C’était un temps où le scalde
Se rendit à la grande maison de Laxárdal
Le temps d’Audur la Très-Sage
Qui régnait alors sur l’ouest de l’Île aux Glaces
Et qui, plus que tout, aimait les sagas
Le temps de frémir au pied du foyer
En buvant le miel de la parole et du chant
Le temps de vous emmener par les terres glacées
Écoutez…
La malchance de Grimkell
La belle nuit qui s’annonce ! Gratitude à vous, puissante Dame Audur et à vous, libres gens de Laxárdal qui m’avez accueilli sous ce toit. Le feu danse dans la fosse, les mets fument joyeux, les bancs sont complets, les yeux brillent dans l’attente. Il est grand temps de commencer mon histoire !
Or donc, un jour que Grimkell Astuces, grand marchand et grand diseur, faisait route vers Birka espérant y passer de lucratives festivités de Vetrnoetr, il arriva que le dieu Ull, pourvoyeur d’hiver, déclenchât une tempête de neige inaugurale des plus prématurées. Tant puissant soufflait le noroît et si épaisses s’abattaient les tentures de flocons que notre marchand s’écarta de la bonne direction. Son malheur cependant n’en était qu’à son prodrome car la furie du ciel redoubla. Neige, gifle et aveugle ! Rage et injurie ! Épouvante et disperse ! Les chevaux de bât qui transportaient les marchandises s’enfuirent, aiguillonnés par la terreur. Les hommes s’enfoncèrent dans des tourbières profondes, chutèrent dans des mares traîtresses, basculèrent dans un sommeil irrépressible.
Et nul n’en sortit. Sauf Grímkell. Seule tenait encore à son bras gourd la lyre qui le reliait à la vie tel un cœur battant, telles les cordes de l’âme.
Tourmente, brise et bats ! Fouette et frappe ! Ravage et renverse !
Il advint alors que Grímkell tomba à son tour et qu’il s’enfonça dans les abîmes glacés où n’existent plus ni temps ni existence.
En temps ordinaires, ceux où Grímkell commerçait, combattait, riait, naviguait et chevauchait, on le reconnaissait de loin à son crâne chauve lardé d’un poinçon de chair sur le haut, à sa face rubiconde, à sa large barbe noire qui lui tombait jusque sous la gorge, à son nez épaté et sa taille modeste certainement taillée dans un tronc de chêne. Il parlait haut, profond et, sans être un fort en gueule, quand il chantait, tout le monde se taisait, même le lointain coucou qui n’écoute que lui-même. Il était loin, ce Grímkell-là : la neige avait aspiré le tout dans sa blancheur mortelle, plissé la peau et figé la barbe. Il s’en était fallu de peu qu’elle ne lui dévore l’âme.
Or ça ! Le voyez-vous déjà
Dévoré par les serpents du givre
L’entour pétrifié dur et pâle
Le dedans silencieux pour toujours
Lui plus malin que le goupil
Plus vif et inventif que la jeune source ?
En vérité ! Faut-il trancher son fil sur le Rouet ?
Sœurs Nornes, Sœurs Fatidiques,
Est-ce là qui conviendrait ?
Non ! répondirent les trois Nornes, et ainsi, notre homme revint rapidement à ses esprits.
Lorsqu’il rouvrit les paupières, ce ne fut pas Ólaf, le roi prospère de Birka qu’il vit. À son grand désarroi, Grímkell se crut d’abord parvenu aux froids couloirs où Hel règne sur les morts, où le chien Garm aux mille crocs veille sur la haute grille. Les rocs éboulés qui l’entouraient, le sifflement dolent du vent qui sourdait par leurs crêtes et leurs déchirures l’emplirent d’un doute vaguant de la crainte au désespoir.
— Gn’est réveillé ! grogna une très vilaine voix que je vous souhaite de ne jamais entendre.
— Gn’a dégelé ! répondit une autre voix non moins détestable.
— Va l’faire causer, c’te ratichon ! conclut la troisième et la plus repoussante de ces voix.
Une main froide, une main râpeuse, une main gigantesque arracha le marchand du sol et l’attira vers un cloaque en forme de bouche. Cordonnets de bave, dents corrompues de résidus infects et large langue semblable à un bœuf coupé en deux du mufle à la queue projetèrent à la figure de Grímkell des remugles aigres et des gouttelettes huileuses.
La main le souleva encore plus haut, et il découvrit des yeux d’étain et d’argent blanc plantés profond, un nez camus comme écrasé par une masse, des sourcils en ronciers, un front creusé de rigoles soucieuses, une chevelure hirsute en pointes de fer sale, des oreilles minuscules, une peau grenelée. Les deux autres créatures géantes lui ressemblaient par l’hypertrophie de leurs muscles, le bâclé de leurs traits et le sordide de leurs hardes de fourrure taillées au hachoir.
— Parle ! ordonna le colosse qui tenait le marchand dans son large battoir.
À cet instant, belle compagnie, Grímkell demanda au Mage Suprême de lui inspirer une ruse subtile, un charme redoutable, quelque chose qui subjugue, et il sut qu’il devait chanter pour le cénacle des brutes.
À première vue, l’idée pourrait vous sembler étrange et cependant, voyez-vous, même le cœur le plus endurci peut se trouver chaviré par le style et la strophe, même l’âme la plus stérile peut se couvrir de fleurs de mots et le corps tout entier ondoyer à la brise de la musique.
Après s’être douloureusement dressé sur ses pieds, un vertige capricieux l’assurant mal dans ses pas, Grímkell Astuces se saisit de sa lyre et il chanta :
“Écoutez-moi, beaux seigneurs de la roche
Petit suis-je, faible et sans attraits
Mais je sais monter une histoire en broche
Et conter pour vous faire rêver
J’ai bu à l’hydromel de la poésie
Composé les rythmes qui envoûtent
Le verbe que de la langue on goûte
Enfant de la lyre fidèle à Bragi
À quinze hivers, je partis en voyage
Et partout fut reconnu mon savoir
Par ma voix et les ressources de mon art
Par les coursiers d’eau vers d’autres rivages
Réjouissances des hautes demeures
Ma venue est une bénédiction
Une joie, un rite, un bonheur…”
— T’ch'ès surtout krès vantard, interrompit le géant qui tenait Grímkell dans les rets de ses doigts. Prékentieux à crever, mais aussi krès rigolo ! ajouta-t-il.
— Et ici, on s’empêtre à mourir, fit le deuxième géant.
— T’su pourrais nous distraire, conclut le troisième.
— Raconte-gnous des histoires ! s’écrièrent-ils à l’unisson.
Grímkell agréa la demande, vous le pensez bien, puisque dans le cas contraire on l’aurait réduit en bouillie mélangée à du gruau – or, il était amaigri et n’aurait pas rendu service.
Les termes du marché étaient simples : tant que ses récits désempêtreraient les Jötnar (ainsi s’appelaient-ils selon leurs propres dires), ces derniers le nourriraient et garantiraient son petit corps des rigueurs gercées de leur terrible monde de Jötunheim. S’il venait à faillir, malheur au bonhomme Grímkell ! Il finirait occis au gourdin et broyé au marteau. En conséquence, notre astucieux annonça son premier récit pour le soir-même et demanda à sécher ses vêtements auprès du foyer de la « ô combien somptueuse halle des Jötnar ». Ces derniers approuvèrent son annonce et la manière si appropriée qu’il avait de la présenter.
C’est le moment, je crois, de vous dire à quoi ressemblait l’antre des Jötnar. Le plus humble des hommes libres ne possédant que la promiscuité de deux vaches pour l’accompagner dans l’existence, le plus dépenaillé des miséreux reclus dans ses murs étroits que fouette le froid et que maltraite la pluie parvenait à garder son logis en de meilleures dispositions de propreté que ces géants ! Les parois de leur grotte puante située au pied d’une montagne chauve étaient tachées de crasses en tous genres et de rejets sordides. Le sol, lui, collectionnait les témoignages des boues immémoriales transportées par de grands pieds. Des pièces de vêtures gisaient çà et là dans leur misère, tenant compagnie aux insectes rampants et courants. Pour s’éclairer, des torchères de suif avaient été suspendues aux murs à la va-comme-je-te-cloue. Au reste, les habitants de cette bauge s’asseyaient sur des sièges de pierre ou dormaient sur la paille, et le reliquat, ils le faisaient à l’extérieur dans des trous d’aisance.
N'accréditez cependant pas l’idée que les Jötnar étaient gluants de crasse et dépossédés de toute forme de confort et de sens pratique ! Si les murs étaient répugnants, si les sols étaient inqualifiables, leurs corps étaient lavés dans les eaux proches ramenées en baquets de bois et ils s’entouraient d’une surabondance d’ustensiles de cuisine puisqu’ils passaient la moitié de leur temps à discuter de leurs repas de viande. L’autre moitié, ils se disputaient. Dois-je en dire plus ? À vos mines affligées, je vois bien qu’il est temps de poursuivre !
Donc, de bon gré, les géants donnèrent à Grímkell quelque chose à manger, quelque chose qui avait dû comporter au moins quatre pattes. Ils lui firent ingurgiter un liquide ne présentant que de lointains rapports avec l’amicale bière qu’on sirote aux trois premiers jours du misseri d’hiver. Odieuse était son goût, trouble et grasse sa nature. Néanmoins – j’ai grand honte à le rapporter –, notre homme en but son content et, après avoir fait appel à ses souvenirs de bonnes histoires entendues ici et là, il s’endormit à même le sol de terre battue de la grotte, roulé dans une fourrure malsentante.
À la fin de la journée, le marchand émergea de son sommeil comme d’un souterrain au bout duquel des faciès impatients le scrutaient. Cette fois, les Jötnar étaient au nombre de neuf et, dans un empressement collectif remarquable, ils le posèrent sur un coussin de grosse toile placé sur un rocher plat, sous une voûte ténébreuse.
— Kèkcè k’ton nom ? lui demanda le plus laid et le plus baraqué – leur chef, en résumé.
Grímkell le donna en omettant sciemment l’adjectif qui lui était accolé puisqu’il ne manquait point d’astuces. Pour faire joli autour, il prétendit être scalde – ce que fut en réalité son père – et quelque peu connaisseur de magie grâce à sa mère – ce qui ne présentait aucun rapport avec la réalité.
Conscient d’en avoir trop inventé (déformation naturelle due à son métier de marchand), il se rattrapa en affectant un petit ton complice :
— Bons seigneurs, rassurez-vous, je ne suis que scalde et bien incapable de prodiges, comme d’en appeler aux esprits ou de prédire l’avenir.
— Ouai ouaip ! intervint le chef, très avisé par nature, sinon ch’t’aurais pas trouvé à moitché sec, à moitché blanc et à moitché mort.
La compagnie assise en cercle autour de notre raconteur d’histoires approuva courtoisement, et chacun de ses membres se présenta ainsi qu’il échoit à tout hôte, y compris le plus mal léché.
Révélons donc à quoi ressemblaient chacune et chacun de ces géants puisque, n’en déplaise à une antienne qui court, ils ne sont pas tous identiques.
Ainsi, parmi les neuf qui entouraient notre marchand, il y avait Dróttinn, le chef, et ses compères Drengr, Blástr, Bani et Bjartr. Leurs traits coléreux et leur vulgarité de manières offusquaient le regard avec cependant une conformation physique que les fiers-à-bras leur auraient volontiers enviée s’ils avaient pu seulement en transporter le quart de la moitié.
L’œil embrumé de tristesse, Dróttinn donnait dans le genre obèse et déplumé (et remarquablement laid), Blástr pouvait être rangé parmi les perches à houblon du Jötunheim (à condition qu’il y en eût), Drengr était surtout très rouge, et Bani surtout très bleu. Quant à Bjartr, il pouvait passer pour beau dans son style ténébreux, n’étaient ses dents en crochets et son épaisse et longue chevelure caca d’oie caractéristique de son peuple. Au reste, tous ces glorieux mâles suant leur musc étaient inexplicablement imberbes.
Du côté des dames géantes, Bál, Slœgr, Dynr et Hammarr n’auraient certainement pas rendu jalouses les coquettes, auxquelles déplaisent, me suis-je laissé dire, les sourcils trop fournis qui se rejoignent au-dessus du nez, les corps maigrelets et les faciès pâles et mélancoliques donnant envie de pleurer à un serin. De plus, à l’instar des autres habitants de leur sinistre demeure, leurs yeux semblaient des cailloux de métal blanc, leurs nez étaient plats galette et leurs visages mélancoliques lisses galet. En revanche, elles se distinguaient par une démarche élégante, souple et chaloupée.
Au terme de ces présentations, la compagnie des neuf géants exigea que Grímkell se mette au travail sans plus tarder. Ce qu’il fit. Son récit s’appelait…
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