Cv1 chemin des damesChemin des Dames. Chemin des Larmes

Extrait du recueil de nouvelles de Maryline Martin

Préface de Jean-Pierre Verney,
Conseiller du Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux.

Lorsque j’ai reçu le manuscrit des Dames du Chemin, je l’ai posé sur mon bureau puis attendu quelques soirées avant de prendre le temps de l’ouvrir.
Et ce soir-là, brutalement, sans y être préparé, j’ai commencé un long et utile voyage qui a duré jusqu’au bout de la nuit.
Et pourtant, depuis cinquante ans, j’en ai dévoré des romans, parcouru des témoignages, feuilleté des nouvelles, épluché des correspondances. Mais dès les premières pages, j’ai senti que ce que je découvrais n’était ni banal, ni rebattu et qu’au-delà des personnages embarqués dans le tumulte et les violences de cette Grande, mais épouvantable Guerre, il y avait autre chose. J’étais captif, mais je ne savais pas encore de quoi. Puis lentement, ligne après ligne, feuillet après feuillet, le style s’est imposé, mais surtout une sorte de poésie de l’horreur m’a intimidé. Étais-je, moi, capable d’écrire cela :

« Les coups de canon ont crevé les nuages et ont tué les anges. Dieu, le rouge au front, s’est enfui. Non pas qu’il soit lâche. Il a décidé de ne pas se mêler de la folie des hommes. »

Et se sont succédé les petits récits, courts mais cinglants. Ainsi le quotidien de ces soldats citoyens, tous sursitaires dans le très grand couloir qui alimentait la grande faucheuse et pourtant sacrifiés par des chefs peu sensibles à leurs misères. Puis ce sang qui brille sur le blanc de la neige, cette neige qui ne fait plus rêver quand elle recouvre le corps des moribonds et les transforme en d’immondes statues rigidifiées. Et cette ronde de fantômes de combattants, tous dénudés, infantiles pantins psychonévrosés, traités et redressés par d’inutiles décharges électriques, le corps vrillé et leur âme envolée, « perdus dans le No Man’s Land de leurs mémoires fragmentées ». Et ces femmes privées de tendresse, frustrées d’amour et qui ont aspiré à l’envi le corps souple et viril de tous ces jeunes hommes qui pressentaient que rien ne sera plus jamais comme avant. Sans oublier celles qui, quelquefois, et ce malgré les règlements et les regards, ont apporté compassion et réconfort à un homme à la peau sombre, à la peau noire. Et que penser de cette enfant, cette adorable gamine, qui ne sait pas encore que son destin est déjà figé dans les ruines de l’église Saint-Gervais, parce que le Vendredi saint de l’année 1918, un obus allemand a décidé de frapper à cette porte : Dieu avait bien décidé de ne pas se mêler de la folie des hommes.
De la fleur au fusil au Chemin des Âmes, chaque nouvelle, comme un long chemin de croix, a ravivé de lointaines et lancinantes interrogations.
Comment ont-ils fait pour accepter tant de misères ? Quelles forces les soutenaient ? Pourquoi ont-ils tenu ?
Comment expliquer que des chefs et des dirigeants aient emmené si loin les hommes ?
Et aux premières lueurs du jour, je suis arrivé aux dernières pages, aux dernières lignes :
« Né en 1896, Abel François Victorien Marchand faisait partie de la classe 16 […]. J’ai reçu en héritage son portrait en noir et blanc […]. Vêtu de son uniforme, il aura toujours 20 ans […]. J’ai voulu reconstituer le puzzle de notre histoire familiale […] et au printemps 2008 devant sa tombe, j’ai senti sa présence, j’ai fermé les paupières et laissé l’histoire me rattraper. »
Et ce lucide, poignant, et incisif regard porté sur les terres dévastées, les corps meurtris, les âmes violées, les innocents fusillés, enfin tout ce qui a nourri cette Grande Guerre, est d’autant bouleversant : car c’est celui d’une femme d’aujourd’hui, une jeune femme même.

Précommander Chemin des Dames. Chemin des Larmes
Retour à la fiche de Chemin des Dames. Chemin des Larmes

Ajouter un commentaire