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Petite Géographie Vagabonde - 11 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 11/08/2020
Tancrède avait grandi rue des Remparts, dans une austère maison de granit qui avait autrefois abrité ses ancêtres aventuriers. Son enfance avait été bercée par les récits de faits héroïques dont la véracité n’avait jamais été remise en cause par sa jeune imagination, avide de s’abstraire d’une réalité qu’il pressentait déjà comme décevante. C’est ainsi que chevaliers, preux ou félons, et dames du Moyen Âge se confondirent avec les corsaires et autres explorateurs qu’il rencontrait dans les livres pour former une société fréquentée en secret. Peu à peu, il se défit de son identité comme on se libère d’une entrave. Au gré de sa fantaisie, il chevaucha dans d’épaisses forêts, franchit les océans sur d’orgueilleux vaisseaux, conquit d’imprenables cités et épousa d’exotiques princesses qu’il adora toutes. Il traversait désormais la vie à sa façon, perdu dans un univers auquel personne ne pouvait l’arracher. Aux beaux jours, il hantait les fortifications en contemplant la mer, le regard perdu vers de mystérieux horizons. L’hiver, il vivait en reclus, près de la cheminée, et laissait son esprit vagabond jouer avec les flammes avant de reprendre son livre un moment abandonné. On avait fini par renoncer à comprendre cet homme si détaché des contingences ordinaires que lui parler demeurait vain. Alors, on l’oublia. Lui ne s’en aperçut pas. Depuis longtemps, il savait que son royaume n’était pas de ce monde et qu’il n’avait rien à partager avec les passants fatigués, ployant sous le poids d’un fardeau trop lourd pour eux, empêtrés dans de mesquines querelles dont ils voulaient, à tout prix, sortir victorieux par absurde vanité. Là où il avait choisi de fuir, il était devenu intouchable.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Petite Géographie Vagabonde - 10 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 03/08/2020
Une impasse sans nom abrite la terne existence de Jocelyne. Quand on vit dans un lieu qui ne mène nulle part, on renonce forcément à tout espoir d’évasion et l’on regarde passer les saisons en se penchant sur les hortensias qui font leur possible pour rendre plus attrayante une courette cimentée. La femme a compris depuis longtemps que l’horizon se réduirait pour elle à des allées et venues entre son humble maison et les demeures bourgeoises où elle accomplit chaque jour d’interminables heures de ménage. Son bagage est tout entier contenu dans un sac en plastique, une blouse et des chaussons qui remplacent maillots de bain et espadrilles. Les pays lointains, elle les rêve en époussetant avec précaution les objets rapportés par ceux qui l’emploient. Le beau y côtoie le laid, de la pièce archéologique volée au bibelot acheté dans des magasins pièges à touristes. Pour elle, la différence n’existe pas, tous ces souvenirs se confondent dans son esprit comme autant de merveilles d’ailleurs qu’elle ne connaîtra jamais. Elle s’est fait une raison, cela l’empêche de succomber à une souffrance teintée de jalousie quand, après une journée, elle allume le poste de télévision, compagnon de ses soirées de solitude, pour suivre l’un de ces documentaires où le moindre jardin devient paradis terrestre, où le ciel et l’océan offrent leur azur à des îles mythiques dont les noms berceront son sommeil.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Petite Géographie Vagabonde - 9 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 27/07/2020
Modeste vivait dans une masure au lieu-dit « Le val d'Enfer ». Son vieux vélo le conduisait chaque jour de ferme en ferme où il louait ses services d’homme un peu simple contre un salaire de misère. Dans cette morne existence, le retour de la belle saison, avec son cortège de fêtes patronales, retentissait comme un événement que le tâcheron n’aurait, à aucun prix, raté. Il arrivait au village en pédalant à perdre haleine pour être parmi les premiers à s’élancer sur la piste au son de l’accordéon musette. Lorsqu’il mettait pied à terre, de plus chanceux que lui avaient déjà enlacé les jolies filles qui laissaient voir, sous leurs robes de broderie anglaise virevoltante, des cuisses de nymphes. Enfants de la petite bourgeoisie, elles s’encanaillaient une fois l’an en compagnie de garçons qui feraient de bons maris. Modeste, lui, devait se contenter d’une quelconque domestique au sourire timide et aux mains déjà déformées par d’ingrats travaux. Une fois qu’il l’avait prise pour cavalière, il ne la lâchait plus, par peur de se retrouver seul, sans doute. Unis par leur condition de laissés pour compte, ils valsaient avec une ardeur qui ressemblait à de la rage. Leurs pieds effleuraient le parquet et leurs corps disgracieux devenaient soudain légers. La danse les transportait dans une contrée d’eux seuls connue, ils y oubliaient le fardeau qu’ils portaient, les remontrances et les injures. Ensemble ils devenaient plus forts, peut-être même caressaient-ils un rêve d’avenir.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Petite Géographie Vagabonde - 8 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 20/07/2020
À l’heure de la retraite Henri, l’instituteur, avait choisi d’habiter une modeste maison située rue des écoles. C’était pour lui une façon de ne pas renoncer ; son adresse devenait un bouclier contre l’oubli social qui suivait inéluctablement l’abandon de la vie professionnelle. Il transporta donc là ses quelques meubles, symboles d’une vie économe de vieux garçon en attachant une importance particulière aux attributs de son autorité : une mappemonde, des planches murales illustrées, sans oublier le livre de morale et la règle dont il menaçait les cancres. Puis il se mit à attendre d’hypothétiques élèves qui ne viendraient pas en préparant des leçons qu’il ne donnerait plus. Seuls les rêves lui portaient secours. Il écrivait au tableau une de ces maximes destinées à édifier les jeunes esprits ou posait des opérations dont la complexité réjouissait la part de sadisme qui l’habitait. Seuls les meilleurs vaincraient la difficulté, les autres comprendraient qu’ils n’avaient pas assez d’entendement pour être aimés du maître qui distribuait bons et mauvais points en monarque absolu. Quand sonnait son réveil, il gardait les yeux clos quelques instants et s’attardait dans la salle de classe avant de retrouver le vide d’une nouvelle journée. Seules les vacances mettaient un terme provisoire à la situation, il faisait ses bagages et partait pour le bord de la mer où il attendrait la prochaine rentrée.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Petite Géographie Vagabonde - 7 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 13/07/2020
C’est une femme anonyme venue vivre là, un jour de grande détresse, dans une banlieue bâtie sur un terrain vague que les immeubles n’ont jamais pu humaniser. De son appartement aux fenêtres perdues dans l’uniformité des façades, elle contemple ce succédané de paysage où une auto a fini sa course. Aujourd'hui réduite à l’état de carcasse, elle est devenue le symbole de la perte de toute illusion. Cabossée et meurtrie, elle sert parfois de refuge à des gamins en mal d’évasion qui s’installent au volant et entreprennent un immobile voyage. La femme, elle, n’attend plus rien d’une lointaine aventure, elle a même oublié que des contrées plus douces puissent exister. Quand elle veut trouver une échappatoire à la monotonie des jours, elle se rend au supermarché tout proche, nouveau lieu sacré d’une civilisation à bout de souffle. Là, elle se livre à un rituel d’où, étrangement, l’accumulation des biens est proscrite. Posséder n’est pas son affaire et le caddie toujours vide, elle ressort du grand magasin pour se lancer dans une course folle qui la reconduira chez elle. Elle fend le no man's land de sa vie en poussant devant elle un inutile chariot mais elle sourit aux rêves qu’elle a pu caresser dans le temple de l’opulence. Seul un chien en quête d’un os à ronger la regarde passer et s’interroge.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Rencontres littéraires et musicales en Normandie le 11 juillet 2020
Face à l’annulation en cascade des salons, à la fermeture des librairies pendant près de deux mois, à une reprise en demi-teinte, un avenir très incertain pour l’édition indépendante, deux éditrices ont décidé de prendre la vache normande (très jolie, au demeurant) par les cornes en organisant samedi 11 juillet des rencontres littéraires et musicales au Domaine de La Touche à Saint-Denis-sur-Sarthon (61420). Cinq auteurs présenteront leur univers littéraire et liront des extraits de leurs livres et, pour la musique, le couple Poincheval nous emmènera dans une de leurs ballades poétiques.
L’entrée est libre et gratuite à partir de 11 heures. Les présentations des textes et les lectures se dérouleront de 14 heures à 17 heures, et l’après-midi se terminera en musique et autour d’un verre.
Avec les éditions Le Soupirail et les éditions Zinédi, Marie-France de Monneron, Valdas Papievis, Gilles Pivard, Mahmoud Chokrollahi, Martine Gasnier et les Poincheval.
Programme détaillé page suivante.
Petite Géographie Vagabonde - 6 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 06/07/2020
Louise était pieuse et habitait place de l’église, ainsi pouvait-elle, chaque jour, se préparer à entreprendre un voyage dans l’éternité. On la voyait gravir les marches qui menaient à l’édifice sacré. Elle en poussait avec peine la lourde porte et pénétrait dans une pénombre qui lui donnait le frisson. Après s’être prosternée en une génuflexion appuyée, elle s’abîmait dans la prière et la contemplation. Jésus le crucifié l’invitait en Palestine et elle l’accompagnait de Nazareth au Golgotha jusqu’à sa résurrection. Au dessus de l’autel, Marie s’envolait vers le Paradis, entourée d’angelots qui lui lançaient des roses. La mère éplorée allait rejoindre son fils au ciel pour y vivre une félicité infinie. C’était cela devenir immortel, se libérer de son enveloppe charnelle pour parvenir dans une contrée éthérée d’où le malheur est banni. La femme savait son départ imminent, elle en était à la fois terrorisée et réjouie. La promesse d’un au-delà, sorte d’éden dont elle ne savait rien, lui était douce. Son existence de vieille fille virginale la rassurait. Si, un jour, elle devait connaître le Jugement dernier, elle serait forcément du côté des élus et se délecterait peut-être du spectacle des damnés cuisant dans d’impressionnantes marmites, surveillés par des diables hilares. En attendant, elle allait regagner son logis et retrouver ses parcimonieuses occupations, soucieuse de ne pas hypothéquer son avenir.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020
Petite Géographie Vagabonde - 5 de Martine Gasnier
Par
Mouchette
Le 29/06/2020
Avenue de la gare, dans un de ces mornes immeubles noircis par une urbaine pollution, vivait Thomas. Il avait choisi cet endroit, non pour ce qu’il était, plutôt laid, mais pour ce qu’il représentait : la possibilité de voyages infinis. Petit, déjà, à l’école, il s’égarait dans les méandres des fleuves, et haletait au pied des sommets qu’il gravirait un jour. Il aimait ces cartes murales qui l’invitaient à l’évasion et rendaient plus feutrée la voix impérieuse du maître d’école. Il bâtissait ainsi, peu à peu, un royaume dont il serait l’héroïque aventurier. Quand son enfance s’acheva, il n’avait pas bougé de chez lui où des parents, peu curieux du monde, le maintenaient, mais il savait qu’il partirait bientôt et pour être tout à fait sûr, il avait opté pour le voisinage du chemin de fer. Chaque jour il retrouvait le hall où des êtres portant bagages se croisaient, se séparaient dans la tristesse ou se retrouvaient dans la joie. Lui, contemplait les tableaux des départs avec fièvre, sans vraiment élire une destination précise, toutes revêtaient pour lui le même charme et sonnaient à ses oreilles avec une poésie de lui seul appréciée. Dans son imagination, Verdun se confondait avec Nice, Roubaix avec Marseille, les noms qui s’allumaient étaient tous également promesses de bonheur. Il suffisait qu’il réunît quelques effets dans son sac de toile de baroudeur et qu’il prît un ticket pour l’inconnu. Il le ferait demain très certainement quand il aurait enfin renoncé à ce qui le retenait encore prisonnier.
Martine Gasnier vous livre chaque lundi un des treize textes formant sa « Petite géographie Vagabonde ».
© Martine Gasnier, juin 2020