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San Matteo par Martine Gasnier

Par Le 01/10/2020

C’est un couvent abandonné sur les quais du fleuve où l’on flâne en songeant à toutes les splendeurs de cette terre toscane que l’on retrouve avec une gourmandise toujours renouvelée. On hésite à y entrer, retenu par la peur du sacrilège que nous commettrons car l’édifice, dès l’abord enseigne l’humilité. Fussions nous mécréants que nous trouverions la foi en pénétrant dans le cloître oublié. L’herbe a remplacé la pelouse, parsemée d’innombrables petites fleurs, elle évoque une tapisserie que l’indifférence des hommes aurait tissée, et la fontaine, réduite à l’état de vestige, a renoncé à sa mission purificatrice. Aucune monacale silhouette ne déambule plus sous la galerie où l’on a entreposé des témoignages archéologiques comme autant de veilleurs qui nous appelleraient à la vigilance ; des sarcophages gréco-romains y voisinent avec des chapiteaux chrétiens, les uns racontent rites païens et conquêtes, les autres des scènes évangéliques mais tous disent d’où nous venons et à quelles sources nous nous sommes abreuvés pour bâtir une civilisation qui agonise par manque de soins. Un étrange sentiment de culpabilité nous assaillit à la pensée que nous pourrions nous-mêmes en être les bourreaux. Avec une précaution qui touche au respect, nous poussons une lourde porte et gravissons un escalier, certains d’accomplir là un miracle. En haut, nous découvrons une salle plongée dans la pénombre et remplie d’une armée de mâts dressés vers la voûte. Les yeux, interdits, doivent s’habituer avant de comprendre que l’on est là au royaume de la mort et que c’est la figure du Christ qui nous y accueille. Alors brisés par l'émotion, on s’assied pour passer un moment auprès du supplicié tant aimé des peintres quand ils mettaient de l’or sur leurs tableaux et s’élevaient au rang du divin. Malgré l’horreur de la scène, on n’échappe pas au sentiment de plénitude qui envahit ce sanctuaire où le prophète devient victime sacrificielle. Torturé par une insupportable souffrance, son visage se fait le symbole de toutes les barbaries subies, et le sang qui jaillit de son flanc nous éclabousse jusque dans nos illusions d’une possible bonté humaine. Parfois, comme un antidote à tant de désespoir, il arrive que la face du martyr nous soit offerte porteuse d’une sérénité qui fréquente déjà l’au-delà. Ses yeux sont désormais clos sur un rêve qui a enfin pris corps et, de sa bouche entr’ouverte, on entend s’échapper d’ultimes paroles d’amour. On aimerait caresser sa longue chevelure ondulée à la douceur presque féminine pour le consoler du mépris de la foule haineuse et de la lâcheté du procurateur romain. On s’aperçoit qu’il est trop tard et notre impuissance résonne en nous comme une malédiction. Perdus au milieu de ces croix rassemblées, nous demeurons silencieux, des souvenirs renaissent que nous croyions oubliés, nous retrouvons l’odeur du buis que, le jour des Rameaux, nous déposions sur les tombes et les rites religieux enténébrés de la Semaine Sainte jusqu’à la résurrection. Dehors le soleil brille et les promeneurs s’attardent aux terrasses des cafés, nous irons les rejoindre plus tard, quand la voix d’un gardien pressé nous intimera l’ordre de rejoindre le monde et que nous serons sûrs de pouvoir, à nouveau, l’affronter.

Extrait de Carnets d’Italie, Souvenir du couvent San Matteo de Pise, © Martine Gasnier.

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© Photos Christian Gasnier

Petite Géographie Vagabonde - 13 suivi de l'épilogue de Martine Gasnier

Par Le 24/08/2020

Depuis qu’il s’est installé « Passage de l’Abreuvoir », Léon a conjuré la peur qui le tenaillait de ne pouvoir assouvir son inextinguible soif. De sa fenêtre, il a vue sur le bistrot dont l’enseigne, un cheval de trait pommelé se désaltérant dans une eau courante aux vaguelettes rafraîchissantes le rassure, sauf que lui préfère le zinc et les chopes de bière. Du précieux breuvage il goûte d’abord, yeux clos, la mousse et se sent alors devenir aussi léger qu’elle. Il fait durer ces instants annonciateurs du plaisir presque inavouable qu’il ressentira bientôt, lorsque le liquide d’or coulera en lui. De temps en temps il s’extraira de sa voluptueuse rêverie pour constater que le temps assassin a vidé son verre. Il le fera à nouveau remplir pour montrer que rien ne peut avoir raison de sa détermination à rejoindre de drôles de paradis dont il ne dira rien à ses voisins de comptoir qui voudraient pourtant bien savoir. Sa vie d’avant, il ne s’en souvient pas, juste quelques bribes parfois qui éclairent d’une lumière éblouissante et éphémère sa mémoire endormie, une plage ensoleillée quelque part sur une île trop futile, un rire de femme en réponse à ses mots d’amour et un naufrage un soir de désespérance. Puis sa quête de l’oubli qui lui a laissé le cœur sec, si sec...

ÉPILOGUE
Ainsi vivent les hommes, entre un lieu de hasard, leurs rêves perdus et leurs fantasmes. Certains s’en accommodent et traversent la vie en gardant au fond du cœur l’espoir insensé d’un miracle, accrochés à la promesse d’une aube tout en douceur ou à celle d’une nuit étoilée ; d’autres, plus lucides, ont renoncé. Leur existence se résume à une suite de jours cruels qui les consument, ils savent que seule la mort les délivrera du joug sous lequel ils ploient, mais ils continuent à vaquer, pauvres hères, à leurs vaines occupations pour tenter, malgré tout, d’échapper à leur destin. Ceux-là sont des millions à n’habiter nulle part ailleurs qu’enfermés dans une inconsolable douleur. Ils sont nos frères que nous remarquons à peine lorsqu’il nous arrive de traverser, à la hâte, la rue des Martyrs.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 12 de Martine Gasnier

Par Le 17/08/2020

Est-ce d’habiter rue des Quatre Vents qui rendait Blaise si léger ? Il traversait la vie, porté par une insouciance dont il avait fait son signe distinctif. Il était ainsi parvenu à accorder aux autres un intérêt factice, juste pour se rendre aimable, veillant à ne jamais se laisser surprendre par un attachement inopportun. Il répondait aux invitations les plus diverses avec le même empressement, c’est-à-dire la même indifférence qui lui faisait confondre vulgarité et élégance. Il gaspillait ainsi son temps entre propos vaniteux et bulles éphémères. Sa présence, recherchée par tous, était devenue indispensable à la réussite des soirées dont la répétition aurait fini par engendrer l’ennui. Séducteur impénitent, il soulevait chez les femmes un enthousiasme que lui enviaient les maris sans panache. Pour ne déplaire à aucune, il les flattait toutes, entraînant les plus jeunes, au volant de son cabriolet, vers une plage à la mode, accompagnant les plus vieilles, en taxi, à l’opéra, protecteur un jour, gigolo un autre mais seulement comme au cinéma. Lorsque, tard dans la nuit il regagnait sa demeure, il ressentait le bonheur du devoir accompli. Ses interlocuteurs, conquis d’avance, s’étaient montrés ravis de sa compagnie. On avait loué son esprit, on comptait sur lui pour une prochaine fois et son cœur n’avait pas pris une ride.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 11 de Martine Gasnier

Par Le 11/08/2020

Tancrède avait grandi rue des Remparts, dans une austère maison de granit qui avait autrefois abrité ses ancêtres aventuriers. Son enfance avait été bercée par les récits de faits héroïques dont la véracité n’avait jamais été remise en cause par sa jeune imagination, avide de s’abstraire d’une réalité qu’il pressentait déjà comme décevante. C’est ainsi que chevaliers, preux ou félons, et dames du Moyen Âge se confondirent avec les corsaires et autres explorateurs qu’il rencontrait dans les livres pour former une société fréquentée en secret. Peu à peu, il se défit de son identité comme on se libère d’une entrave. Au gré de sa fantaisie, il chevaucha dans d’épaisses forêts, franchit les océans sur d’orgueilleux vaisseaux, conquit d’imprenables cités et épousa d’exotiques princesses qu’il adora toutes. Il traversait désormais la vie à sa façon, perdu dans un univers auquel personne ne pouvait l’arracher. Aux beaux jours, il hantait les fortifications en contemplant la mer, le regard perdu vers de mystérieux horizons. L’hiver, il vivait en reclus, près de la cheminée, et laissait son esprit vagabond jouer avec les flammes avant de reprendre son livre un moment abandonné. On avait fini par renoncer à comprendre cet homme si détaché des contingences ordinaires que lui parler demeurait vain. Alors, on l’oublia. Lui ne s’en aperçut pas. Depuis longtemps, il savait que son royaume n’était pas de ce monde et qu’il n’avait rien à partager avec les passants fatigués, ployant sous le poids d’un fardeau trop lourd pour eux, empêtrés dans de mesquines querelles dont ils voulaient, à tout prix, sortir victorieux par absurde vanité. Là où il avait choisi de fuir, il était devenu intouchable.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 10 de Martine Gasnier

Par Le 03/08/2020

Une impasse sans nom abrite la terne existence de Jocelyne. Quand on vit dans un lieu qui ne mène nulle part, on renonce forcément à tout espoir d’évasion et l’on regarde passer les saisons en se penchant sur les hortensias qui font leur possible pour rendre plus attrayante une courette cimentée. La femme a compris depuis longtemps que l’horizon se réduirait pour elle à des allées et venues entre son humble maison et les demeures bourgeoises où elle accomplit chaque jour d’interminables heures de ménage. Son bagage est tout entier contenu dans un sac en plastique, une blouse et des chaussons qui remplacent maillots de bain et espadrilles. Les pays lointains, elle les rêve en époussetant avec précaution les objets rapportés par ceux qui l’emploient. Le beau y côtoie le laid, de la pièce archéologique volée au bibelot acheté dans des magasins pièges à touristes. Pour elle, la différence n’existe pas, tous ces souvenirs se confondent dans son esprit comme autant de merveilles d’ailleurs qu’elle ne connaîtra jamais. Elle s’est fait une raison, cela l’empêche de succomber à une souffrance teintée de jalousie quand, après une journée, elle allume le poste de télévision, compagnon de ses soirées de solitude, pour suivre l’un de ces documentaires où le moindre jardin devient paradis terrestre, où le ciel et l’océan offrent leur azur à des îles mythiques dont les noms berceront son sommeil.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 9 de Martine Gasnier

Par Le 27/07/2020

Modeste vivait dans une masure au lieu-dit « Le val d'Enfer ». Son vieux vélo le conduisait chaque jour de ferme en ferme où il louait ses services d’homme un peu simple contre un salaire de misère. Dans cette morne existence, le retour de la belle saison, avec son cortège de fêtes patronales, retentissait comme un événement que le tâcheron n’aurait, à aucun prix, raté. Il arrivait au village en pédalant à perdre haleine pour être parmi les premiers à s’élancer sur la piste au son de l’accordéon musette. Lorsqu’il mettait pied à terre, de plus chanceux que lui avaient déjà enlacé les jolies filles qui laissaient voir, sous leurs robes de broderie anglaise virevoltante, des cuisses de nymphes. Enfants de la petite bourgeoisie, elles s’encanaillaient une fois l’an en compagnie de garçons qui feraient de bons maris. Modeste, lui, devait se contenter d’une quelconque domestique au sourire timide et aux mains déjà déformées par d’ingrats travaux. Une fois qu’il l’avait prise pour cavalière, il ne la lâchait plus, par peur de se retrouver seul, sans doute. Unis par leur condition de laissés pour compte, ils valsaient avec une ardeur qui ressemblait à de la rage. Leurs pieds effleuraient le parquet et leurs corps disgracieux devenaient soudain légers. La danse les transportait dans une contrée d’eux seuls connue, ils y oubliaient le fardeau qu’ils portaient, les remontrances et les injures. Ensemble ils devenaient plus forts, peut-être même caressaient-ils un rêve d’avenir.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 8 de Martine Gasnier

Par Le 20/07/2020

À l’heure de la retraite Henri, l’instituteur, avait choisi d’habiter une modeste maison située rue des écoles. C’était pour lui une façon de ne pas renoncer ; son adresse devenait un bouclier contre l’oubli social qui suivait inéluctablement l’abandon de la vie professionnelle. Il transporta donc là ses quelques meubles, symboles d’une vie économe de vieux garçon en attachant une importance particulière aux attributs de son autorité : une mappemonde, des planches murales illustrées, sans oublier le livre de morale et la règle dont il menaçait les cancres. Puis il se mit à attendre d’hypothétiques élèves qui ne viendraient pas en préparant des leçons qu’il ne donnerait plus. Seuls les rêves lui portaient secours. Il écrivait au tableau une de ces maximes destinées à édifier les jeunes esprits ou posait des opérations dont la complexité réjouissait la part de sadisme qui l’habitait. Seuls les meilleurs vaincraient la difficulté, les autres comprendraient qu’ils n’avaient pas assez d’entendement pour être aimés du maître qui distribuait bons et mauvais points en monarque absolu. Quand sonnait son réveil, il gardait les yeux clos quelques instants et s’attardait dans la salle de classe avant de retrouver le vide d’une nouvelle journée. Seules les vacances mettaient un terme provisoire à la situation, il faisait ses bagages et partait pour le bord de la mer où il attendrait la prochaine rentrée.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020

Petite Géographie Vagabonde - 7 de Martine Gasnier

Par Le 13/07/2020

C’est une femme anonyme venue vivre là, un jour de grande détresse, dans une banlieue bâtie sur un terrain vague que les immeubles n’ont jamais pu humaniser. De son appartement aux fenêtres perdues dans l’uniformité des façades, elle contemple ce succédané de paysage où une auto a fini sa course. Aujourd'hui réduite à l’état de carcasse, elle est devenue le symbole de la perte de toute illusion. Cabossée et meurtrie, elle sert parfois de refuge à des gamins en mal d’évasion qui s’installent au volant et entreprennent un immobile voyage. La femme, elle, n’attend plus rien d’une lointaine aventure, elle a même oublié que des contrées plus douces puissent exister. Quand elle veut trouver une échappatoire à la monotonie des jours, elle se rend au supermarché tout proche, nouveau lieu sacré d’une civilisation à bout de souffle. Là, elle se livre à un rituel d’où, étrangement, l’accumulation des biens est proscrite. Posséder n’est pas son affaire et le caddie toujours vide, elle ressort du grand magasin pour se lancer dans une course folle qui la reconduira chez elle. Elle fend le no man's land de sa vie en poussant devant elle un inutile chariot mais elle sourit aux rêves qu’elle a pu caresser dans le temple de l’opulence. Seul un chien en quête d’un os à ronger la regarde passer et s’interroge.

Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020