de pépites dorées, glissaient lentement dans un tintement cristallin. Ils se dirigeaient vers le fond de la salle où un escalier donnait accès à une large plate-forme. De là, on devinait l’entrée d’un grand tunnel aux parois brutes qui descendait vers les entrailles de la montagne. Loki s’arrêta et claqua des doigts.

– Un petit sort de dissimulation est nécessaire. Nous voilà devenus indétectables, expliqua-t-il. On ne pourra ni nous voir, ni nous entendre, ni nous sentir pendant quelques minutes. C’est mieux ainsi.

– De quoi avez-vous peur ? ne put s’empêcher d’ironiser Aelyne.

Le dieu farceur se contenta de tendre un doigt vers un côté de la salle au trésor, désignant une colline de richesses plus importante que les autres.

– Peur ? Non. Mais si nous sommes suivis, il ne faut pas réveiller trop tôt le gardien des lieux. Regarde là-bas, sous ce tas d’or. Un cracheur de feu venu du Nord profondément endormi s’y cache. Il l’ignore, mais ce dragon travaille pour moi.

Aelyne, par réflexe, voulut esquisser un pas en arrière en sachant ce qui se terrait sous le tumulus indiqué. La proximité d’un animal aussi dangereux l’incitait à la prudence, mais son corps refusa de bouger. Elle soupira, dépitée. L’emprise qu’avait Loki sur elle était totale, et elle commençait à en avoir assez. Il lui fallait des réponses.

– Mais où m’avez-vous emmenée ? Hormis Jormungand reclus avec le trésor de Vieilles-Pierres – et c’est de l’histoire ancienne –, je n’ai jamais entendu parler d’une autre cité sous la montagne et d’un dragon qui garderait des richesses. Quel est ce royaume ? Où sommes-nous ?

– Tu ne peux pas comprendre, car il te manque une information essentielle : nous n’avons pas voyagé vers un autre royaume comme tu le crois, mais vers un autre monde. Nous avons quitté Nidavellir. Logres, Brocéliande, les Terres de l’Ouest… tout cela est très loin de nous maintenant. Tu es en train de fouler les terres de Midgard, l’une des neuf planètes portées par Yggdrasil. Oublie ta famille, tes amis… personne ne pourra venir te sauver, c’est impossible. Traverser un océan ou un désert est une chose, voyager parmi les étoiles en est une autre.

Aelyne fit mine de ne pas être troublée par ces révélations, mais elle ne put empêcher son cœur de s’emballer, trahissant une anxiété naissante. Loki sentait la peur de sa prisonnière et cela lui plaisait. Il reprit :

– Nous nous trouvons dans une forteresse naine abandonnée, et le dragon fait office de geôlier. Ce trésor est le prix qu’il a reçu pour rester ici et empêcher quiconque de s’approcher de la cellule de mon frère, Thor…

Aelyne allait de découverte en découverte. Elle tenta de se ressaisir, elle voulait comprendre. Elle devait en savoir plus, une petite voix hurlait dans sa tête qu’il y avait forcément une solution. Mais elle sentit ses jambes l’emmener malgré elle vers les marches de l’escalier en pierre. Loki ne lui laissait guère le choix, la discussion était terminée. Celui-ci était venu en ces lieux avec une intention précise et il semblait pressé. Pourquoi ? se demandait Aelyne. Encore un point qu’il faudrait éclaircir.

2. La communauté de la nef

Nidavellir - quelque part dans les Terres Gelées

La nef volante de Tebrynn glissait sans un bruit haut dans le ciel, au-dessus des flots marins. Le roi Kadfael, les deux mains fermement accrochées au bastingage, ruminait des pensées sombres, insensible au vent glacial. Il ne parvenait pas à détacher son regard des Terres Gelées qui approchaient. Ses compagnons d’infortune, Dargo, Merlin et Marwan, arboraient des visages aussi fermés que le sien.

Le groupe avait dû fuir l’Atlantide en catastrophe pendant que les elfes de la nuit se sacrifiaient en tentant de ralentir l’inéluctable chute de la cité au fond de l’océan. Ils étaient morts maintenant, tout comme l’ancien souverain Reidmarr ou Jéhan de Mont-Rouge qui avait donné sa vie pour la fille de Kadfael. Mais cela n’avait pas suffi. Tous étaient morts en vain. Cet infâme Loki avait emmené de force Aelyne dans un endroit qui leur était inconnu : Midgard. Merlin lui-même, pourtant le plus sage de tous, ignorait où se trouvait ce royaume. Son petit chat mécanique, Oclock, niché en boule dans le creux de son épaule, semblait vouloir le réconforter en émettant un ronronnement doux et régulier. Le démon et l’animal aux entrailles de rouages ne se quittaient plus depuis leur fuite de la légendaire cité naine désormais sous les flots.

Dargo s’approcha et donna une tape un peu gauche dans le dos du roi de Logres. Il comprenait d’autant mieux sa souffrance qu’il avait toujours considéré Aelyne comme sa propre fille, même si elle l’appelait affectueusement tonton depuis sa tendre enfance. Lui-même serait père d’ici quelques mois, son épouse Ayerïne attendait leur premier enfant. Il n’osait imaginer sa souffrance si une telle tragédie lui arrivait. Kadfael se retourna et le remercia d’un sourire triste. Puis il regarda ses compagnons et leur annonça d’une voix forte :

– Mes amis, je vais la retrouver, fût-elle au bout du monde. J’ai besoin de vous pour accomplir cette tâche, ma chère Adélice est trop loin pour m’aider, et je n’y arriverai pas seul.

– Par ma barbe, un nain ne dit jamais non à une belle aventure !

– Mon soutien plein et entier t’est acquis, tu le sais, renchérit Merlin. Mais nous aurons aussi besoin de nouveaux alliés dans cette quête. Je crains que tout cela ne finisse dans une guerre dont nous ne mesurons pas encore la portée.

– Marwan, reprit Kadfael, ton royaume n’est pas vassal du mien, tu peux partir si tu le souhaites. Ton trône t’attend. Je ne peux t’obliger à…

– Mon seigneur, le coupa le jeune homme avec chaleur, à quoi bon être roi si ma reine a disparu ! J’aime votre fille, vous l’avez deviné. Je veux être à vos côtés pour la délivrer et, s’il le faut, j’offrirai ma vie pour y parvenir. Après seulement, si les dieux de Fâra me protègent, je viendrai à vous pour vous demander humblement sa main.

Kad ne put réprimer un sourire à ces mots. Marwan était un garçon courageux et loyal, il ne pouvait espérer meilleur homme pour partager la vie de sa fille unique.

– Il est bien ce petit gars, je l’ai toujours dit ! intervint Dargo, goguenard. On dirait toi en plus jeune… mais en nettement plus poli, aussi !

– Tout à fait d’accord avec vous, maître nain, ne put s’empêcher d’ajouter Merlin. Dans mon souvenir, le respect de ses aînés n’était pas la qualité première de mon ancien apprenti.

Le roi Kadfael leur jeta un regard sombre, puis se radoucit et reprit :

– Je n’en attendais pas moins de toi, jeune roi. Il m’a fallu un peu de temps pour le comprendre, je l’admets, mais je sais aujourd’hui qu’Aelyne et toi êtes faits l’un pour l’autre. Que Dargo et Merlin m’en soient témoins, si la princesse le souhaite, et je me ferai un plaisir de lui poser la question dès que nous l’aurons retrouvée, vous vous marierez dans mon château. Mais tu dois savoir que la loi salique n’a plus cours dans nos contrées depuis fort longtemps, je dirais même que le temps des hommes de pouvoir touche à sa fin, es-tu prêt à accepter cette réalité ?

– Je vous l’ai dit, mon seigneur, votre fille est une reine à mes yeux. Et n’ayant jamais souhaité devenir roi moi-même, elle guidera tous les royaumes qu’elle voudra, et nos enfants après elle. Quant à moi je resterai dans son ombre pour mieux la protéger et veiller sur elle.

– Des enfants ? répliqua Kadfael. Une chose à la fois, veux-tu ? Ȇtre père c’est une sacrée responsabilité, crois-moi. Regarde Dargo, même lui a eu peur et il s’est enfui pour se prouver qu’il serait à la hauteur…

– Oh là, tout doux ! le coupa son ami à courtes jambes, la voix pleine d’indignation. Sache que je ne me suis pas enfui, j’ai juste décidé de prendre du recul sur la situation. C’est totalement différent… enfin, d’un certain point de vue. Et cela m’a permis de devenir le célèbre protecteur d’une cité légendaire, alors, hum ? C’est pas tous les pères qui peuvent en dire autant ! Cette expérience me sera forcément utile pour élever mon gamin, tôt ou tard.

– Certes, dit Merlin. Mais si j’ai bien suivi, personne ne sait que vous êtes le fameux Kroûm bien connu chez les vôtres, et votre ville a coulé au milieu des poissons… Au moins il vous reste votre hache en mithril, mais pour donner le biberon, je doute que ce soit le souvenir le plus adapté.

À ces mots Dargo s’empourpra et grimaça, prêt à exploser. Kadfael, malgré sa morosité, éclata de rire devant la mine dépitée de son compagnon, aussitôt imité par Marwan et Merlin. Finalement le nain se joignit à l’hilarité générale. Toute la tension négative accumulée en eux depuis leur fuite de l’Atlantide disparut comme par enchantement. Leur situation n’en demeurait pas moins tragique, mais cette énergie positive était la bienvenue. L’espoir ne peut indéfiniment se nourrir d’humeurs funestes et d’idées noires. La parenthèse enchantée se referma néanmoins trop vite à leur goût.

– Par tous les démons, regardez ! s’écria soudain Merlin.

Le vieux magicien tendait le doigt en direction des côtes déchiquetées qui se profilaient à l’horizon. La nef perdait de l’altitude, comme si elle allait se poser d’ici peu. Sur le sommet d’une falaise encore plus escarpée que les autres, un vieil homme à la barbe grise les attendait.

La main placée en visière sur son front, Kadfael déclara :

– C’est Harbard, notre guide qui avait disparu. Que fait-il là ?

– Je l’ignore, mais méfiance, répondit Merlin. Quand nous l’avons rencontré, mon instinct a essayé de me mettre en garde. Quelque chose n’allait pas chez ce Viking, j’ai longuement sondé son esprit mais je n’ai rien découvert. Pourtant il nous cachait quelque chose, j’en suis sûr maintenant, je le sentais au fond de mes vieux os. Il n’est pas là par hasard.

Au même moment, alors que le vaisseau volant s’approchait de la surface aride de la côte, ils virent Harbard lever un doigt. Aussitôt un éclair surgit du ciel, frappant le sol à ses pieds, ce qui ne sembla guère l’émouvoir.

– Effectivement, ricana Dargo. Il nous cachait quelque chose. Un gars qui déclenche la foudre en levant la main, ça ne doit pas être pratique pour commander une pinte dans une taverne.

*

Le vaisseau volant finit par atterrir sans un bruit devant Harbard. Ce dernier paraissait plus fatigué que la dernière fois, quand il avait quitté précipitamment leur groupe, peu avant d’atteindre le Kerfröst. Le vieux borgne avait retrouvé un nouveau bâton sur lequel il prenait appui pour se tenir droit. Ses traits tirés témoignaient d’un accablement réel. Seul son œil valide luisait d’un éclat vivace, quasi surnaturel.

Les quatre aventuriers sautèrent à bas de la nef et lui firent face, sans un mot. Ce qu’ils venaient de voir avant de se poser les incitait à se tenir sur leurs gardes. Cet homme était plus sûrement un sorcier qu’un trimardeur errant.

– Qui es-tu réellement et que nous veux-tu ? l’apostropha brutalement Kadfael. Ma fille a disparu, si tu peux nous aider sois le bienvenu, sinon écarte-toi de notre chemin.

Harbard ne bougea pas, s’appuyant toujours sur son bâton. Le regard qu’il portait sur le roi de Logres était empreint à la fois de douceur et de tristesse. Il fallait répondre, et il savait que cela n’allait pas plaire à ces hommes. Il émit un soupir discret avant de parler.

– Kadfael le Gallois, tu es un roi courageux et droit. Et vous, ses compagnons, vous êtes des gens de grande valeur. C’est pourquoi je suis désolé d’avoir dû vous mentir. Je ne suis pas un simple mortel.

– On l’avait compris tout seuls ! ironisa Dargo.

– Notre ami a raison, dites-nous plutôt ce que nous ignorons, renchérit Marwan, impatient de partir à la rescousse de sa bien-aimée.

Le Viking esquissa un signe de tête qui indiquait qu’il comprenait leur empressement.

– Je vais vous montrer, ce sera peut-être plus simple… Le temps des illusions est révolu.

Joignant le geste à la parole, son apparence se métamorphosa, le corps d’Harbard disparut pour devenir celui d’un magnifique guerrier en armure. Il se dégageait de lui la prestance d’un roi et la puissance d’un dieu. Il était bien plus grand maintenant et se tenait droit et fier. Le bâton, tombé à terre, ne lui était plus d’aucune utilité. Le nouveau venu arborait une tenue étincelante faite de lanières métalliques souples qui formaient un maillage complexe sur son torse, ses bras et ses jambes. Ses solides bottes de cuir fauve faisaient écho aux canons des avant-bras solidement attachés par des lanières en croisillons. Une large épée glissée dans un fourreau noué à la ceinture laissait saillir sur le côté gauche un pommeau forgé pour une poigne herculéenne. À la main droite il portait un large anneau, à la surface duquel courait un mystérieux entrelacs de runes anciennes. Sa chevelure argentée descendait aux épaules jusqu’à se mêler à une barbe émaillée de longs fils argentés. Si le nouveau visage paraissait plus jeune et énergique, il gardait néanmoins trace de la mélancolie présente dans les traits du vieux Viking. Mais surtout le bandeau masquant son œil droit et l’étincelle qui brillait au fond de l’autre ne laissaient planer aucun doute : Harbard et l’inconnu étaient bien la seule et même personne. Kadfael avait deviné sa véritable identité.

– Tu es Odin, n’est-ce pas ? Je te reconnais, je me souviens de la sculpture à ton effigie dans l’arène du Thing, à Yorkhäggen, déclara le roi de Logres d’une voix rauque. Tu nous as entraînés dans un piège, à cause de toi ma fille est prisonnière de l’un des tiens, Loki. Les Vikings te tiennent pour un dieu juste, Odin. Tu es le dieu des dieux, si j’ai bien compris. Alors pourquoi l’as-tu laissé s’en prendre à mon enfant ?

– Je comprends ta colère, Kadfael. Il faut me croire, je n’avais guère le choix. Laisse-moi t’expliquer. Je suis père, moi aussi. J’ai élevé Loki comme s’il était le fruit de ma chair, mais il s’en est pris à Thor, mon fils aîné, le futur héritier d’Asgard. J’ai fait de mon mieux, hélas, Loki m’en a toujours voulu de la disparition accidentelle de ses parents, et il ne s’est jamais entendu avec son frère de lait. Je ne pensais pas qu’il irait jusqu’à me trahir. Je me doutais pourtant qu’il ourdissait en secret un complot contre moi. Il veut se venger, aveuglé par une colère infondée. Il a toujours refusé de m’écouter. Il a enlevé Thor, il le retient prisonnier et j’ignore où. Son marteau n’a pas su le protéger, et cela m’inquiète. Je ne pouvais vous suivre sur l’Atlantide, Loki aurait senti ma présence et il m’aurait encore échappé. Or il me le faut vivant.

– Comment savais-tu que Loki serait là ? le coupa le roi de Logres. Tu ne nous dis pas tout.

Odin parut réellement peiné de ce qu’il avait dû faire, mais face à ce père qu’il avait manipulé, il ne pouvait pas se dérober.

– Ta fille. Aelyne. Je connaissais la prophétie la concernant.

– C’est-à-dire ? Tu veux parler de ce que lui a révélé le Camard dans la pyramide ? Je ne comprends pas, il lui a seulement dit qu’il fallait trouver l’Hyperborée puis l’Atlantide, rien d’autre.

– Non, répondit Odin. Elle ne t’a pas tout dit, car je suis intervenu. J’ai effacé de son esprit une partie de sa prophétie. Si elle avait parlé, tu l’aurais empêchée de te suivre plus loin, et j’avais besoin d’informations. C’est aussi pour cela que je vous ai servi de guide, je voulais être sûr que vous trouviez votre chemin.

– Qu’a dit exactement ce maudit squelette ? s’écria Kadfael. Dis-le-moi ou, tout dieu que tu es, je te jure que je me jette sur toi et je te frappe jusqu’à ce que tu parles !

Aussitôt Dargo s’approcha de son ami et le saisit par un bras, conscient que le combat était perdu d’avance. Le dieu des dieux ne réagissait pas, il savait que dans pareille situation il aurait eu une réaction identique et il ne pouvait blâmer cet homme en colère.

– Le Camard lui a dit : Vous tuerez des innocents, et seul un grain de poussière vous sauvera. Tel un phœnix vous renaîtrez et vous serez enfin celle que vous devez être. Mais pour suivre ce destin, il vous faudra aller en Atlantide. Trouvez l’Hyperborée, au-delà des terres vikings.

– Aelyne n’est pas un assassin et elle n’aura pas à renaître car elle ne mourra pas ! Jamais ! ne put se contenir Marwan, hors de lui en entendant ces propos.

Kadfael, abasourdi par ce qu’il venait d’entendre, tomba à genoux, les yeux embués de larmes. Il se sentait soudain écrasé par une chape de malheur trop lourde à porter. Il aurait tant aimé qu’Adélice soit à ses côtés. Dargo vint le réconforter et l’aida à se relever.

– Et vous l’avez laissée aller au-devant du danger sans rien nous dire ? Vous êtes un monstre ! accusa Merlin.

– Les prophéties sont souvent compliquées à déchiffrer, il faut savoir lire entre les lignes… tenta de se défendre Odin. J’ai préféré ne rien vous dire car vous avez parfois tendance à réagir de manière excessive sur Nidavellir. Moi, je ne peux pas me le permettre. Je sers avant tout Yggdrasil, je suis le protecteur des neuf mondes. Je ne suis pas un humain, je suis un dieu…

– Vous avez beau faire le géant, explosa Dargo,tout dieu que vous êtes vous ne valez pas mieux qu’un asticot puant ! Laisser la petite de Kad se faire enlever par l’autre fou furieux pour retrouver votre mioche à marteau, j’ai déjà vu des plans idiots, mais alors celui-là c’est le bouquet !

Cette fois ce fut Kadfael qui dut retenir Dargo qui brandissait sa hache en mithril avec, apparemment, la ferme intention de fracasser le crâne d’Odin.

– Calmons-nous tous, suggéra le père d’Aelyne. Loki a enlevé ma fille, il ne compte donc pas la tuer. Il a besoin d’elle, il a parlé de ses pouvoirs. Odin, quelles sont ses intentions ?

– Je l’ignore. Mais il ne faut pas sous-estimer son intelligence retorse. J’imagine qu’il a des projets pour ton enfant, et pas forcément agréables. Quand je saurai dans quel monde ils sont partis, j’enverrai Freyr, mon bras droit.

– Il va se débrouiller votre homme de main ? demanda Merlin, méfiant.

– Freyr est un dieu très puissant en qui j’ai toute confiance. Il dirige Alfheim, le monde des elfes, il y forme les soldats d’élite qui protègent Yggdrasil. Freyr et ses troupes combattent souvent les Géants trop agités du Jötunheim et de Muspellheim. Ses hommes traquent ce renégat de Loki depuis longtemps. Dites-moi simplement où ce misérable s’est enfui. Faites vite, nous pouvons encore l’arrêter et sauver mon fils et votre fille !

Ni Dargo, ni Marwan, ni Merlin, ne savaient quoi répondre. Ce que proposait Odin semblait sage et plein de promesses de réussite. Envoyer d’autres dieux aidés d’une armée entraînée pour arrêter Loki, était certainement la meilleure solution. Pourtant, aucun des trois n’arrivait à l’approuver. Ils savaient de toute manière que la décision ne leur appartenait pas. C’était à Kadfael de choisir. Celui-ci, plongé dans ses pensées, finit par parler :

– Odin, je ne doute pas de ta sincérité. Je compatis pour ton fils capturé. Mais tu voudrais que je laisse à d’autres, qui n’ont fait qu’échouer, le soin de sauver ma propre fille ? Tu me parles d’un monde avec des êtres puissants et des soldats d’élite, mais ce que je vois c’est que Loki a su ensorceler l’esprit de l’un de tes elfes soi-disant supérieur ! Dorne, sous la coupe de ce dieu, a failli mettre notre monde à feu et à sang, et c’est nous qui l’avons arrêté. Tes hommes traquent Loki depuis une éternité, et il ne fait que leur échapper. Toi-même, tu as eu peur de l’approcher alors que nous, ici, nous sommes allés l’affronter. Le prix à payer fut terrible, certes, mais nous sommes toujours là. Alors oui, maître d’Asgard, je vais te dire où il est parti, mais à trois conditions…

– Je n’ai pas pour habitude de négocier avec des mortels, l’interrompit Odin froidement.

– Et nous, on n’a pas pour habitude de travailler avec des amateurs, pourtant on est sympas, on veut bien négocier, répliqua Dargo du tac au tac.

Merlin leva les yeux au ciel, pestant une fois encore contre l’absence totale de subtilité des nains dans l’art délicat de la diplomatie. Mais, chose étonnante, cette repartie cinglante eut pour effet de radoucir les traits du dieu borgne, qui esquissa même un léger sourire.

– Tes mots ne sont pas dénués de justesse, Dargo, dernier héritier de l’Atlantide perdue. Il est vrai que cela fait trop longtemps que Loki nous échappe… je t’écoute, roi Kadfael, j’accepte d’avance tes trois vœux et je n’ai qu’une parole. Que demandes-tu ?

Le roi de Logres se racla la gorge pour être sûr d’être entendu.

– Parfait. Sache que Loki s’est enfui vers un lieu appelé Midgard. Tu sais où cela se trouve, j’imagine…

– Oui. Midgard est l’un des neuf mondes que je protège. Comme ici, sur Nidavellir, nous y avons envoyé, il y a longtemps, des elfes de la nuit pour guider les peuples de ces terres. Ils apportent la lumière en demeurant dans l’ombre, loin de la gloire et du faste. Mais comme ici, tout ne se passe pas comme prévu…

– C’est pour cela que je veux que tu nous envoies là-bas. Nous irons à Midgard, tous les quatre. Tes troupes nous prêteront main-forte, mais c’est mon groupe qui dirigera le sauvetage de ma fille.

– Ce ne sera pas facile, mais c’est d’accord.

– Deuxièmement, je veux que nos familles et nos amis soient prévenus de ce qui se passe. Quand nous reviendrons avec Aelyne, nous serons peut-être pourchassés. Dans ce cas, tous les royaumes et toutes les bonnes volontés devront se tenir prêts à combattre. Camaaloth sera notre point de ralliement.

– Ce sera fait, je m’en occuperai personnellement.

– Et enfin, si ton dieu renégat revient dans notre monde à la tête d’une armée, jure-moi qu’Asgard sera à nos côtés.

– Quoi ! Tu oses croire que d’autres pourraient le soutenir ?

– Jure-le !

Odin gonfla ses joues et souffla, agacé. Au fond de lui, il savait que Kadfael avait raison de se méfier des Asgardiens. Loki défiait le maître des dieux depuis trop longtemps, et la disparition de Thor commençait à faire jaser, même chez ses plus proches fidèles. Son autorité était vacillante, sa toute-puissance déclinait et l’idée que Loki pût faire des émules n’était pas si absurde que cela. Mais tant que Freyr et ses elfes guerriers seraient là, Odin saurait tenir à distance la prophétie du Ragnarok. La fin des mondes n’était pas encore arrivée. Les Nornes le lui avaient assuré, et les voyantes divines ne s’étaient jamais trompées.

– Très bien, j’accepte tes conditions. Tu as ma parole.

À ces mots il tendit une main vers le ciel. Les quatre compagnons se crispèrent, persuadés qu’un éclair allait frapper le sol devant eux. Mais au lieu de cela, une magnifique aurore boréale se forma au-dessus de leurs têtes.

– Maintenant, écoutez-moi bien, reprit Odin. Je vais vous envoyer à l’autre bout des cieux. Votre voyage sera très dangereux, peut-être n’en reviendrez-vous pas tous vivants. Je fais dès maintenant parvenir un message à Freyr, ses hommes et lui seront présents à votre arrivée. Une elfe qui en veut à Loki aura peut-être des informations sur sa cachette. La mission de Freyr sera de sauver Thor et d’arrêter le traître. La vôtre sera de récupérer Aelyne. Peu importe ce qui se passe pour les miens, dès que vous avez la princesse, vous repartez.

– Nous prenons la nef pour aller jusque-là ? demanda Marwan.

– Non.

Odin n’en dit pas plus et s’approcha du vaisseau magique. À peine effleura-t-il la coque sombre que le navire se replia à toute vitesse sur lui-même comme un gigantesque pliage en papier. Les autres regardaient le spectacle, éberlués. Ils ne se doutaient pas que l’artefact de Tebrynn pût encore les surprendre. Finalement, à force de pliages, le bateau finit par se résumer à un petit carré souple qu’Odin glissa sous sa grosse ceinture de cuir. Il reprit :

– Ce modèle n’est pas fait pour les longs trajets… Vous allez voyager à travers cette aurore spéciale que je viens de créer pour vous. Ce sera rapide, vous ne sentirez rien. Pour le retour, vous devrez absolument vous tenir par la main, puis vous visualiserez dans votre esprit votre lieu de destination et vous répéterez trois fois à voix haute le mot Bifrost. Le retour pourra alors s’effectuer. Des questions ?

– Oui, intervint Merlin. Si un imprévu survient, existe-t-il un autre moyen pour rentrer ?

La question laissa Odin perplexe. Il n’avait pas envisagé cette éventualité, il réfléchit un instant avant de répondre :

– Oui. Il existe une autre route, mais elle est dangereuse. Personne ne l’a jamais empruntée à ma connaissance, mais pour vous, c’est peut-être possible…

– Expliquez-nous dans ce cas ! insista Dargo.

– Les neuf mondes sont reliés ensemble par l’un d’eux, le plus profond, le plus… sombre. Helheim. C’est assez compliqué à vous expliquer comme cela, mais comprenez seulement que chaque monde se définit dans plusieurs dimensions et Yggdrasil crée l’harmonie entre tous.

Face aux mines perdues, voire perplexes, de ses interlocuteurs, Odin comprit qu’il aurait dû davantage simplifier ses explications.

– Mais, concrètement… se hasarda Kadfael. On peut passer par là si besoin était ?

Odin soupira, fermant un instant les yeux. L’humain avait raison, il avait oublié de donner une information essentielle :

– Il se trouve que oui, vous le pourrez grâce à Merlin-Myrdhin. Seul un mort peut y faire entrer des vivants. Et sortir aussi, en théorie. Si vous trouvez la porte qui mène vers Nidavellir…

– Ah ! parce que vous êtes mort, en fait ? demanda Dargo en se tournant vers Merlin.

Le vieux magicien toussa, embarrassé.

– Non… enfin oui, techniquement, mais pour moi c’est pas pareil que les autres… Je suis toujours souverain des Enfers, je n’ai pas abdiqué.

– Comme quoi, la mort on s’en fait tout un plat, mais finalement… ! s’esclaffa le nain.

Odin leva les deux mains au ciel et une minuscule bulle de lumière apparut du cœur de l’aurore boréale multicolore et descendit vers les aventuriers. Elle se mit à grossir de plus en plus.

– Cette sphère va vous emmener à Midgard, vous ne risquez rien. Par contre, à votre arrivée, un conseil : ne discutez pas trop avec Freyr… Il a parfois du mal à supporter les mortels et vous n’aimeriez pas l’avoir comme adversaire. Bonne chance !

3. Ceci est mon sang

Midgard

Le voile blanc avait totalement disparu des yeux de la princesse de Logres. Elle était lucide, ses pensées avaient retrouvé leur clarté même si ses pouvoirs lui demeuraient inaccessibles. L’anneau de Loki aspirait sa force vitale et elle avançait avec peine. Depuis une heure, dieu et otage ne faisaient que descendre le long de chemins abrupts et d’escaliers tortueux, manquant de glisser, frôlant parfois des précipices sans fond, passant sous des nuées de chauves-souris endormies, accrochées aux murailles suintant d’une eau sombre. Le flambeau que tenait Loki déchirait l’obscurité et projetait des ombres inquiétantes autour d’eux, les ténèbres engloutissant de nouveau tout après leur passage. Ils s’enfonçaient au cœur des entrailles de la terre, et la jeune femme, épuisée, n’avait même plus la force de prendre des points de repère au cas où elle réussirait à se libérer et à prendre la fuite. L’espoir l’abandonnait peu à peu.

Devant un croisement de chemins qui continuaient à descendre encore plus profondément, Loki n’en choisit aucun et préféra bifurquer vers un couloir discret dont l’entrée aurait échappé à un visiteur distrait. Ils firent quelques pas et s’arrêtèrent devant une lourde porte en chêne massif, aux solides ferronneries et à la serrure imposante. Loki farfouilla dans une poche intérieure et exhiba une vieille clé ternie. À son extrémité, le panneton aux ramures subtiles ne pouvait signifier qu’une chose : le verrou qui lui correspondait était digne de celui d’un coffre-fort. Aelyne déduisit que la pièce recelait un trésor inestimable.

Sitôt la tige enfoncée dans le pêne, les cliquetis d’un mécanisme complexe se firent entendre. L’huis pivota en grinçant sur ses gonds en acier et s’ouvrit sur une pénombre inquiétante. L’odeur qui s’échappa de la cellule était infecte, mélange d’urine rance et de moisissures en décomposition. Torche en main, Loki passa la porte en lançant :

– Ta chambre a toujours empesté, mais cette fois tu t’es surpassé !

Il claqua des doigts et les braseros aux quatre coins de la pièce s’allumèrent. Le dieu fourbe jeta à terre sa torche devenue inutile, elle s’éteignit dans la paille humide qui jonchait le sol poisseux. Aelyne n’eut d’autre choix que de le suivre, elle aurait pourtant mille fois préféré prendre ses jambes à son cou. Elle devinait qu’ils avaient touché au but et redoutait ce qui allait se passer. Elle ignorait les intentions de Loki, mais un malheur allait se produire, c’était certain. Une dernière fois elle tendit l’oreille, espérant que son père ou Marwan surgirait de derrière pour la sauver de ce cauchemar. Mais il n’y avait aucun secours en vue, elle était seule.

Elle entra et ce qu’elle vit l’attrista au plus haut point. Au fond de la pièce, un pauvre hère famélique, paré de tristes guenilles, se tenait avachi contre la muraille froide, assis à même le sol. Ses deux bras tendus étaient menottés aux poignets par des entraves métalliques solidement fichées dans le mur. L’homme était si maigre ! Pourtant il avait dû être fort autrefois, car des lambeaux de peau distendue pendaient sous ses bras décharnés. Son visage, sale et émacié, était mangé par une longue barbe blonde devenue filasse. Le prisonnier sortit de sa torpeur quand il perçut la lumière, et ses yeux d’un bleu profond brillèrent d’un éclat ombrageux.

– Loki, tonna-t-il en tirant inutilement sur ses chaînes. Qu’est-ce que je fais ici ? Libère-moi, mon frère !

– Ah ! Thor, comme tu es drôle ! pouffa Loki. Je t’ai comme qui dirait… jeté un sort de sommeil. Cela fait des siècles que tu croupis dans cette geôle, et tu crois encore être le dieu d’autrefois.

– Loki, qu’as-tu encore fait ? Et pourquoi je n’arrive pas à arracher ces chaînes ?

– Tout simplement parce que tu n’en as plus la force, voyons ! Si tu pouvais te voir, tu serais surpris, crois-moi.

– Mon marteau, où est-il ? Qu’as-tu fait de Mjöllnir ? Lui seul peut m’aider à…

– Oui, oui, ton marteau, bonne idée ! Cette arme fabuleuse dont tu tires ta puissance. Tu savais que sur Nidavellir, un misérable magicien viking avait osé appeler son marteau enchanté Mjöllnir ? Du même nom que le tien ? C’était un peu présomptueux, il faut l’admettre… Oh ! c’était il y a des siècles, mais cette arme d’enfant et la tienne, en plus de porter le même nom, possèdent un autre point commun : elles ont toutes les deux été détruites.

– Non, c’est impossible ! Mjöllnir est indestructible, et personne ne peut le soulever, à moins de… de…

– À moins de posséder aussi Megingjord, eh oui ! répliqua Loki. Ta fameuse ceinture…

Thor fit de son mieux pour regarder son ventre, et il constata, abasourdi, qu’il n’avait plus rien à la taille. Sa ceinture, qui décuplait ses forces et lui permettait de brandir Mjöllnir, avait disparu ! Loki la lui avait volée. Il souffla puis ferma les yeux pour essayer de comprendre. Ses souvenirs étaient confus, sa tête lui semblait si lourde. La dernière chose dont il se souvenait était une fête organisée par Freyr dans son palais. Il revenait d’une campagne victorieuse contre des Géants de Jötunheim, il revoyait Loki qui insistait pour lui faire goûter une cuvée d’ambroisie de sa réserve personnelle… Et puis, plus rien.

– Tu m’as drogué à cette fête, reprit Thor d’une voix sourde. Et tu m’as volé ma ceinture et mon marteau. Père va être furieux quand il l’apprendra !

– Ton père, certainement, mais le mien, s’il était encore de ce monde, serait plutôt fier de moi.

– Il suffit, Loki. Je refuse d’avoir cette discussion qui ne mènera à rien, comme toujours. Odin est notre père à tous les deux, que cela te plaise ou non. Pense plutôt à Sif, mon épouse bien-aimée. Tu as toujours eu du respect pour elle, alors relâche-moi, elle doit être folle d’inquiétude.

– Non, rassure-toi, j’ai tout prévu. Les premiers siècles de ta captivité je me suis amusé à prendre ton apparence de-ci de-là. Les gens pouvaient toujours témoigner t’avoir vu quelque part. Et parfois je passais dans ton lit pour rassurer ta femme. D’ailleurs félicitations, tu as eu une fille ! Elle s’appelle Thrud. Oui, je sais, c’est un peu dur à l’oreille, mais c’est ta femme qui a choisi, je n’y suis pour rien, je te le jure ! Et puis cette enfant lui a donné de l’occupation, elle s’est moins languie de ton absence après cela…

Malgré le peu de forces qui lui restaient, Thor rugit de douleur et de haine. Aelyne était horrifiée par tout ce qu’elle entendait, elle avait tant de peine pour ce pauvre malheureux que Loki prenait plaisir à torturer. Une larme amère roula le long de sa joue et tomba sans un bruit.

– Tu n’es qu’un misérable insecte ! reprit Thor, fou de rage. Je vais te tuer, te découper en morceaux et te donner à manger aux chiens, espèce de dégénéré ! Je vais…

– Tu ne vas rien faire du tout, le coupa froidement Loki. Tu es mourant, pauvre idiot. Ton marteau et ta ceinture n’existent plus, je les ai détruits, et de cette manière je te détruis. En ces lieux tu perds ton immortalité, goutte après goutte, depuis bien longtemps. Pourquoi penses-tu que je te cache dans la fange de Midgard ? Parce que tu es attaché à ce monde plus qu’à un autre ? Non, je ne suis pas un sentimental, moi. Mais cette cité naine a l’avantage de posséder assez de cet orichalque qui compose le métal de tes chaînes. Au début de ta captivité, ta force était encore trop grande pour que je prenne le moindre risque, il fallait du costaud. Et surtout j’avais besoin de me trouver près d’un volcan très particulier.Il est unique en son genre et il se trouve sur Midgard. Sa lave a des propriétés étonnantes…Tu vois de quoi je veux parler, mon frère ? C’est toi-même qui m’avais révélé son existence. Quelle ironie !

– Non ! Le feu de Prométhée… murmura Thor qui commençait à comprendre l’étendue du complot. Non, tu n’as pas osé ?

– Bien sûr que si ! Mais trêve de bavardages, nous sommes attendus à Alfheim, et il me reste une petite formalité à régler : accélérer ton agonie. Thor, laisse-moi te présenter celle qui va avoir la chance de partager sa vie avec la mienne : la princesse Aelyne de Logres. Approche, ma petite, approche, n’aie pas peur. Thor a un joli cadeau de mariage à te faire.

La jeune femme, paniquée, avança sans qu’elle le décide. Elle jeta un regard éploré vers le dieu enchaîné qui n’était pas en état de l’aider. Celui-ci, de son côté, comprit que la pauvre créature devant lui ne pourrait pas non plus les sortir de ce piège. Sachant la victoire proche, Loki les observait et jubilait dans son coin. On aurait dit une araignée prête à donner le coup de grâce à deux malheureux moucherons collés dans sa toile gluante.

– Je n’ai plus rien à offrir, Loki. Tu m’as tout pris.

Loki ne répondit rien, savourant cet instant si attendu. Il dégrafa sa longue cape qu’il laissa tomber négligemment, puis il ôta son casque. Il saisit les deux cornes courbes qui l’ornaient et, d’un geste vif, les arracha et en prit une dans chaque main. Enfin, il se tourna vers Thor et daigna lui expliquer :

– Quand nous étions enfants, tu t’es moqué de moi un jour, comme tu le faisais souvent. Tu m’as mis au défi de grimper en haut du chêne qui surplombait le Walhalla. L’arbre que les Valkyries appellent Laeradr. Tu disais que ce serait un exploit car c’était là que vivait Heirdrun, la petite chèvre qui donnait soi-disant de l’hydromel par ses pis en or. Et moi je t’ai cru, je t’aimais à l’époque, Thor, je pensais que c’était ça être frères : s’épauler, se faire confiance. J’étais à peine parti que tu es allé le dire à Odin. Il était si furieux qu’il m’a enfermé six mois dans un cachot avec les guerriers soûlards qui lui avaient manqué de respect.

– Je ne voulais pas te trahir, s’écria Thor. J’étais si jeune, quand je t’ai lancé ce défi, j’ai compris ma bêtise en te voyant détaler vers le Walhalla. C’était trop dangereux, j’ai voulu te sauver en prévenant Odin… j’ai mal agi, je le crains.

– Non, au contraire ! Tu as très bien fait. Mon court séjour en prison fut des plus instructifs. On m’a appris là-bas ce qui était réellement arrivé à mes parents. Un Géant épris d’une Asgardienne et leur amour qui a révulsé le roi des dieux. Ils sont morts de sa main, et il m’a gardé à ses côtés pour me surveiller. À partir de ce jour, Odin et toi m’êtes devenus odieux. À partir de ce jour, j’ai compris ce que je voulais : votre perte.

– Tu peux me tuer, mais tu ne seras jamais assez puissant pour avoir raison du grand Odin, le père de tous les dieux !

– Tu as raison… et tu as tort à la fois. Je manque de force pour le tuer, c’est vrai, mais un autre le peut. Et il le fera. Nous sommes légion… Et une fois que nous aurons notre pièce maîtresse, la partie commencera. L’heure de la vengeance pourra enfin sonner.

Sans rien ajouter de plus, Loki s’approcha du torse décharné de Thor et le frappa de toutes ses forces avec l’une des cornes. La pointe s’enfonça profondément dans son cœur, et du sang se mit à couler abondamment de la plaie. Le prisonnier, d’abord surpris, grimaça douloureusement mais ne prononça pas un mot. Loki lâcha prise, laissant l’objet planté dans la poitrine blessée.

– Vois-tu, reprit le dieu fourbe, je n’ai pas fini avec mon histoire de chèvre sur un arbre. J’y suis allé, bien des années plus tard. J’ai escaladé le chêne tout là-haut, c’était une sacrée grimpette, et je n’aurais jamais réussi la première fois, je te l’accorde. La vue était magnifique. J’ai trouvé Heirdrun. Je savais que ses pis ne donnaient que du lait, l’histoire de l’hydromel était une légende pour impressionner les enfants. Mais je savais pourquoi personne ne devait s’en approcher, j’avais eu le temps de faire quelques recherches. Peu m’importaient ses mamelles, c’étaient ses cornes que je voulais. L’animal était né du temps des guerres entre les Vanes et les Ases. Ses cornes avaient le pouvoir d’entailler la peau des dieux immortels et de les blesser mortellement faute de soins rapides. J’ai tué Heirdrun, et ses cornes ont orné mon casque comme des trophées. J’ai pu te faire saigner aujourd’hui, car celle plantée dans ton cœur est l’une d’elles. Par contre, je suis désolé mais… personne ne viendra te soigner.

– Pourquoi te donnes-tu autant de peine ? articula Thor, rongé par la douleur.

– Tu vas comprendre, patience. (Loki se tourna vers Aelyne). Bois son sang, je te l’ordonne.

Aelyne frissonna de terreur un instant, son esprit refusait de toutes ses forces de commettre pareille horreur mais son corps obtempéra. Elle se pencha sur le corps supplicié, posa ses lèvres fines sur la peau poisseuse et but à longs traits. Le liquide rouge avait la même saveur que celui d’un humain, écœurante et ferreuse. Mais il avait aussi un arrière-goût enivrant de miel et de pomme. Thor était atterré, il savait ce que Loki comptait obtenir.

– Tu es fou ! Une simple humaine ne peut supporter cela, elle va mourir !

– Non, tu te trompes. Ma petite princesse n’est pas une simple humaine mais, en réalité, une puissante magicienne qui possède la force nécessaire pour réussir. En buvant ton sang, elle absorbe ton immortalité. J’ai longtemps cherché la candidate idéale pour mener à bien ce projet. La corne ouvrait en grand les vannes de la divinité, il me fallait seulement quelqu’un d’assez fort pour l’accepter.

– Tu veux créer une nouvelle immortelle, mais quand elle aura tout bu, alors tu ne pourras plus l’enchaîner. Elle sera trop forte. Ta créature va se retourner contre toi, et j’aurai ma vengeance, Loki. Va, bois, mon enfant, bois tout !

Loki se contenta de sourire, sûr de lui. Il posa une main sur l’épaule d’Aelyne. Celle-ci leva la tête et jeta un regard interrogateur, les lèvres, le menton et les joues rougies de la vie de Thor.

– Tu as assez abusé de la générosité de ce mourant. À mon tour maintenant.

Il tendit l’un de ses poignets vers la bouche de la jeune femme et d’un coup sec, il trancha ses veines à l’aide de la seconde corne magique. Le sang jaillit en puissantes pulsations. Aelyne, comme en transe, se jeta sur le bras et se mit à aspirer tout le liquide qu’elle trouvait maintenant délicieux. Loki grimaça en souriant.

– Elle a absorbé une partie de ta puissance divine mais elle va m’en prendre plus encore, et mon sang dominera son être. Elle va devenir une créature supérieure mais, par-dessus tout, totalement dévouée à son maître. Seule la mort pourrait la détacher de moi, mais j’en ai fait une immortelle. Elle me servira pour l’éternité. Aucun sortilège d’aucune sorte ne pourra briser ces chaînes-là. Ses pouvoirs vont servir notre cause, bientôt elle fera plier les forces d’Asgard.

Devant ce spectacle atroce, Thor préféra fermer les yeux. Loki avait gagné, plus rien ne pourrait l’arrêter dorénavant.

Au bout d’un certain temps, Loki ordonna à Aelyne de se relever. Le visage entier de la jeune femme était barbouillé de sang et elle paraissait dans un état second, comme détachée d’elle-même.

– Tu vas m’écouter attentivement, déclara le dieu renégat, d’une voix affaiblie et le visage pâle. La fusion entre ton sang et les deux fluides divins ne s’est pas encore opérée. Cela risque d’être très douloureux et tu vas devoir te battre pour surmonter cette épreuve. Je sais que tu peux y arriver, c’est pour cette raison que je t’ai choisie.

Il prit alors la main de la princesse qui portait l’anneau d’entrave, il ôta l’objet magique devenu inutile et le laissa tomber au sol. Par ce geste, il fit sauter une sorte de verrou érigé dans l’organisme de sa prisonnière. Cette dernière sentit couler dans ses veines, son cœur, ses muscles et sa tête, un flot de douleurs et de contraintes insoutenables ! La sensation était atroce, et Aelyne se mit à hurler comme une bête écorchée. Une rude bataille se livrait en elle, ses pouvoirs sombres libérés se heurtaient avec une violence inouïe aux forces divines contenues dans le sang des frères ennemis. Un chaos indescriptible terrassait la volonté de la pauvre princesse qui comprit trop tard que l’esprit de Loki la prenait de vitesse. Un maelström de vents furieux commença à se créer autour d’elle, faisant voler les fétus de paille au sol. Ses longs cheveux clairs se chargèrent d’éclairs prêts à frapper au hasard, tandis que ses mains crispées et tendues en avant cherchaient à tâtons un secours impossible.

– C’est un échec, Loki, mets un terme à ses souffrances ! s’écria Thor.

– Non ! Ne résiste plus, Aelyne, soumets-toi, sinon tu mourras ! ordonna le dieu fourbe à sa jeune captive.

La fille de Kadfael et d’Adélice cessa soudain de hurler. Le tourbillon et les éclairs disparurent, et, quand tout fut retombé, elle enfouit son visage dans ses mains. Ses longs cheveux clairs s’étaient assombris jusqu’à devenir bruns et ténébreux. Elle releva enfin la tête, lentement. Son visage avait changé, sa peau était devenue mortellement pâle, presque translucide, et quand elle essaya de parler, un sang frais sortit d’entre ses lèvres serrées, s’ajoutant à celui qu’elle avait dérobé aux dieux. Elle poussa un gémissement plaintif car c’était douloureux : ses deux canines supérieures déchiraient les chairs de sa gencive et grandissaient à tel point qu’on en voyait les pointes émerger de part et d’autre de sa bouche demeurée close. Elle porta une main hésitante sur ces crocs qui rappelaient la gueule d’un fauve et, quand elle les sentit, ses yeux s’agrandirent et fixèrent Loki avec colère. Des yeux qui, faut-il le préciser, étaient devenus entièrement noirs, pupille, cornée et iris ne formant plus qu’une surface uniformément sombre et inquiétante.

– Qu’est-ce que vous m’avez fait ? Répondez-moi ! hurla-t-elle en crachant vers lui des postillons sanguinolents.

– Tu étais une puissante magicienne, répondit Loki tout en tenant son propre poignet meurtri, te voilà davantage : tu seras dorénavant l’égale d’une déesse et ma servante dévouée. Je t’ai créée et je te façonnerai à mon image. Quand le processus sera achevé, le destin te révélera ton véritable nom.

– Jamais !

– Ah oui ? Faisons un test dans ce cas. Je t’ordonne de soigner ma blessure, esclave.

La jeune femme comprit alors vraiment ce que venait de lui faire subir Loki. Elle n’était plus elle-même. Son corps ne ressentait plus rien, ni douleur, ni faim, ni froid, ni fatigue… Elle se sentait forte, puissante, immortelle et invincible ! Mais monstrueuse aussi : sa peau, ses yeux, ses cheveux, ses dents, n’avaient plus rien d’humain. Ses pouvoirs sombres semblaient avoir décuplé. Le problème était que la voix de Loki contrôlait sa propre volonté. Totalement. Elle était encore capable de penser par elle-même, mais elle sentait sa personnalité s’altérer, ses souvenirs commençaient à s’estomper. Bientôt, elle ne serait plus la même. Il lui fallait agir, et vite ! Heureusement, ce que lui avait dit un jour son père lui revint en mémoire : quand il avait combattu Galaad, le tyran l’avait frappé avec un sortilège similaire et il avait su ralentir le processus maléfique. Même si elle était soumise au dieu rusé, elle devait trouver la force de résister à ce changement inacceptable. Alors elle se concentra du mieux qu’elle put, Kadfael avait réussi en s’accrochant à l’image d’Adélice, sa bien-aimée. Elle devait en faire autant : tourner toutes ses pensées vers Marwan. En gravant l’image du jeune homme dans le moindre muscle, la moindre cellule de son corps, elle ne pourrait pas l’oublier, ni lui, ni tous ceux qu’elle aimait. Elle fit de son mieux, néanmoins quand elle entendit son ravisseur répéter son injonction d’un ton plus menaçant, elle dut s’exécuter : elle saisit le poignet sanglant et d’une simple pression fit disparaître toute trace de blessure. Loki sourit, satisfait. Son visage défait retrouva des couleurs et il annonça à sa prisonnière :

– Quand tout sera terminé, je régnerai sur Asgard et Jötunheim et, enfin, tu seras mienne, Aelyne la Ténébreuse. Pour notre cause tu tueras nombre de nos ennemis et jamais tu ne mourras, car tel est mon bon plaisir. Partons maintenant.

– Loki, attends ! gémit le pauvre Thor enchaîné à son mur. Accorde-moi une dernière faveur. Retire la corne de ma poitrine, que cette agonie inutile cesse. Laisse-moi mourir dignement, mon frère.

– Non. Je t’accorde plutôt une autre faveur : celle de mourir lentement, dans la souffrance, en sachant que plus rien ne pourra te sauver. Et pourtant jusqu’au bout tu espéreras, tu ne pourras pas t’en empêcher. L’espoir, c’est comme un sang acide qui brûle la vie des faibles. D’ici quelques jours tout sera fini pour toi. Tu seras vide comme une outre de vin crevée. Quand tu sentiras le dernier battement de ton cœur, alors tu comprendras que les héros autoproclamés doivent perdre. Tu comprendras que les fins heureuses n’existent que dans les contes pour enfants. Et seulement pendant ce dernier instant de vie, tu comprendras ce que j’ai vécu, nous serons alors réellement frères le temps de cette seconde. J’espère que tu savoureras ce moment à sa juste valeur.

Loki tourna les talons. En quittant la pièce, il fredonnait une chanson sinistre :

Les boucliers seront fendus,

Temps des tempêtes, temps des loups,

Avant que le monde s’effondre ;

Personne n’épargnera personne

Au réveil de mon ami Ragnarok…

4. Les bons, la brute et les halflings

Midgard

Quand Dargo ouvrit les yeux, il mit du temps à comprendre où il était. Accrochés à un ciel bleu et lumineux, quelques moutons faisaient la course. À moins qu’il ne s’agisse plutôt de chats bedonnants ? Allongé sur le sol, le nain rêvassait, perdu dans la contemplation des formes changeantes et instables des nuages au-dessus de sa tête.

– Dargo mon ami, nous sommes arrivés. Levez-vous.

Le roi de Valdahaz sortit de sa torpeur en entendant la voix de Marwan. Par réflexe, il saisit la main qui se tendait pour l’aider à se relever. Il découvrit qu’ils se trouvaient au milieu d’un sentier en terre battue avec, d’un côté, de verts pâturages, et de l’autre, la lisière d’une forêt, on ne pouvait plus banale et rassurante. La douceur d’un soleil printanier rendait le cadre encore plus enchanteur. Les trois guerriers ajustèrent les sangles de leurs armures de cuir puis vérifièrent que leurs armes étaient en bon état, tandis que le magicien faisait apparaître des étincelles enflammées en claquant des doigts. Il parut rassuré, ses pouvoirs magiques n’avaient pas disparu.

– Kad, comment on est arrivés ici ? demanda Dargo.

– Je l’ignore. J’entends encore Odin nous souhaiter bonne chance, et ensuite je me suis réveillé, comme toi, dans ce petit coin de nature.

– Merlin, interpella Marwan, vous pensez que nous sommes vraiment dans un autre monde ? Tout me paraît si familier, même l’air est doux, chargé de senteurs connues… On dirait que les fleurs ressemblent à celles de nos champs, les arbres sont identiques…

– Je me pose la même question, figure-toi. Odin aurait-il pu se tromper et nous envoyer simplement dans un autre royaume de Nidavellir ? À ton avis, Kadfael ?

– Odin n’est pas un dieu de pacotille, je ne pense pas qu’il se soit trompé. Nous sommes là où nous devions arriver. Les terres de Midgard sont devant nous, mes amis.

– Par contre, il n’avait pas dit qu’on aurait droit à un comité d’accueil ?

– Exact, Dargo, répondit le roi de Logres. Freyr et ses hommes étaient censés nous accueillir et il n’y a personne. Merlin, faut-il y voir un mauvais présage ? ou juste un simple retard ?

La question de Kadfael était légitime : ses compagnons et lui avaient été arrachés de chez eux pour rejoindre un monde lointain et inconnu, toute l’aide disponible était la bienvenue pour retrouver sa fille. Mais personne ne les attendait au lieu du rendez-vous.

– J’imagine qu’ils ont dû avoir un contretemps… Loki est peut-être derrière tout ça, avança Merlin, à moitié convaincu.

– Oui, c’est possible en effet… Mais aussi puissant soit-il, à moins qu’Odin nous ait menti, j’ai cru comprendre que Loki était un rebelle solitaire et qu’il avait une armée de dieux et de guerriers elfes à ses trousses. Il a beau être déterminé, il semble capable de beaucoup trop de choses pour un seul individu.

– Il aurait des complices ? demanda Dargo, une pointe d’inquiétude dans la voix.

– Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, les hommes d’Odin ne sont pas là. Loki a-t-il su que nous arrivions ? Dans ce cas, comment a-t-il pu détourner une légion entière de sa mission ?

– Au royaume de Fâra, nos dieux ne sont pas connus pour leur ponctualité, peut-être que les gens d’Asgard ont le même travers, avança Marwan.

– Il n’y a pas âme qui vive à l’horizon, et je commence à avoir soif ! tonna Dargo. Et… oh, attendez ! Non… NON ! Imaginez qu’il n’y ait rien qui ressemble à de la bière dans ce monde ! Si c’est comme chez les fées, alors on va avoir droit à tisanes et compagnie, infusions de navet et décoctions de jus de pied. Vite, Kad, vite ! Il faut trouver ta fille et repartir, on est en danger ici !

Son ami sourit.

– Bière ou tisane, rassure-toi, je n’ai guère l’intention de m’éterniser. Ce monde n’est pas le nôtre, notre séjour sera de courte durée.

– Avez-vous un plan, Kadfael ? se risqua Marwan. Si nous sommes livrés à nous-mêmes, nous devrions nous mettre en quête d’habitants qui connaissent l’elfe dont parlait Odin. Il sait peut-être où Loki retient Aelyne.

Le roi de Logres regarda le jeune homme avec bienveillance. Il savait qu’il pourrait compter sur sa volonté sans faille pour sauver sa fille. Hélas, il n’avait aucune idée précise de ce qu’ils devaient faire.

– Nous devons croire en notre bonne étoile…

Une fois encore le destin leur sourit, même si, dans un premier temps, ils n’allaient pas voir les choses de cette manière… Des cris étouffés, puis de plus en plus distincts, se firent entendre de la forêt voisine. Les quatre aventuriers tournèrent la tête en direction du bruit et ne furent guère rassurés : surgissant d’un sentier au milieu des arbres, un gros cheval de labour, avec quatre enfants sur son dos, galopait vers eux (ou du moins, essayait de galoper, handicapé par un sérieux embonpoint graisseux et des passagers en surnombre). L’animal avait l’air au moins autant affolé que ses passagers, cris et hennissements se mêlaient dans un tourbillon de poussière qui permettait à quiconque de les suivre à la trace sans difficulté. Et bien entendu, c’était le cas : ils étaient poursuivis. Avant de découvrir par qui ou par quoi, les héros savaient que leurs armes seraient nécessaires : les jeunes arbres qui formaient l’orée de la forêt jusqu’au chemin de terre bougeaient dans tous les sens. Ce qui les traquait avait une force phénoménale. La réalité dépassa leurs craintes… Un ours d’une taille gigantesque et au pelage sombre surgit des bois. Il paraissait hors de lui, ses yeux rougeoyaient de colère et il écumait de rage, de longs filets de bave coulaient de sa gueule béante découvrant une rangée de crocs acérés. Il suivait le même chemin que le cheval en fuite.

– Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? murmura Kad en serrant la garde de son épée.

– On le saura bien assez vite, lui répondit Dargo, figé dans une posture défensive.

L’ours courait bien plus vite que le malheureux canasson, il aurait tôt fait de le rattraper, lui et les petits garçons terrorisés, blottis en file indienne sur la croupe en sueur. Grognements furieux et hennissements paniqués se répondaient. Le cheval arriverait bientôt à la hauteur des aventuriers. Ces derniers, pensant bien faire, levèrent les mains pour indiquer à l’équipage de venir vers eux et se mettre à l’abri. Mais la monture, fourbue et craintive, paniqua et préféra se coucher au sol pour abandonner cette course éperdue. Les quatre gamins tombèrent et la chute fut brutale.

– Vite, avec moi ! Il faut les aider ! cria Kadfael.

Déjà l’ours était sur le point de se ruer sur l’un des petits malheureux. Heureusement, le fils de Perceval le Gallois réussit à s’intercaler in extremis, parant un violent coup de griffes avec le plat de son épée. L’animal, furieux, se dressa de toute sa hauteur, se planta devant Kadfael et gronda avec force. Le roi sentit ses muscles se tétaniser et il dut se morigéner pour retrouver le courage de faire face à son adversaire. L’ours mesurait maintenant près de deux toises, il était gigantesque.

– Ne t’interpose pas dans ma querelle, humain ! tonna l’ours d’une voix caverneuse.

Passé l’effet de surprise d’entendre l’ours parler, Kadfael tenta de raisonner la bête :

– Nous sommes des étrangers, nous ne voulons pas nous battre, seigneur Ours, commença-t-il d’une voix qu’il voulait apaisante. Mais ces enfants ne méritent peut-être pas une telle colère.

Pendant ce temps, Marwan et Merlin, tout en fixant le plantigrade, firent discrètement signe aux fugitifs de se serrer derrière eux. Le roi de Fâra et le prince des Enfers leur serviraient de boucliers tant qu’ils seraient en danger.

– Je ne suis pas un seigneur Ours, ignorant. Je m’appelle Nano, je suis un ours-garou, gronda l’animal d’une voix caverneuse. Ce ne sont pas des enfants que tu protèges, sache-le. Ce sont des semi-hommes qui ont osé voler mon miel ! Ce sont de sales petits voleurs que je vais châtier.

Dargo, qui tenait sa hache bien visible, murmura à Kadfael :

– Maintenant tu as ta réponse : ce monstre s’appelle Nano, un nounours qui parle et qui n’aime pas qu’on lui pique son dessert.

– Nano, répondit le roi de Logres qui essayait d’ignorer la remarque de Dargo, je comprends vos griefs à leur encontre mais peut-être pourrions-nous trouver une sorte de… dédommagement ? Qu’en pensez-vous ?

– Ouais, intervint Dargo, je suis sûr que dans le coin on peut vous trouver des noisettes, des fraises des bois, de la rhubarbe, peut-être même des champignons…

– Non, répondit froidement Nano. Le seul dédommagement que j’accepte, ce sont leurs cœurs frétillants ! Je ne mange jamais de viande, mais pour eux je ferai une exception. Ils vont mourir. Maintenant.

Le ton était sans appel, la négociation avait tourné court : l’ours gigantesque ne serait satisfait que lorsqu’il aurait assouvi sa vengeance. L’héritier du roi Arthur avait bien l’intention de l’en empêcher, mais il ne voyait pas comment ses amis et lui pourraient résister à l’assaut qui se préparait. Leur salut viendrait peut-être de Merlin ? Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage au problème qu’il vit son ami Dargo foncer sans prévenir dans la montagne au pelage noir ! Le petit guerrier n’avait pas tergiversé longtemps : il réglerait le problème à la manière naine. Combinant vitesse et puissance, il se jeta violemment sur leur adversaire et le choc fut rude. La bête hurla de douleur et de colère en tombant à la renverse, pendant que Dargo, à califourchon maintenant sur le large poitrail, levait déjà sa hache, prêt à trancher la tête furieuse.

– NON, ne lui faites pas de mal, c’est un ami ! hurla derrière lui une voix masculine aux intonations chantantes.

Surpris, Dargo hésita un instant de trop, Nano réussit à le repousser et à le faire tomber sur le dos. Aussitôt l’ours se rua sur le nain, et cette fois ce fut ce dernier qui risquait de perdre la vie. L’animal essaya de le frapper au visage, mais le roi de Valdahaz, sans perdre son sang-froid, saisit à deux mains le long manche de sa hache et plaça son arme en travers. L’ours poussa de toutes ses forces contre ce nouvel obstacle et Dargo sentait qu’il ne tiendrait pas longtemps. Le roi de Logres n’avait pas attendu pour bondir sur le monstre, il avait glissé son bras sous sa gorge et il tentait, en vain, de l’étrangler, ou du moins de l’étourdir. Mais la solution vint de l’un des enfants (celui qui avait crié de ne pas tuer Nano), il se porta à la hauteur de Kadfael, une fiole à la main, et la lui tendit.

– Tenez, prenez ! Vite ! Versez tout sur sa tête, c’est une huile à base de passiflore, ça fonctionne en général.

Kadfael ne chercha pas à comprendre, il prit le flacon et le brisa sans plus de cérémonie sur le crâne de l’ours furieux. Un liquide épais coula sur le pelage noir, s’insinua dans les yeux, les narines et la gueule grande ouverte. La bête hurla et se redressa sur ses puissantes pattes, faisant rouler au sol le courageux guerrier qui se remit aussitôt sur pied, prêt à en découdre. Dargo profita de ce sursis pour reprendre sa hache dans le bon sens et sauter sur ses petites jambes.

Kadfael était persuadé que la fiole contenait un violent poison qui tuerait le monstre. Le procédé n’était pas très chevaleresque, mais la fin justifie parfois les moyens, et son ami Dargo serait mort s’il n’avait rien fait. Pourtant, Nano ne mourut pas. Sous les yeux éberlués des quatre aventuriers, qui se tenaient maintenant à bonne distance de la bête, se déroulait un spectacle peu ordinaire. Dans d’effroyables craquements d’os, le corps de l’ours se modifia rapidement. Les pattes s’affinèrent, le pelage s’estompa, la mâchoire se brisa pour se reconstruire différemment. Au bout de quelques instants, en lieu et place du monstre gisait un homme, costaud, à la barbe noire et fournie, nu et recroquevillé sur lui-même. Il avait l’air épuisé par sa métamorphose et respirait à grand-peine. Il leva une main sans regarder les autres, leur indiquant qu’il ne fallait pas l’approcher.

– Je suis désolé, Samuel… articula-t-il d’une voix bien plus humaine qu’auparavant. Partez maintenant, laissez-moi. Je… je vais me reposer un peu et rentrer chez moi.

Marwan se tourna vers ses compagnons et leur dit, soulagé :

– Nous savons maintenant ce qu’est un ours-garou.

– Et moi qui croyais avoir tout vu en matière de métamorphose… soupira Kadfael en se souvenant de la première fois où il avait découvert le véritable visage d’Adélice, si beau et rayonnant.

Laissant tranquille le pauvre Nano redevenu inoffensif, les aventuriers purent enfin s’intéresser à ceux qu’ils venaient de sauver. Ils étaient quatre, pas plus grands que des gamins, et pourtant Nano avait raison : ce n’étaient pas des enfants, pas des nains non plus (trop minces), ni des gnomes (pas assez difformes), ni des lutins (pas assez verts)… Ils ressemblaient beaucoup à des hommes en miniature : cheveux bouclés, rasés de près, habillés de propre avec leurs pantalons en velours, leurs chemises à lacets et leurs vestes à gros boutons de cuivre. Dargo leur trouvait bonne mine, même s’il n’était pas emballé par le choix des couleurs, trop criardes à son goût. Hormis la taille, la seule différence avec l’espèce humaine c’était leurs pieds et leurs oreilles. Leurs chevelures abondantes ne pouvaient masquer totalement leurs pavillons en forme de feuille de silène. Quant à leurs petons, qu’ils avaient larges et bien plantés dans le sol, ils arboraient une touffe de poils importante sur le dessus, que l’on pouvait voir car aucun des quatre individus ne portait de chaussures. S’étaient-ils fait dépouiller par des bandits de grand chemin ? Personne n’osa évoquer ce détail de peur de se montrer discourtois.

Celui qui avait couru avec la fiole vers Kadfael s’approcha. Sa bouille ronde et ses cheveux en bataille prêtaient à confusion, de loin on pouvait le prendre aisément pour un enfant. Mais de près, on savait qu’on avait affaire à un adulte en découvrant ses discrètes pattes d’oie au coin des yeux, le léger duvet sous le menton et surtout le regard pénétrant de ses yeux noisette. Il sourit et déclara d’un ton solennel :

– Merci à vous, nobles inconnus. Vous nous avez sauvés. Nano n’était pas dans son assiette aujourd’hui, mais d’habitude il est de charmante compagnie.

– C’est à cause de la lune, elle était pleine hier, intervint l’un de ses camarades aux cheveux roux. Le miel, il avait dit qu’on pouvait en prendre.

– Et vous êtes qui… ou quoi, au juste ? intervint alors Dargo avec sa franchise habituelle.

– Vous n’avez jamais croisé de gens de notre espèce ? s’étonna un troisième, plus petit que les autres encore. Vous devez venir d’un trou vraiment perdu !

– Ne sois pas grossier, Guillaume ! répliqua le premier qui devait être le meneur du groupe. À leur tenue on voit bien qu’ils ne sont pas d’ici. (Puis se tournant vers Dargo et ses amis :) Selon les régions, nous portons plusieurs noms : hobberas, semi-hommes, halflings… Je m’appelle Samuel Potiron. Et voici mes amis et associés : Guillaume Remue-Poire, Glandouille – on l’a surnommé ainsi car c’est une gentille andouille qui n’aime pas travailler – et enfin Albert Magotte. Et le gros nigaud de cheval que vous voyez paître dans le pré là-bas, c’est Bouleude. Il ne court pas très vite, il mange trop, un rien lui fait peur mais il nous transporte sans jamais rechigner. Nous sommes vos humbles débiteurs et vous sommes redevables à jamais, nobles étrangers.

À ces mots, les quatre halflings, ensemble, se prosternèrent en signe de respect. Dargo et Kadfael se regardèrent du coin de l’œil, ne sachant pas bien quoi faire. Merlin, habitué aux présentations protocolaires après avoir longtemps aidé les rois de Logres, prit la parole :

– Je m’appelle Merlin, je ne suis qu’un humble érudit au service du bien et des gens simples…

Dargo ricana peu discrètement, se disant qu’il poussait un peu le bouchon le vieux magicien, dans la mesure où il oubliait de dire qu’il était aussi souverain des Enfers et qu’il passait une grande partie de son temps à travailler pour des rois et des dieux, des gens pas forcément simples et modestes… Merlin l’ignora et continua :

– Le petit gros, le grand costaud et le jeune homme derrière moi, sont mes serviteurs. En récompense de notre humble action pour vous sauver, nous aurions besoin seulement de quelques renseignements.

Dargo, outré d’être ainsi sous-estimé par Merlin, voulut se plaindre, mais Kadfael lui fila un discret coup de pied dans le tibia pour lui enjoindre de se taire. Le roi de Logres savait que son ancien maître avait parfaitement raison de cacher leurs identités. Les halflings semblaient de braves gens, mais ils étaient peut-être aussi d’incorrigibles bavards. Or si Loki se savait traqué, il prendrait encore la fuite et c’en serait fini de leur quête.

Samuel Potiron fit mine de ne pas remarquer leur manège et répondit, sincèrement ravi :

– Nous vous dirons tout ce que nous savons devant un repas chaud. Comme dit l’adage : Un bon halfling est un halfling qui mange en bonne compagnie ! Et Albert vient de brasser une nouvelle bière, vous m’en direz des nouvelles…

Dargo ne put réprimer un cri de joie pendant que Merlin levait les yeux au ciel, consterné.

5. Janhlynheim

Midgard

Depuis deux bonnes heures, nos héros suivaient à pied leurs hôtes juchés sur leur cheval bedonnant. L’animal avait retrouvé son rythme naturel, lent et débonnaire. Même Dargo, pourtant pas le plus apte à se hâter avec ses petites jambes, trouvait que la bourrique prenait son temps… Malgré leur empressement à retrouver Aelyne, il leur fallait prendre leur mal en patience, et une halte chez les halflings leur permettrait de faire le point sur leur situation. Ce monde, malgré son aspect familier, leur était inconnu.

Kadfael, Dargo et Marwan échangèrent peu sur le trajet, se contentant de jouer leur rôle d’hommes de main aux côtés de leur vieux maître érudit. Merlin n’eut aucune difficulté à faire parler les semi-hommes, trop heureux d’avoir de la compagnie. Ils étaient bavards, mais ils avaient leur propre logique, s’intéressant plus à l’agriculture, à la cuisine ou aux chants des oiseaux qu’au nom des royaumes environnants, aux batailles d’antan ou aux arts de la forge. Samuel, Guillaume, Glandouille et Albert appartenaient à un peuple disséminé depuis longtemps aux quatre coins du monde. Ils avaient grandi dans une petite colonie vers l’est dans les Monts d’Airain. La vie était dure et monotone par là-bas. Samuel avait été élevé par son oncle et, à la mort de celui-ci, le jeune semi-homme, en guise d’héritage, avait reçu un trésor de papier. Il s’agissait d’une carte des royaumes qui indiquait, à l’ouest, une vaste contrée où vivaient des halflings, il y avait aussi des ouvrages sur la culture des semences, la chasse, le brassage de la bière… et, dans une pile de livres, il avait découvert un bestiaire rédigé par son propre père. Samuel avait perdu sa mère à la naissance, et son paternel avait un jour disparu sans qu’on lui donne aucune explication. Il était parti et n’était jamais revenu. Ce livre lui livra la clé du mystère : son père exerçait en réalité un drôle de métier, il était une sorte d’explorateur qui vadrouillait par monts et par vaux dans le but de recenser les créatures étranges qui vivaient sur Midgard. Une fois ses observations effectuées, il dressait pour chacun de ces êtres un portrait et une description complète, tant de ses mœurs, son alimentation, que des moyens de le combattre, de l’amadouer ou de le soigner si besoin. C’était grâce aux connaissances contenues dans ces feuillets que Samuel avait su quoi faire face à l’ours-garou : la passiflore endormait suffisamment les instincts primitifs d’un métamorphe furieux, et celui-ci finissait par reprendre forme humaine. Toujours est-il que ce halfling avait à peine fait part à ses amis Guillaume, Glandouille et Albert de l’existence de la carte et des livres, que leur baluchon était prêt : ils étaient déterminés à partir à l’aventure. Ils avaient toujours su qu’ils n’étaient pas faits pour les montagnes froides, ils rêvaient plutôt de cette lointaine contrée où vivaient des gens comme eux.

Ils étaient partis depuis dix ans maintenant, et ils n’avaient pas encore accompli le quart du chemin voulu. Ils avaient pris leur temps, le voyage étant à leurs yeux la meilleure école de la vie. Ils découvraient le monde à leur rythme, ils rencontraient des gens différents et étonnants, comme le fameux Nano qui les invitait parfois chez lui, dans sa ferme. Un être charmant, sauf les nuits de pleine lune où il perdait toute mesure. Ils avaient décidé de s’installer dans cette région quelques années avant de reprendre la route. Peut-être ne repartiraient-ils jamais, heureux de leur sort. Peut-être l’envie d’atteindre leur but initial les reprendrait-elle un jour et ils se remettraient en quête du pays recherché. Ils refusaient de trancher cette question, savourant le plaisir d’avoir le choix entre partir ou rester. Chacun apportait des connaissances ou des compétences utiles au groupe. Guillaume excellait à la pêche, Albert s’était pris de passion pour la culture de tout ce qui pouvait être planté, et Glandouille était séduit par le gardiennage des animaux, activité peu contraignante où il avait encore des difficultés parfois (il avait rarement le même nombre de poules le matin et le soir). Samuel, quant à lui, supervisait la petite compagnie, complétant parfois la carte de son père, étudiant chaque jour quelques pages du bestiaire…

Quand il évoqua la carte, les yeux de Merlin se mirent à briller d’un vif intérêt.

– Vous pensez que nous pourrions jeter un œil à ce papier ? Par simple curiosité…

– Bien sûr ! Nous allons tout vous montrer, vous êtes nos hôtes ! répondit Albert, tout joyeux.

Kadfael et Merlin se regardèrent en coin d’un air entendu. Ils trouveraient peut-être un indice, une direction, n’importe quoi qui leur dirait où aller.

Le voyage arrivait à son terme. Le groupe passa une dernière colline et ils découvrirent un chemin qui descendait en pente douce vers des champs aux couleurs variées. Près des terrains cultivés on avait bâti un corps de ferme spacieux, simple mais robuste, une étable et un abri en planches pour ranger les outils. Un autre bâtiment, accolé à la maison principale, devait faire office de brasserie. Du moins était-ce ce que Dargo espérait. Dans la cour s’égaillaient des poules et des oies tandis que des canards placides entraient et sortaient d’un vaste étang proche, dont la surface luisait comme un miroir. Au milieu des roseaux bordant ce plan d’eau une vieille barque était attachée à un ponton bringuebalant. Quelques pieux, émergeant à intervalles réguliers, signalaient la présence de filets et de nasses. L’œuvre de Guillaume, sans doute.

– Glandouille, tu as encore mal fermé l’enclos ! Les volailles se baladent toutes seules, rouspéta Samuel.

– Non, c’est pas de ma faute ! se défendit son congénère. Je t’ai dit que les poules savent ouvrir le portail… Cornebidouille de cornebidouille, j’y peux rien si elles sont plus malignes que moi !

Les autres sourirent en coin mais personne n’osa accabler le pauvre garçon. L’insouciance était dans sa nature.

Autour des champs s’étirait un ruban de hêtres et d’aulnes majestueux. Plus loin, vers l’horizon, on distinguait parmi les nuages bas la ligne brumeuse de montagnes au-dessus de la masse sombre d’une forêt. Après avoir traversé avec précaution le pont de bois (les lattes vermoulues craquaient sous chacun de leurs pas) surplombant un ruisseau au cours ralenti par les nénuphars et les lentilles d’eau, les voyageurs arrivèrent enfin à destination. L’attention de Merlin fut attirée par une parcelle cultivée.

– Mais… est-ce bien ce que je crois ? demanda le vieil homme, une pointe d’envie dans la voix.

– Vous aimez les épinards? s’étonna Dargo.

Merlin soupira, il allait répondre quand Albert le devança :

– Eh non ! mon ami, les feuilles se ressemblent un peu, mais il s’agit d’herbe à pipe. C’est moi qui ai créé cette variété-là si vous voulez tout savoir. Vous vous adonnez au tabac, maître Merlin ? J’imagine que pour un érudit, cela permet d’ouvrir l’esprit.

Le magicien essaya de reprendre un air indifférent à la question, mais le pétillement dans ses yeux le trahissait. Il se contenta de répondre :

– Oh… Dans une ancienne vie, oui, peut-être… mais de toute manière j’ai égaré ma pipe depuis longtemps.

– Ce n’est pas un problème, voyons ! répondit joyeusement Guillaume. Nous allons vous en offrir une, nous en avons toujours de côté pour les invités.

– Et ce soir on fera des concours de ronds alors ? demanda Glandouille, souriant jusqu’aux oreilles.

Merlin rosit de joie à l’idée de pouvoir s’adonner à ce petit plaisir qu’il croyait à jamais disparu.

– Je n’étais pas mauvais en ronds de fumée dans ma jeunesse, dit-il sur un ton énigmatique. Je relève le défi.

Les halflings poussèrent des cris de joie et descendirent de cheval. Kadfael était satisfait, la bonne humeur de leurs nouveaux amis était communicative, et il était certain qu’ils avaient encore des choses à leur révéler. Ils l’ignoraient eux-mêmes, mais un indice se cachait peut-être dans leur carte, dans leurs livres, dans leurs pots de confiture, dans leur tabac… Dargo, quant à lui, n’était pas mécontent d’être là. Depuis qu’ils s’étaient mis en route, une seule idée l’obsédait : le goût de la bière locale !

*

Albert s’était fait un plaisir d’emmener Dargo et Marwan visiter la distillerie. Le jeune roi de Fâra, d’abord méfiant, avait vite fait de suivre la marche des nombreuses dégustations, chaque chope vidée lui valant une vigoureuse tape dans le dos de la part de Dargo, heureux comme un enfant. Très vite les deux rois se mirent d’accord pour envoyer des ouvriers compétents construire une brasserie dans la ville d’Amlâm. Pendant ce temps Guillaume et Glandouille s’étaient attelés à la rude tâche de préparer un repas en l’honneur de leurs invités. Ils leur devaient la vie, ils pouvaient au moins les remercier avec un bon dîner. (Nano aurait sûrement regretté son emportement par la suite, mais il était bien décidé à les faire passer de vie à trépas, et ces quatre voyageurs les avaient sauvés d’une mort assurée.) Samuel, pour sa part, montrait tous les documents qu’il avait en sa possession. Kadfael laissa Merlin scruter seul la carte aux côtés du halfling, il ne voulait pas éveiller les soupçons sur sa véritable identité. Officiellement, il n’était qu’un simple garde du corps.

Il prit le fameux bestiaire et décida de s’asseoir dans un fauteuil, un peu trop étroit, pour le feuilleter. Il se dit qu’il serait peut-être bon de savoir quel genre de créatures pouvaient croiser leur chemin. Rapidement, il se plongea dans la lecture et se rendit soudain compte d’une chose qui aurait dû leur sauter aux yeux : Midgard et Nidavellir parlaient la même langue. Mieux ! ils partageaient aussi l’écriture. Depuis le début, Samuel et ses compagnons parlaient le commun, et tous se comprenaient, leur alphabet était identique… Même Merlin ne semblait pas avoir relevé ce détail, ou alors il était tellement habitué à vivre avec le surnaturel que plus rien ne pouvait l’étonner. Cette pensée attrista le roi de Logres et il préféra ne plus y penser. Il en conclut que les mondes portés par le mystérieux Yggdrasil d’Odin étaient en réalité façonnés par les mêmes savoirs, les mêmes principes. Mais surtout par les mêmes dieux. Samuel le savait-il, lui aussi ? Avait-il conscience que son monde n’était pas unique dans le silence des espaces infinis des étoiles ? Cela l’effrayait-il ? Il trouva plus prudent de ne pas lui poser la question, lui-même aurait pris pour un fou quiconque lui aurait parlé de ces choses avant qu’il ne rencontre Loki et Odin en personne. Les dieux, quels qu’ils soient, ne lui apportaient que du malheur… Il chassa ces idées noires et retourna à sa lecture.

Si les Terres de l’Ouest et les autres royaumes recelaient en leur sein de nombreuses créatures terrifiantes, les terres de Midgard n’étaient pas en reste. Kadfael n’en revenait pas de la multitude de dangers arpentant ce monde. Certains dessins glaçaient le sang, comme celui de ce cocatrix à la fois coq, serpent et chauve-souris. Mais il y en avait d’autres, bien d’autres… Le père de Samuel avait vu des êtres tellement effroyables que le roi de Logres se demandait comment il avait pu les côtoyer sans mourir plus tôt ! Les noms et les vies de ces créatures défilaient sous ses yeux comme le hôma, protecteur des cieux qui ne se posait jamais, l’hydre et ses nombreuses têtes reptiliennes, le sîmorgh capable de transporter un dragon sur son dos, le lupeux à voix humaine et à corps de loup, le minotaure mi-homme mi-taureau, la guenaude, sorcière sangsue des rêves, la manticore anthropophage, le rynchote et l’endriague, insectes géants et répugnants… Pour beaucoup, une anecdote, une ancienne légende ou encore un témoignage, pas toujours de première main, enrichissaient la description.

De son côté, Merlin essayait de comprendre les schémas, souvent grossiers et approximatifs, de la carte jaunie et craquelée de Samuel. La plupart des noms des villes, des royaumes, des forêts, des montagnes ou des cours d’eau s’étaient effacés avec le temps. Il aurait bien aimé jeter un sort de révélation, mais il ne trouva cela guère prudent. Il ignorait si les magiciens étaient bien vus dans ce monde, mieux valait rester sur ses gardes et se contenter d’observer ce qu’il avait sous les yeux.

– Et au sud, qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il tout à coup. Vous me parlez beaucoup de ces terres sauvages, mais là, regardez !

Merlin avait posé son long index osseux sur le bas de la carte parcheminée. Le semi-homme regarda attentivement puis fronça les sourcils.

– C’est à une bonne semaine de marche d’ici et c’est très dangereux. Mon père dit dans une note qu’il n’a pas pu aller plus loin, arrêté par un marais putride hanté par des âmes tourmentées. Il a même précisé, et je le cite : Un mal sombre règne dans les contrées au-delà. Il ne faut surtout pas aller dans cette direction !

– Une semaine, dites-vous ? reprit Merlin, l’air songeur, une main sur le menton. Hum, hum…

*

Le repas avait été fastueux. Les halflings n’avaient pas exagéré en disant aimer la bonne chère. Dargo n’en revenait pas, ni son assiette, ni sa chope, ne désemplissaient. Au menu ? Rôti de bœuf et patates douces, pâté en croûte, terrine de canard, tarte aux poireaux, soupe de potiron, salade de noix et confitures de coing et de framboise, farandole de fromages, pains chauds et bière fraîche. Sans oublier un petit alcool de pomme pour faire passer le tout à la fin. Les quatre petits bonshommes étaient des hôtes charmants. Marwan, d’habitude si réservé, fit honneur aux plats et aux discussions, se hasardant même à poser la question délicate de l’absence de souliers aux pieds des halflings.

– Vous venez vraiment de très loin… se contenta de répondre en souriant Guillaume.

Dargo, de plus en plus ivre, décida de venir à la rescousse de son ami et prit sur lui d’insister.

– C’est vrai, faut pas vous vexer si on demande, hein ? hic… Mais vous ne mettez jamais de bottes, de chaussures, de mules, de pantoufles… ?

– De chaussettes aussi, glissa Kadfael.

– Chaussettes ! s’exclama le nain totalement passionné par le sujet maintenant. C’est vrai ça ! hic… C’est bien, ça tient chaud…

Albert décida d’éclairer leur lanterne :

– On n’en met jamais, on garde toujours nos pieds à l’air. C’est parce qu’on a les orteils sensibles, et puis on a un gros pelage sur le dessus, si on l’enferme il sent mauvais…

– Ah ! ouais ? s’écria Dargo. Par Kr… qui on veut, il faudrait que j’essaie un de ces jours de marcher pieds nus… pour voir si ça peut atténuer l’odeur de mes pieds quand je dors. Parfois ça sent tellement fort que ça me réveille, et puis ça ferait plaisir à ma femme ! hic… Elle me dit toujours que je devrais laisser un peu respirer mes poils d’orteils…

– Ce n’est pas faux, conclut Kadfael avec un sourire malicieux.

Tout le monde rit de bon cœur. La conversation reprit de plus belle sur d’autres sujets, quand Samuel leur demanda enfin d’où ils venaient pour tout ignorer de ce monde. Marwan, Dargo et Kadfael regardèrent Merlin du coin de l’œil : était-il sage de leur dire la vérité ? Finalement ils décidèrent de leur faire confiance, et le roi de Logres brossa un tableau rapide de leur situation. Est-ce que c’était dans leur nature confiante ou grâce aux grandes quantités de bière et d’alcool de pomme ingurgitées, toujours est-il que les petits hommes crurent à son histoire.

– Mais moi, conclut Dargo en buvant une longue gorgée de bière, franchement… hic… je vais vous dire : je m’y perds avec tous ces noms à coucher dehors. On n’a pas idée d’appeler son monde en heim… Jötunheim… Muspellheim… Helheim… Alf… hic… Alfheim. Dans ce cas, moi si je pouvais, Nidavellir, je l’appellerais Janhlynheim, eh ouais ! Et le roi de Logres, il pourrait rien dire, car le protecteur de l’Atlantide, c’est bibi ! Par contre, faudrait que je consulte d’abord ma femme si je peux. Parce que le nom de notre royaume j’ai fait sans lui demander… Je voulais lui faire la surprise avec la Brasserie Céleste… et bon, bref.

Voyant bien que le pauvre nain avait quelque peu abusé de la nouvelle cuvée fraîchement brassée, Albert eut une idée brillante qui ravit les convives.

– Et si on allait s’avachir dehors sur les bancs ? On regardera les étoiles en faisant nos ronds de fumée.

Tout le monde applaudit. Merlin fut debout sur ses vieilles jambes le premier. Il attendait ce moment avec une certaine impatience.

– Tenez, elle est à vous. Nous sommes heureux de vous l’offrir.

Le magicien baissa le regard et vit Glandouille qui lui tendait une jolie pipe, longue et fine, courbée après le bec pour faciliter la prise en main. L’objet était à la fois simple et élégant, le tube creux était taillé dans de l’écume de mer, matière noble et recherchée par tous les fumeurs de pipe. Le vieil homme apprécia le cadeau et remercia chaleureusement les quatre amis pour leur générosité. Il déclara alors solennellement qu’avec une pipe de cette qualité ce n’étaient pas des ronds qu’il allait créer, mais des voiliers, des papillons, voire un dragon s’il y mettait toute son habileté. Les convives se levèrent et sortirent en riant, impatients de voir cela, sauf Kadfael et Samuel. Le roi de Logres avait glissé au semi-homme qu’il aimerait s’entretenir avec lui encore une fois. Ils prirent place chacun dans un fauteuil devant la cheminée où crépitaient quelques bûches humides.

– Écoutez, Samuel, vous savez tout de nous maintenant. Même si nous passons une soirée fort agréable, nous sommes aussi très inquiets pour ma fille, Aelyne. Êtes-vous sûr de ne rien pouvoir me dire ? Nous avons consulté votre carte, vos livres, mais nulle part on ne mentionne une elfe qui serait… spéciale. Peut-être la prenez-vous pour une puissante fée, ici.

– Une fée ? réagit le semi-homme. Pour sûr que j’en ai rencontré une !

– Où ? le coupa Kadfael. Dites-moi, je vous en supplie.

– Attendez que je me souvienne… C’était il y a bien cinq ou six ans. J’étais parti explorer assez loin d’ici, à deux jours de marche environ.

Le roi de Logres bondit vers la carte repliée sur une étagère près de la table à manger, il la prit et la mit sous le nez de Samuel.

– Montrez-moi.

Le halfling hésita, puis il appuya son index sur un point.

– C’est là, vous voyez ? Il faut prendre le sentier des Cerfs, à mi-chemin vous tomberez sur un village d’humains. Zimroth. Et après, suivez ce petit cours d’eau, ici. Il y a aussi une sorte de créature bizarre qui habite dans le coin.

– Le livre de votre père n’en parle pas.

– Le livre de mon père ne dit pas tout. J’ai trouvé l’endroit par hasard, je cherchais des champignons pour faire une omelette, je m’en souviens très bien. Et je suis arrivé devant cette mare avec un gros saule au milieu. Mais ce n’est pas un saule ordinaire, c’est un arbre qui parle. Il raconte sa vie aux oiseaux, aux fleurs… je me souviens qu’il était très lent. Et puis il a dit un nom… Alatariel. Il l’a dit à plusieurs reprises, et tout à coup elle était là.

– Vous lui avez parlé ? le pressa Kadfael, impatient de savoir.

– Non, je n’ai pas osé. Je suis resté caché.

– Vous l’avez espionnée ?

– Non ! J’ai… observé. Une fée lumineuse qui irradie autour d’elle avec un arbre qui parle, avouez que c’est plutôt intimidant.

– Vous avez entendu leur conversation ?

– J’étais trop loin, puis elle est repartie.

– Et comment vous savez que c’est une fée ?

– Le lendemain j’ai croisé un vieil ermite à longue barbe. On a sympathisé, je lui ai raconté mon aventure. Il m’a répondu que j’avais découvert la mare aux fées. Il n’avait qu’un œil, mais son regard brillait de bonheur quand il a dit ça.

– Un seul œil ? Comment s’appelait-il votre vieil ermite ?

– Je ne sais plus trop… Arald ? Aymar ?… Non : Harbard. Voilà, c’était ça son nom. Harbard. Vous le connaissez ? C’est un ami à vous ?

À la fois soulagé d’avoir retrouvé une piste sérieuse pour leur quête – la fée lumineuse était forcément l’elfe dont parlait Odin – et toujours en colère contre le dieu borgne pour avoir mis la vie de sa fille en danger, Kadfael éluda :

– On s’est croisés une fois ou deux… C’est sans importance. Nous partirons demain, dès l’aube. Merci, Samuel, c’est moi qui suis votre débiteur désormais.

6. Sur la route

Midgard

Les quatre héros de Nidavellir avaient quitté Samuel et ses amis aux premières lueurs du jour, non sans avoir au préalable pris en leur compagnie un petit-déjeuner copieux. Merlin, guère en appétit, en avait profité pour recopier la carte des halflings. Mieux connaître les terres de Midgard leur éviterait de se perdre, du moins l’espérait-il.

Si le chemin était facile à suivre au début, rapidement les qualités de pisteur de Marwan se révélèrent nécessaires. Les prairies au sol moussu et parsemé de pâquerettes, de boutons d’or et de pissenlits alternaient avec des océans de luzerne et de blé sauvage. Garder le bon cap n’était pas chose aisée. Il leur fallait aller plein ouest, mais avancer en ligne droite se révélait compliqué. La végétation changeait et les obstacles se multipliaient, ils devaient souvent contourner des étangs ou des bosquets d’arbustes trop touffus pour être traversés, le bras d’un fleuve les obligeant même à descendre loin vers le sud pour trouver un pont suffisamment solide.

Quand ils arrivèrent devant la passerelle, tout semblait calme, néanmoins Kadfael eut un mauvais pressentiment. Son instinct cherchait à le mettre en garde. Méfiant, il fit signe à ses compagnons d’attendre et approcha de la berge pour s’assurer de la stabilité de la construction. Il examina le dessous du tablier avec attention puis les piliers du pont. Ils étaient enfoncés dans de gros blocs de granit et fixés par des anneaux de fer. Mais les goupilles de maintien avaient disparu. Que l’une se casse et disparaisse était envisageable, que des dizaines soient absentes hautement improbable, mais toutes ? C’était du sabotage, purement et simplement. Le roi de Logres regarda autour de lui, se demandant si cela leur était destiné. Aucun adversaire ne débarqua ni d’un côté ni de l’autre du fleuve. Ce piège n’avait pas été mis en place pour eux, mais cela signifiait que la région était plus dangereuse qu’il n’y paraissait. Il revint vers ses compagnons et leur expliqua la situation. Dargo n’était pas enchanté par cette nouvelle :

– Cela veut dire qu’on va encore perdre des heures pour trouver un autre pont ?

– Si nous traversons, même l’un après l’autre, répondit Kadfael, il risque de s’effondrer sous nos pas.

– Notre ami Dargo a raison, objecta Merlin. Le temps joue contre nous, il fera nuit dans quelques heures et j’aimerais bien dormir dans une auberge plutôt qu’à la belle étoile. Laissez-moi faire, j’ai la solution.

Confiants dans ses pouvoirs, ils le laissèrent opérer sans poser de questions. Le vieux magicien tendit une main autoritaire vers les piliers et prononça quelques mots inintelligibles, tandis que ses yeux et ses doigts commençaient à briller. Quand il eut fini, il s’adressa à ses compagnons :

– Ne traînons pas, suivez-moi !

Ils obéirent et traversèrent d’un pas décidé derrière le magicien. Les planches grincèrent, les piliers non maintenus se fissurèrent mais tinrent bon. Mais dès que le dernier voyageur fut passé, l’ensemble s’effondra dans un bruit sourd, et les morceaux de bois et de pierre roulèrent au fond des eaux sombres, emportés par le courant.

Sans attendre, Marwan se remit en quête d’un nouveau sentier susceptible de les emmener vers leur prochaine étape : Zimroth. Pendant un court instant des frissons lui parcoururent l’échine, il avait l’impression que quelqu’un l’épiait. Il leva la tête et scruta les alentours, mais ne vit personne. Il en conclut que c’était le fruit de son imagination et que la disparition de sa bien-aimée mettait ses nerfs à rude épreuve. Il n’y prêta plus guère attention.

*

Zimroth était l’un des rares villages présents dans cette région sauvage qui ne portait pas de nom. Samuel avait expliqué à Kadfael qu’aucun peuple ne la revendiquait. Elle n’était constituée que d’une lande peu propice à la culture et de forêts éparses. Ce coin du monde était une aubaine pour tous ceux qui cherchaient à vivre hors de toute contrainte, mais c’était aussi une zone de non-droit où il ne fallait espérer aucun secours en cas de litige ou de conflit avec une ferme voisine ou des brigands de grand chemin.

Le village dans lequel entrèrent les trois rois et le magicien faisait exception, un semblant d’ordre régnait dans ses rues. Zimroth offrait un cadre apaisé, mais pas pour autant adouci. Les allées du bourg étaient noires de monde et animées. Une sorte de foire agricole se tenait au milieu des voies, et les aventuriers eurent toutes les peines du monde à se frayer un chemin à travers les étals débordant de charcuteries, de têtes de bœuf fraîchement coupées ou encore de poissons odorants. Des poules, des oies, des chiens et d’autres bestioles moins facilement reconnaissables s’égaillaient entre les jambes des autochtones et des gens de passage.

Dargo, alléché par l’odeur de plats cuisinés, fut le premier à repérer une auberge. La seule du bourg à vrai dire. Le petit groupe entra dans l’établissement, ils avaient besoin de manger et de reprendre des forces. Ils espéraient rejoindre la mare aux fées le lendemain plutôt que de se montrer imprudents en voyageant de nuit dans une contrée inconnue et potentiellement dangereuse.

À l’intérieur, toutes les tables étaient occupées par des clients aux mines peu avenantes, voire patibulaires. Dargo apprécia néanmoins de voir des nains parmi les hommes et les femmes présents. Il se dit qu’il passerait inaperçu au milieu de cette foule, personne ne viendrait l’interroger sur ses origines. Le lieu était vivant, on entendait partout des conversations de marchandage, de négociations sur le prix des denrées ou sur les taux d’intérêt pour des crédits consentis et déjà regrettés. Plus loin, des journaliers fourbus houspillaient une pauvre serveuse pour qu’elle se hâte de leur apporter la bière et la galette de choux qu’ils venaient à peine de commander. Debout près du comptoir, une chope à la main, de tristes sires parlaient fort, se donnant des airs importants tout en feignant d’être bien informés des secrets du monde. Merlin retint au vol, parmi le flot de fanfaronnades, l’évocation d’une guerre à venir et d’un dragon sur le point de se réveiller plus au nord. Marwan, quant à lui, repéra, assis près d’une fenêtre aux vitres crasseuses, un joueur de cartes à la mine louche qui cherchait du coin de l’œil le naïf assez fortuné pour le délester de sa bourse. La salle baignait dans un brouhaha chaotique, aggravé encore par quelques clients avinés qui chantaient faux leur amour des femmes et la vie de marin au long cours.

Ils n’étaient pas tombés sur l’auberge la plus recommandable de Midgard mais ils s’en moquaient, ils ne voyageaient pas pour le plaisir mais pour accomplir une quête de la plus haute importance : sauver la princesse Aelyne.

Kadfael avisa le patron du troquet, debout derrière son comptoir en train de ranger des bouteilles sur un rayonnage massif et taillé grossièrement. Il l’interpella avec civilité, l’aubergiste se retourna avec un air de butor. Il était à l’image de son mobilier : costaud et peu raffiné. L’individu ne prêtait pas à sourire. Sous un crâne dégarni où perlaient des gouttes de sueur rance, ses traits étaient déformés par une balafre boursouflée qui zigzaguait sur sa joue gauche. Son gros nez épaté et ses lèvres épaisses qui dévoilaient des petites dents jaunâtres rappelaient la tête d’un porc en colère. L’haleine fétide qu’il exhalait confirmait cette impression peu flatteuse.

– Qu’est-ce qu’ils veulent les étrangers ? grogna-t-il. Ici on mange ce qu’il y a et on boit ce qu’il reste, je vous préviens !

L’accueil était loin d’être chaleureux. Le roi de Logres fixa le malotru droit dans les yeux tout en gardant son calme. Il n’allait pas perdre son sang-froid pour si peu, il avait besoin d’obtenir des informations avant toute chose. Dargo essaya de détendre l’atmosphère, mais le résultat fut mitigé :

– Elle n’a pas de nom votre gargote ? demanda le nain. J’ai pas vu d’écriteau à l’entrée.

– Pas besoin de nom ici, répliqua l’autre. C’est la seule auberge à des lieues à la ronde. Les gens qui viennent, ça leur va. Et ceux à qui ça plaît pas, je les retiens pas.

– C’est dommage, insista Dargo, visiblement déçu.

– Vous auriez voulu quoi ? ricana l’aubergiste. Que ça s’appelle Au joyeux poney ?

Kadfael intervint, il ne voulait pas que la situation s’envenime.

– Nous passerons la nuit ici, tavernier, déclara-t-il, et nous ne nous plaindrons de rien. Nous avons juste besoin de quelques renseignements.

Dargo fit mine de protester mais se ravisa, conscient que ce n’était pas le moment. Marwan était outré par ce qu’il entendait, Aelyne était en grand danger et cet individu à l’hygiène douteuse se mettait en travers de leur route par son attitude hostile. Il respira et réussit à se contenir. Merlin n’appréciait pas non plus le bonhomme et décida d’intervenir. Le magicien sortit la carte qu’il avait recopiée, la posa sur le comptoir et pointa un index sur l’endroit où était censée se trouver la mare aux fées. Il demanda d’une voix autoritaire :

– Nous devons nous rendre ici, mais j’ai entendu l’un de vos clients parler de dragon et de guerre, est-ce sur notre route ? Devrons-nous faire un détour ?

Le regard de l’aubergiste s’assombrit encore plus. Il répondit sur un ton buté :

– Une information, c’est comme un service. Et un service, c’est jamais gratuit.

Kadfael resta imperturbable même s’il sentait la colère monter en lui. Sans un mot, il posa une pièce d’argent sur la surface graisseuse du comptoir. L’autre fit la moue et maugréa :

– C’est pas assez.

La fureur de Marwan éclata et surprit tout le monde. Avant que ses compagnons aient eu le temps de l’arrêter, il avait lancé sa main en avant, saisi la gorge du malotru et plaqué sa tête contre le comptoir, tout en lui murmurant à l’oreille :

– Si tu veux voir le soleil se lever demain matin, prends cette pièce et réponds à mon ami.

L’aubergiste, le visage empourpré, remua la tête pour lui signifier qu’il avait compris. Marwan relâcha son étreinte et le laissa se redresser. Kadfael et Dargo regardaient autour d’eux, craignant une réaction de certains clients, mais personne n’avait fait attention à leur manège. Ils étaient trop occupés par leurs propres affaires, ou simplement indifférents au sort de cet homme mal élevé.

Celui-ci se montra beaucoup plus loquace, il avoua que des troupes armées avaient été aperçues au nord et leur indiqua sur la carte un autre chemin possible. Il fallait passer par le val des galgals, un ancien cimetière occupé par les soldats d’une bataille oubliée depuis longtemps. Mais l’homme au visage porcin s’empressa d’ajouter que peu de gens se risquaient sur ces chemins, car certaines légendes disaient le lieu hanté. Kadfael trancha la question avec sagesse :

– Nous passerons par là. Nos chances de réussite sont bien plus élevées. Mieux vaut la possibilité de tomber sur un fantôme que la certitude de croiser une armée en marche.

Ses compagnons se rangèrent à son avis.

Perdue dans la foule, cachée dans l’ombre d’un coin de la salle, une jeune femme au visage à demi enfoui sous la capuche de son manteau avait observé la scène de loin. Elle s’approcha sans un bruit, passa derrière Marwan qui s’était replacé en retrait des autres, et effleura discrètement sa main. Surpris, le jeune homme se retourna et ses yeux sombres croisèrent deux pupilles oblongues posées sur des iris dorés, comme celles d’un serpent. La jeune femme esquissa un sourire satisfait avant de disparaître.

– Marwan, quelque chose ne va pas ? s’inquiéta Merlin.

Le roi de Fâra tourna la tête vers le magicien, l’air hagard.

– Pardon ? Je… Je ne sais pas trop… Non, tout va bien. Enfin, je pense…

Marwan avait oublié ce qu’il venait de voir, seule restait l’impression fugace d’un danger qui le menaçait, mais la jeune femme avait disparu de son esprit.

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