Cv1 nuit blanche pour un concertoNuit blanche pour un concerto

Extrait du roman de Michel Méar

Chapitre premier

Je me souviens parfaitement de cette somptueuse soirée du solstice d’été. Cette année-là, une méchante canicule accablait toute la région. La moyenne altitude où se trouvait notre maison n’arrivait pas à l’enrayer. Seules les nuits étaient plus fraîches que dans la vallée. Nous habitions ici depuis que ma chère Nora avait pris sa retraite. Elle était musicienne, violon solo.

Sa brillante carrière internationale nous avait amenés à parcourir le monde dans tous les sens ! C’est sans doute cela qui nous avait fait aimer cet endroit paisible où nous nous étions posés. Nora se disait apatride, et moi, encore amoureux, j’étais bien partout où elle se trouvait. Alors, ici ou ailleurs ! Les enfants et petits-enfants n’habitaient pas très loin, nous pouvions en profiter… de temps en temps !

Nous nous étions mariés en… Et puis non, vous ne le saurez pas ! D’ailleurs Nora n’avait jamais fait son âge.

Notre fille nous avait déposé les petits pour une journée à la campagne comme elle le faisait quelquefois, trop rarement à notre goût, pendant les vacances scolaires. Manon et Paul n’aimaient pas rester plusieurs jours chez nous, sans que nous sachions vraiment pourquoi.

À midi, nous avions pique-niqué à l’ombre rafraîchissante d’arbres bordant un petit torrent au cours tumultueux et bouillonnant, qui dévalait la montagne en de joyeux clapotis. Paul s’était amusé à fabriquer des moulins avec des brindilles. Puis les enfants s’étaient aspergés, ce qui, vu la température, ne portait pas à mal. C’est en rentrant pour le goûter, vers dix-sept heures que notre répondeur téléphonique nous interrogea :

« Pouvez-vous garder les enfants cette nuit ? Nous avons un contretemps ce soir. Nous viendrons les récupérer demain. »

Nous, cela nous faisait plutôt plaisir cette garde imprévue mais les enfants rechignaient :

— C’est nul chez pépé ! L’internet ne marche pas ! râlait Paul.

— Et comment je vais faire pour chatter avec mes copines ? ajouta Manon.

Nous venions de comprendre pourquoi nos marmots ne souhaitaient pas rester longtemps chez nous !

— Vous pouvez peut-être vous passer d’ordinateur une soirée ? suggéra Nora. Et puis, c’est la nuit des étoiles, vous n’aurez qu’à surveiller les étoiles filantes.

— C’est trop nul ! s’écrièrent-ils en chœur.

— En attendant, allez chercher des œufs au poulailler pour faire une bonne omelette !

— On y va ! dit Manon, tu viens Paul ?

— Allez doucement et posez les œufs avant de tomber !

Finalement, on passa une agréable soirée. On joua à quelques jeux de société, tombés en désuétude maintenant. Ensuite, Paul nous raconta ses exploits au foot, Manon ses prouesses scolaires.

Enfin vint l’heure d’aller dormir.

— Mais les étoiles ?

— Vous les verrez dans votre sommeil !

La chambre d’amis se trouvait au premier étage, un vieux et grand lit en bois massif les attendait : un de ces lits anciens aussi longs que larges, que hauts. La tête et le pied étaient magnifiquement sculptés. Par respect pour son talentueux menuisier, nous n’avions pas eu à cœur de nous en débarrasser.

— Nous ne nous sommes pas lavé les dents, nous n’avons pas nos pyjamas, et moi, je n’ai pas mon doudou !

— Hum, pour ce soir on va faire sans tout ça. Et vous vous laverez les dents deux fois demain !

— Pour les pyjamas, il fait assez chaud pour dormir en culotte. Quant au doudou, là, nous n’y pouvons rien sauf à faire venir une poule dans ton lit ! ajoutai-je, ce qui fit rire Manon.

— Tu es nul, se fâcha Paul en haussant les épaules.

Il jeta sur moi un regard désespéré ; pour lui, mon compte était bon. Bon gré, mal gré, les enfants se couchèrent. Une courte histoire, un câlin, un bisou, bonne nuit et nous redescendîmes.

Enfin, nous pouvions contempler ce ciel noir constellé d’étoiles. L’air était encore tiède, le moment de comparer notre taille au cosmos : nous devrions rester humbles. Ah ! Le silence d’une nuit d’été ! seulement déchiré par les cris stridents des chouettes qui s’appelaient et la chorale lancinante des batraciens quémandant de l’eau, ou l’âme sœur ! Qui sait ? Celui-ci fut de courte durée. On vit rappliquer nos deux loustics au bout de dix minutes.

— Pépé, il y a Paul qui ne fait que de bouger !

— Menteuse ! C’est toi qui me donnes des coups de pied, répondit son frère. Oh ! C’est beau, ajouta-t-il, en levant les yeux vers le ciel.

— Tiens, tu ne trouves pas cela nul ?

Il me regarda d’un air désolé. Pauvre pépé !

— Mamie, tu connais le nom des étoiles ? demanda Manon.

— Quelques-unes. Regardez les enfants, voici la Grande Ourse en forme de casserole, elle est là avec ses sept étoiles. Puis la Petite Ourse avec son étoile étincelante : elle indique le pôle Nord. Et cette bande lumineuse : c’est la voie lactée, elle délimite la frontière de notre Système solaire.

— Et derrière, il n’y a plus rien ?

— Oh si ! Derrière elle, il y a encore des millions d’autres galaxies et des milliards d’étoiles.

— Des milliards d’étoiles avec des gens comme nous ?

— On ne le sait pas encore, peut-être.

Paul en resta tout songeur.

— Une étoile filante ! Et une autre !

Elles striaient un instant la nuit de leur chevelure brillante, filant à vive allure vers leur perte définitive dans l’univers.

— Mamie, c’est qui la dame en photo dans la chambre ?

— C’est ton arrière-grand-mère, Éva, ma maman.

— Elle est belle ! Elle est morte ?

— Oui, chérie.

— Il y a longtemps ?

— Oui, ça fait longtemps maintenant.

— Elle était malade ?

— On peut le dire comme ça : malade de la folie des hommes !

Paul se mêla à la conversation.

— Papa m’a dit qu’elle avait été championne du monde, c’est vrai ?

— Oui, c’est vrai, elle a gagné le concours du meilleur espoir soliste de violon. C’était, je crois, en 1937.

— Wouha ! Championne du monde ! Toi aussi, tu as été championne du monde ?

— Non. Mais j’ai toujours essayé de jouer aussi bien qu’elle… En souvenir.

— Ne l’écoutez pas ! Votre mamie a mené toute sa carrière de soliste avec beaucoup de succès. Elle est trop modeste.

— Pourquoi maman et papa ne nous ont jamais amenés à l’un de tes concerts ?

— Je ne sais pas. Peut-être vous trouvaient-ils trop jeunes ?

— Moi, je n’aime pas les concerts : c’est nul ! Il n’y a que des vieux !

— Mamie, j’ai une idée, lança Manon, joue un air rien que pour nous !

— Mais c’est déjà tard. Oh ! Regardez ! Une autre étoile filante.

Il faisait maintenant très doux sous ce ciel étoilé, personne n’avait envie d’aller au lit.

— S’il te plaît, mamie.

— Alors juste un petit morceau et après au dodo !

— Promis ! s’exclamèrent-ils.

Nora alla chercher son violon, toujours bien rangé dans son étui. Elle revint près de nous, le sortit.

— Montre-le ! demanda Manon.

Nora lui prêta le violon, elle le retourna dans tous les sens.

— Mais, c’est un violon Pichéto ?

— Oui, répondit sa mamie, mais comment connais-tu Pichéto ?

— La prof de musique nous a fait un cours sur les violons, puis nous avons cherché sur internet les meilleurs violons. Juste derrière le Stradivarius, il y a le Pichéto. Puis elle ajouta, perfide : tu vois que ce n’est pas nul, internet !

Je souris.

— Derrière le Stradivarius ? Faut voir !

Nora accorda l’instrument puis l’ajusta contre son épaule.

— Juste un petit morceau, hein ?

Elle sortit délicatement l’archet, bien rangé lui aussi, et commença à jouer. Les notes semblaient vouloir rejoindre les étoiles tant elles étaient pures et légères. Malgré l’âge, Nora n’avait rien perdu de sa dextérité, et l’émotion était intacte. Un second morceau suivit le premier dans le ciel majestueux de la campagne. Les enfants ne bougeaient plus. Envahis par la douceur de la nuit et de la musique.

— C’est beau, mamie !

Même les chouettes et les grenouilles s’étaient tues, semblant, elles aussi, savourer ce concert improvisé.

— Allez, au lit maintenant !

— Nous n’avons plus sommeil, décrétèrent-ils d’une touchante unanimité.

— On va se faire disputer par vos parents, il est tard maintenant.

— Ils n’avaient qu’à venir nous chercher. Encore un morceau et on ira au lit.

Nora me regarda :

— Tu crois que l’on peut ?

J’acquiesçai d’un mouvement de tête :

— Il n’y aura peut-être pas d’autres occasions, ils se lèveront plus tard demain.

Alors, elle reprit son violon et commença à jouer… merveilleusement ! Puis le son devint fuyant… tremblant… Les yeux de Nora perlaient…

— C’est beau, dit Manon. Tu pleures, mamie ?

— Ce n’est pas moi qui pleure, chérie, c’est le violon.

— Pourquoi pleure-t-il ? C’est trop beau.

— Non, chérie, pour lui c’est trop triste.

— C’est trop beau et trop triste ?

— C’est que cela lui rappelle de douloureux souvenirs, cette musique.

— Je ne savais pas qu’un violon pouvait pleurer.

— Personne ne le savait, personne n’y croyait. Sauf lui qui a eu cette intuition.

— Qui c’est lui ?

— C’est une longue histoire que nous ne pouvons pas vous raconter maintenant, il est trop tard.

Il faut reconnaître que, sous la voûte céleste scintillant d’étoiles, on était bien. La température devenait agréable, un filet d’air essayait de nous rafraîchir. Et puis les enfants insistaient tellement…

Oubliant l’heure, nous partîmes dans l’histoire que, finalement, nous brûlions d’envie de leur dévoiler.

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