Revue Diérèse N°97 Automne 2026 - Article de Jean-Paul Bota

« Depuis le massacre d’Halabja, l’exil l’accompagne, comme un lambeau de nuit accroché à l’aine, un boulet à sa cheville, ainsi semble-t-il le ressentir, lui le Kurde errant comme il a coutume de s’interpeller. Depuis le bombardement chimique de cette ville du Kurdistan, l’exil roule sur sa joue comme des larmes invisibles ou comme la pluie du poète iranien Sohrab Sepehri, compatriote de Sadegh Hedayat enterré au Père-Lachaise, à qui il rend hommage un après-midi dans le square Emmanuel Fleury situé à deux pas de son immeuble alors qu’il avait pourtant, soigneusement rangé sur lui, son parapluie dans le sac qu’il porte en bandoulière et qu’il aurait pu rentrer. Non, il n’a pas même pressé le pas pour trouver un abri dans le square, non plus qu’il a évité les rigoles qui se formaient en dévalant précipitamment la pente. Bien au contraire, il a longuement assisté à l’éclatement des gouttes sur la piste cimentée adhérant à la lettre aux vers de Sepehri :

Il faut plier nos parapluies.
Il faut rester sous la pluie.

Après quoi, en rentrant, la nécessité l’a mené sur la tombe du poète via l’écran de son ordinateur.
Et lorsque possibilité lui est donnée de se recueillir en vrai au lieu de la dernière demeure de l’un des écrivains qui le guident comme les étoiles orientaient autrefois les caravaniers dans les déserts ou les matelots sur les gouffres amers, il n’a qu’à se laisser conduire comme d’autres suivent leur destin ignorant parfois à quelle sirène ils obéissent. Ainsi de Cioran au cimetière Montparnasse dont il se sent très proche au point de croire qu’il avait écrit uniquement par solidarité avec lui :

Je donnerai tous les paysages du monde pour celui de mon enfance.
en partageant avec lui sa souffrance, son déchirement entre ses terres du Kurdistan et son exil en France.

La solidarité, c’est aussi d’une certaine façon celle de cette gardienne d’origine antillaise qui lui indique la tombe du philosophe alors qu’il s’apprête à quitter les lieux. Une vision ou cela s’est-il vraiment produit ? S’apprête-t-il à la remercier, elle a déjà disparu, fugitive comme la Passante de Baudelaire. C’est celle du technicien kabyle ou de ce portugais d’Algarve qui par l’entremise de sa tante l’aidera à trouver un logement à son arrivée en France… et c’est bien entendu la sienne, toujours prêt à aider ses semblables… ne serait-ce que par l’intermédiaire de quelques mots à la caissière ukrainienne de La Petite affaire, un magasin proposant des produits de bonne qualité à des prix défiant toute concurrence, l’œil toujours rivé sur la date de péremption étant néanmoins de mise…

Parfois, ce sont ses compatriotes qui à sa grande surprise, l’appellent de Genève ou de Marseille alors que les uns et les autres se sont perdus de vue depuis parfois un demi-siècle. Mais une histoire les lie, celle d’un peuple déraciné et des moments de jeunesse vécus ensemble. Qu’ils vivent encore ou qu’ils soient morts, qu’ils vivent en France ou ailleurs, partis pour assurer l’avenir de leur filiation comme Siwar Omeri qui vit avec femme et enfants à Lausanne, ils font partie de son existence.

L’exil qui l’accompagne, c’est aussi celui d’Albert Cossery, le « Voltaire du Nil » qui vécut durant plus d’un demi-siècle à l’hôtel rue Louisiane. Ou celui qu’il traîne dans les environs de chez lui pour ses deux sorties quotidiennes conseillées par son médecin depuis qu’il a pris sa retraite, sur la place Edith Piaf ou au Père Lachaise, aux abords de l’Hôpital Tenon ou dans les squares. Et il l’accompagne dans les refrains de Brel, qui sur la fin de sa vie s’exila aux Îles Marquises comme l’y avait précédé Gauguin à soixante-treize années de distance, ou d’Edith Piaf, née à l’Hôpital Tenon et enterrée au Père-Lachaise ou les vers de circonstance de ses poètes préférés comme ceux de Baudelaire, Rimbaud, René Char, Blaise Cendrars ou Cavafy :

Tu ne trouveras point d’autre pays, tu ne trouveras point d’autre rivage.
Cette ville te poursuivra toujours.
Tu traîneras dans les mêmes rues, tu vieilliras dans les mêmes quartiers, et grisonneras dans les mêmes maisons.
Toujours tu termineras ta course dans cette ville. N’espère point autre chose ;
il n’y a aucun bateau pour toi, il n’y a aucune route.
Maintenant que tu as dévasté ta vie ici, dans ce petit coin perdu,
tu l’as détruite partout dans le monde.

Ces mots semblent lui aller comme un gant, lui, le Kurde errant qui a posé ses pieds en France cinq décennies auparavant et qui y a roulé sa bosse, lui qui ayant suivi une suédoise et l’enfant qu’elle attendait de lui aura vécu durant huit années en Suède avant de revenir après que les aléas de la vie l’ont séparé d’elle. C’est en tant qu’enseignant remplaçant qu’il gagnera sa vie en Seine-Saint-Denis durant une vingtaine d’années. Puis sa fille a cessé de donner de ses nouvelles… Lui, continuera d’user ses semelles sur les trottoirs parisiens comme dit Calet et d’y traîner sa mélancolie.

La mélancolie, ce spleen baudelairien ou forme de désespoir qui le pousse à retourner sur les lieux où il a vécu et qui le poursuit, qui l’accompagne dans les petites choses, un vol de martinets, ces oiseaux qui passent l’essentiel de leur vie en l’air, filent à deux-cents kilomètres à l’heure pour apporter à leurs petits de la nourriture et qui d’une certaine façon tous les ans s’exilent eux aussi, ou la vue d’un coquelicot, cette beauté dont parle François Cheng :

Une simple fleur est un miracle dit l’académicien. La beauté c’est un signe par lequel la création nous signifie que la vie a du sens... Pourquoi une simple fleur, qui s’épanouit en pétales, atteint ce degré de perfection, de forme, de couleur et de parfum ? On ne s’en étonne jamais assez ajoute-t-il.

Faramarz Hajari – tel est son nom – est de ceux qui s’en étonnent, qui toujours chérira les petits moments d’un bonheur même infime, qui pensent que la vie, malgré tout, vaut la peine d’être vécue. Mais cette mélancolie qui l’escorte existe aussi sous la forme des objets précieux qu’il a gardés, tous bien évidemment liés à des pans de sa vie, posés parmi les bibelots de la bibliothèque du salon (le portefeuille en cuir de gazelle de son grand-père maternel, une petite miniature persane rapportée de Suède et un buste d’Hygie) ou dans ses souvenirs d’enfance laissés en Mésopotamie et ceux d’une jeunesse parisienne. Elle existe aussi dans le regard des autres, ses frères d’exil, dans leur voix et dans leurs mots et se propagent d’un individu à l’autre. Car la nostalgie est une maladie contagieuse et un matin, Faramarz Hajari en fait durement le constat en se faisant la réflexion que ses vingt ans sont bien loin derrière lui et que désormais septuagénaire, le voilà engagé sur le versant descendant de la vie. La mélancolie est l'illustre compagnon de la beauté a dit Baudelaire. Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse.

A la question posée par Mathieu Bénézet à Michel Bulteau dans Nuits magnétiques diffusée sur France Culture le 22 septembre 1994 : Est-ce que pour vous, tous les poètes sont mélancoliques ? Les vrais poètes sont mélancoliques répond le poète, essayiste et cinéaste expérimental. Les scènes présentées par Fawaz Hussain ne disent pas le contraire, liant étroitement mélancolie et poésie, celle des autres et la sienne :

Je confie ces feuilles volantes à Éole. Le dieu vent connaît bien sa mission et se chargera de les porter en ma Mésopotamie lointaine. Il les dispersera comme les cendres déversées d’une urne sur le visage ocre d’une ville, la mienne. Une ville qui ressemble à une tablette d’argile remplie de cunéiformes, soigneusement tracés par le calame du Tout-Puissant en personne conclut-il. »

France Culture - Chrétiens d'Orient - Émission du 10 mai 2026

« Au nord-est de la Syrie, la ville d’Amouda appartient à ces poumons culturels méconnus où se rejoignent les langues, les peuples et les mémoires. L’écrivain Fawaz Hussain nous guide à travers la cité de son enfance, dans une Syrie kurde encore très chrétienne et cosmopolite.
Avec cette émission, Chrétiens d’Orient inaugure une nouvelle collection consacrée aux grandes cités du christianisme oriental, dans le but de dessiner, au fil des épisodes, une topographie des chrétientés orientales. Au nord-est de la Syrie, entre le Tigre et l’Euphrate, la ville d’Amouda appartient à ces poumons culturels méconnus où se rejoignent les langues, les peuples et les mémoires.
Dans cette conversation, l’écrivain et traducteur kurde Fawaz Hussain nous guide à travers cette cité de son enfance, aux portes du Tur Abdin turc, dans une Syrie kurde encore très chrétienne et cosmopolite. À travers ses souvenirs, se dessine en effet une ville autrefois partagée entre Kurdes, Syriaques et Arméniens, où les minorités coexistaient dans un équilibre fragile et chaleureux.
Mais Amouda est aussi une ville marquée par les départs : celui des chrétiens notamment, dont l’exil a profondément transformé le visage de la cité. De cette géographie personnelle naît un parcours : d’Amouda à Alep, puis de la Syrie à Paris, devenue terre d’écriture et de liberté. Entre mémoire orientale et vie d’exilé, Fawad Hussain interroge ce que devient un lieu lorsque ceux qui la composent disparaissent – et ce que l’on emporte avec soi lorsqu’on la quitte. Une émission conçue comme une traversée odyssée sonore, où la cartographie rejoint l’expérience de l’exil.
Fawaz Hussain est l’auteur d’Un Kurde à Ithaque et, plus récemment, Hier encore j’avais vingt ans, publié aux éditions Zinédi en 2026. »

Écouter sur France Culture l’émission d’Ulysse Manhès consacrée à Fawaz Hussain.

Revue Alakyaz - Article de Anahid Samikyan - avril 2026

Article de la revue Alakyaz sur le livre de Fawaz Hussain "Hier encore j'avais vingt ans"

Mare Nostrum - Article de Jean-Jacques Bedu du 6 février 2026

Le roman poignant d’un exilé kurde dans le Paris contemporain

« Fawaz Hussain invente un personnage qui lui ressemble trait pour trait (Kurde de Syrie, arrivé en France il y a cinquante ans, ancien professeur, écrivain) et le promène dans un Paris populaire où chaque commerce, chaque silhouette croisée déclenche un souvenir, une digression, un vertige temporel. Le quartier Gambetta, le boulevard Mortier, le café-restaurant kabyle, La Petite Affaire avec ses produits en bout de course : Fawaz Hussain cartographie un Paris des étrangers qui vieillissent dans des immeubles où les Subsahariens côtoient les Kabyles, les Ukrainiennes, les dealers, les fantômes. La topographie parisienne se superpose à la Mésopotamie de l’enfance, cette ville ocre du nord-est syrien qui “ressemble à une tablette d’argile remplie de cunéiformes, soigneusement tracés par le calame du Tout-Puissant en personne”. Un figuier stérile, trois grenadiers aux grenades fendues, un puits tari : le village natal revient par fragments, avec une précision sensorielle qui doit autant à la mémoire involontaire qu’à la volonté farouche de ne rien laisser s’effacer. [...]

Baudelaire traverse le livre comme un compagnon familier. [...] Cioran, convoqué deux fois, fournit la légende de cette timidité brûlante. [...] La grande affaire de ce livre, celle qui irrigue chaque page, c’est la solitude. Fawaz Hussain en explore toutes les textures : solitude du retraité dont le téléphone sonne rarement, solitude de l’écrivain qui écrit en français tout en rêvant en kurde, solitude du père séparé de sa fille depuis quinze ans. [...] 

Fawaz Hussain reprend à García Márquez sa devise : “Le secret d’une bonne vieillesse n’est rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude”. Mais le Kurde errant, lui, signe un pacte moins résigné. Il va chercher Cioran au cimetière du Montparnasse, se trempe sous l’averse d’un square pour communier avec Sohrab Sepehri et sa conviction que “La vie n’est qu’un baptême perpétuel”, et lève la tête vers les martinets, ceux que René Char voyait si “à l’étroit” au sol et dont le ciel sans horizon reste le royaume. [...] 

Lire la critique complète de Jean-Jacques Bedu sur le blog littéraire Mare-Nostrum

Encres vagabondes - Article de Serge Cabrol du 29 janvier 2026

« [...] Fawaz Hussain nous conte avec beaucoup de tendresse, de poésie et d’humour, le passé et le présent de cet exilé kurde qui accepte mal sa nouvelle situation de septuagénaire. “Le jeune homme de vingt ans qui sommeillait en moi refusait toujours de se rendre, levant le poing face aux années qui se bousculaient : ¡No pasarán!” »

Lire l’article complet de Serge Cabrol sur le site de la revue littéraire Encres vagabondes

Couv hier encore j'avais vingt ans

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Hier encore j‘avais vingt ans

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