Extrait du roman de Martine Gasnier
Chapitre 1
Le Maquis s’était assoupi sous la chaleur d’un mois d’août qui asphyxiait Paris. Cabanons de bois menacés par la ruine et constructions plus solides formaient un ensemble de bric et de broc parcouru par la rumeur fatiguée de cet après-midi. Dans les ruelles poussiéreuses et désertes, seules des poules assoiffées creusaient des nids pour y trouver une hypothétique fraîcheur, sous l’œil indifférent des chats faméliques à l’allure de princes déchus. Étendu sur un grabat, dans le coin le plus sombre de l’unique pièce de son abri de fortune, le jeune Félicien Cruchot songeait à l’avenir. Il venait d’avoir seize ans et se sentait déjà vieux du temps passé à l’atelier de menuiserie, où l’odeur des copeaux de bois lui était devenue aussi insupportable que les remontrances du patron. Il en déduisait que le salut était dans la fuite. Si le matin, il avait dormi plutôt que de se rendre au travail, il considérait l’expérience comme salvatrice.
Désormais, il n’aurait d’autre religion que l’oisiveté. Il s’étira longuement avant de se lever puis il enfila une large chemise de chanvre sur un pantalon rapiécé. Un morceau de miroir brisé lui renvoya l’image d’un garçon dont la virilité le ravit. Il passa les doigts dans sa broussailleuse chevelure rousse sans vraiment chercher à la discipliner. Il s’acquittait machinalement d’un geste appris depuis l’enfance pour échapper aux dents du peigne que sa mère tentait, en vain, de lui imposer. Elle n’avait jamais renoncé, il n’avait jamais cédé. Lorsqu’elle était morte à la suite d’un coma éthylique, il s’était débarrassé de l’objet importun. Il signait son premier acte de rébellion contre l’autorité au moment où il accédait à l’âge de raison.
Dans l’ombre de son père, cordonnier de son état et anarchiste convaincu, il avait goûté à une liberté qu’aucun principe n’entravait jusqu’au jour où son gén
teur avait disparu, le laissant démuni. Après des mois d’errance, il s’était fait embaucher dans la menuiserie de Roland Leduc, sans enthousiasme et sans déplaisir, juste pour voir.
Le bonhomme était l’un de ces artisans qui puisaient dans leur métier une raison de vivre. Exigeant avec ses apprentis, il arrivait que ses colères dominassent le bruit des machines. Quand il en était la cible, Félicien s’efforçait de contenir la violence qui sourdait en lui. Il baissait la tête et serrait les poings puis corrigeait ses gestes maladroits sous le regard sévère du maître. Bientôt il confondit l’atelier et le bagne. Le soir, son abri de misère prenait des airs de paradis.
C’est ainsi qu’il renonça à la condition ouvrière qui l’attendait. Il chaussa une paire d’espadrilles dépareillées, l’une noire décolorée, l’autre beige sale, et il sortit. Il avait, en rentrant chez lui la veille au soir, croisé deux garçons qui s’enfuyaient vers l’inextricable Maquis pour échapper aux agents de police lancés à leurs trousses. Une irrépressible sympathie pour ces supposés voyous l’avait submergé et, lorsqu’ils avaient disparu dans le dédale du bidonville, il s’était promis de les retrouver. Il marchait donc à l’aventure, l’attention en éveil, sursautant au moindre mouvement, prêt à pactiser avec les inconnus.
Alors que la chaleur s’estompait déjà, son attente demeurait vaine. Peu à peu la vie reprenait sur les terrains vagues. Des femmes entourées de marmots discutaient sur la voie publique tandis que des hommes à l’aspect miséreux poussaient des brouettes remplies d’objets indéfinissables, rebuts comme eux de la société parisienne.
Félicien humait l’air devenu doux en songeant à la liberté conquise. Son cœur insouciant battait la chamade. Il entrevoyait des royaumes où l’or et les pierres précieuses abondaient. Il suffisait de se baisser pour les ramasser et devenir riche. La pauvreté lui apparaissait tel un vice à combattre.
C’est au moment où, parce qu’il avait décidé d’y tenter sa chance, il se dirigeait vers le quartier de Belleville, que deux adolescents l’accostèrent. À leur casquette à large visière et au foulard rouge noué autour du cou, il reconnut les deux fugitifs et, pour parer à tout éventuel désagrément, il s’offrit à les accompagner dans leur vadrouille. Les intéressés s’interrogèrent du regard, semblèrent hésiter, utilisèrent entre eux des signes kabbalistiques et finirent par accepter la compagnie du nouveau venu.
Ils regagnaient leur quartier, eux les marlous de Belleville, après une rixe qui avait opposé leur bande à celle des Loups de la Butte. L’arrivée de la police avait dispersé les belligérants. Le Maquis leur avait servi de refuge. Félicien n’en croyait pas ses oreilles.
S’il connaissait de réputation les apaches, largement évoqués pour leur dangerosité par les journaux avides de lecteurs apeurés, il n’avait pas imaginé être admis aussi facilement dans leur fraternité. Un avenir qu’il pensait radieux s’ouvrait devant lui. Chemin faisant, il raconta sa vie. Parvenus à destination, ses acolytes l’entraînèrent chez le chef de bande, un dénommé S’en-fout-la-mort qui s’était imposé par sa force physique et son bref séjour à la prison de Fresnes, véritable passeport pour la gloire.
Au fond d’une impasse malodorante s’élevait une maison à deux étages dont la façade noircie par les fumées de charbon était percée de fenêtres ouvertes à tous vents. La porte d’entrée céda sous la première poussée des visiteurs qui s’engouffrèrent dans l’escalier bruyamment. En quelques enjambées, ils parvinrent au premier palier où ils se heurtèrent à un individu qui s’apprêtait à descendre. C’était S’en-fout-la-mort. Les présentations faites, celui-ci convia le candidat à la délinquance à la réunion prévue à la tombée de la nuit sur les fortifications. D’ici là, Gueule-de-rat et Croc-en-jambe l’instruiraient de la cause qu’ils défendaient.
Commander Satan-Belle-Gueule
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